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Full text of "Étude sur Alain Chartier"

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ÉTUDE 


SUR 


ALAIN  GHARTIER. 


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THESE 

PRÉSENTÉE  A  LA  FACULTÉ  DES  LETTRES  DE  PARIS, 

PAR 

D.  DELAUNAY, 

Ancien  Élève  de  l'École    normale. 

Professeur  au  Lycée  de  Rennes. 


PARIS 

ERNEST  THORIN,  ÉDITEUR 

LIBRAIRE  DU  COLLEGE  DE  FRANCE 

ET  DE  l'École  normale  supérieure 

7,  EUE  DE  MÉDICIS,  7^-' 

1876.  • 


ETUDE  SUR  ALAIN  CHARTIER. 


A  LA  MÉMOIRE  DE  MON  PÈRE. 


ETUDE 


SUR 


ALAIN  GHARTIER. 


•>^50O<^C(»^S<- 


THESE 


PRESENTEE  A  LA  FACULTE  DES  LETTRES  DE  PARIS, 


D.  DELAUNAY, 

/// 

Ancien    élève   de   l'École   n.ormale , 

Professeur  au  Lycée  de  Rennes. 


PARIS 
ERNEST  THORIN,  ÉDITEUR 

LIBRAIRE    DU    COLLEGE    DE    FRANCE 
ET  DE  l'École  normale  supérieure 

7 ,    RUE    DE   MÉDICIS  ,    7 

1876. 


1562 


LIBRARY 

746682 

UNIVERSITY  OF  TORONTO 


vt 


AVANT-PROPOS. 


§  l'■^  —  Aperçu  historique  et  état  actuel  de  la  question. 

Si  le  nom  d'Alain  Chartior  a  échappé  à  l'oubli  profond  où 
sont  demeurés  plus  ou  moins  longtemps  ensevelis  tant 
d'autres  de  ses  contemporains,  moins  dignes  que  lui  assu- 
rément des  réhabilitations  entreprises  par  la  critique  moderne , 
il  semble  qu'il  n'en  soit  redevable  qu'à  une  gracieuse  anec- 
dote à  laquelle  on  serait  tenté  de  n'attribuer  d'autre  authen- 
ticité que  celle  d'une  légende;  mais  ce  trait  si  flatteur  pour 
la  mémoire  de  notre  auteur  a  pour  garants  des  témoignages 
anciens  et  sérieux,  dont  rien,  d'ailleurs,  ne  permet  de  nier 
la  vraisemblance.  Au  temps  de  Marguerite  d'Ecosse,  et 
même  plus  tard,  peu  de  nobles  et  honnestes  dames,  Fran- 
çaises de  cœur  comme  elle,  auraient  hésité,  nous  le  croyons, 
à  suivre  son  exemple,  en  récompensant  par  un  chaste  baiser 
les  belles  et  vertueuses  ^^^i^^oles,  les  mots  et  sentences 
dorées  issus  de  la  bouche  de  celui  qu'on  appelait  encore  au 
XVP  siècle  le  Père  de  l'éloquence  française.  Il  n'y  avait 
là  qu'un  juste  hommage  de  reconnaissance  de  la  part  des 
dames,   car   à  une  époque  où  tant   de  poètes  en   renom 


VI  AVANT-PROPOS. 

n'avaient  guère  pour  les  femmes  en  général  plus  de  ménage- 
ments que  Jean  de  Meung,  l'auteur  principal  du  roman  de 
la  Rose,  nul,  sans  en  excepter  Martin  Franc,  qui  se  donnait 
pour  leur  champion,  n'a  mieux  parlé  d'elles  qu'Alain 
Cliartier.  Les  louanges  unanimes  que  lui  ont  prodiguées  des 
connaisseurs  tels  que  Lemaire  de  B;dges,  Jean  Boucher  et 
surtout  Clément  Marot  et  Pasquier,  n'étaient,  d'ailleurs,  que 
l'écho  de  celles  du  siècle  précédent,  mais  on  peut  dire  que  ce 
sont  celles  qui  ont  le  plus  contribué  à  donner  à  sa  mémoire 
la  poétique  auréole  qui  l'a  préservée  de  l'oubli.  Si,  en  effet, 
il  trouvait  encore  à  la  fin  du  XVP  siècle  des  admirateurs 
aussi  éclairés  que  ces  derniers,  l'autorité  de  leur  témoignage 
n'a  pu  survivre  à  la  réaction  qui,  au  commencement  du 
XVII*^  siècle,  a  été  fatale  à  tant  de  renommées  littéraires  si 
bien  établies  jusque  là. 

Cette  réaction  avait  déjà  fait  bien  des  victimes,  lorsqu'un 
des  premiers  et  des  plus  savants  scrutateurs  des  sources 
diverses  de  notre  histoire,  qui  lui  a  de  grandes  obligations, 
le  docte  et  consciencieux  André  Duchesne,  songea,  au  com- 
mencement du  XVIP  siècle,  à  tirer  de  la  poussière  où  il  les 
trouvait  déjà  ensevelies,  les  œuvres  d'Alain  Cliartier  pour 
en  faire  hommage  au  procureur  général  Mathieu  Mole,  qui 
croyait  pouvoir  compter  les  Chartier  parmi  ses  illustrations 
de  famille.  11  est  permis  de  croire  que  de  tous  les  titres 
qu'André  Duchesne  remettait  ainsi  en  lumière,  nul  n'avait 
plus  de  prix  à  ses  yeux  que  cette  histoire  de  Charles  VII, 


AVANT-PROPOS,  VII 

qu'il  met  en  tête  de  son  édition  sans  paraître  avoir  eu  grand 
souci  des  doutes  qui  déjà  empêchaient  plusieurs  critiques 
de  l'attribuer  à  Alain  Chartier.  Nous  aborderons  plus  loin 
cette  question,  qui  n'en  est  plus  une  à  nos  yeux. 

A  partir  de  1017,  date  de  cette  publication,  il  n'est  plus 
guère  fait  mention  de  notre  auteur  qu'à  propos  de  la  poétique 
légende  du  baiser  de  Marguerite  d'Ecosse,  et  le  manuel  de 
Brunet  ne  cite  aucune  édition  complète  postérieure  à  celle 
d'André  Duchesne,  qui  semblait  avoir  dit  le  dernier  mot  sur 
ce  sujet.  C'est  à  cette  source  que  puisent  désormais  tous  les 
auteurs  de  biographies  ou  de  dictionnaires  plus  ou  moins 
en  crédit.  Charles  Sorel,  par  exemple,  dans  sa  Bibliothèque 
française  de  1671,  qui  n'est  plus  guère  recherchée  que  par 
un  très-petit  nombre  de  curieux,  ne  parle  qu'en  des  termes 
assez  dédaigneux  des  poésies  d'Alain  Chartier,  qu'il  trouve 
fort  obscures  et  fort  ennuyeuses.  Le  docte  Baillet,  dans 
son  ouvrage  sur  les  Jugements  des  savants,  adopte  le 
jugement  de  Sorel,  et  trouve  que,  pour  les  œuvres  en 
prose,  le  titre  de  Père  de  l'éloquence  française  n'est 
justifié  que  par  le  Curial.  L'abbé  Goujet,  qui  le  premier, 
de  1740  à  1756,  a  fait  sur  nos  vieux  auteurs  des  recherches 
suivies,  mais  entreprises  sur  un  plan  trop  vaste  et  qu'il  n'a 
pu  mener  à  bonne  fin,  a  donné,  relativement  à  Alain  Char- 
tier, quelques  détails  empruntés  à  André  Duchesne  ;  il  cite 
même  plusieurs  passages  de  ses  poésies  dans  le  IX"  volume 
de  sa  Bibliothèque  française,    mais  sans    beaucoup    de 


VIII  AVANT-PRÔPOS. 

discernement,  comme  pour  tous  les  autres  poètes  antéi-ieurs 
à  Boileau.  On  fait  généralement  peu  de  cas  de  ses  jugements, 
où  il  semble  qu'il  aime  mieux  adopter  des  opinions  toute 
faites,  quelque  sévères  qu'elles  soient,  que  d'en  hasarder 
une  pour  son  propre  compte  et  à  ses  risques  et  périls. 
A^'oici,  en  effet,  celle  qu'il  exprime,  ou  plutôt  qu'il  reproduit, 
au  sujet  de  notre  auteur  :  «  Nous  ne  craignons  pas  de  dire 
»  que  les  poésies  de  Chartier  ne  nous  peuvent  presque  servir 
»  que  de  preuve  de  l'ignorance  de  son  siècle  et  du  mauvais 
»  goût  de  nos  anciens  Français.  Presque  tout  y  est  fade, 
»  languissant,  etc.  (t.  IX,  p.  162).  »  La  Bibliothèque 
française  n'en  est  pas  moins  restée,  précisément  parce 
qu'elle  trouve  peu  de  lecteurs,  un  de  ces  répertoires  com- 
modes où  va  s'approvisionner  d'ordinaire,  sans  en  rien 
dire,  la  science  de  seconde  main.  C'est  surtout  grâce  à  cet 
ouvrage  que  le  nom  d'Alain  Chartier,  omis  parmi  ceux 
à  qui  Bayle  a  consacré  un  article  général,  a  commencé 
à  prendre  une  meilleure  place  que  par  le  passé  dans  les  bio- 
graphies, et  notamment  dans  le  volumineux  dictionnaire  in-f" 
de  Moréri  (1770),  plus  satisfaisant  sous  ce  rapport  que  celui 
où  Rigoley  de  Juvign}^  n'a  fait  que  reproduire  en  1776,  sur  le 
même  sujet,  les  courtes  notices  publiées  presque  simultané- 
ment en  1584  par  Lacroix-DumaineetDuverdier,  en  y  ajoutant 
seulement  une  note  de  Lamonnoye  sur  ce  dernier.  On  en  peut 
dire  à  peu  près  autant  de  tous  les  autres  recueils  du  XVIII® 
et  même  de  la  première  grande  biographie  du  XIX^  siècle. 


AVANT-PROPOS.  IX 

Voilà  oïl  en  était  l'histoire  de  notre  littérature  en  ce  qui 
concerne  Alain  Chartier,  lorsque  son  nom  et  ses  ouvrages 
attirèrent  enfin,  il  y  a  quarante-quatre  ans,  l'attention 
d'un  des  maîtres  les  plus  illustres  de  la  critique  moderne, 
nîais  malheureusement  dans  des  conditions  assez  peu  favo- 
rables tout  d'abord  à  une  réhabilitation,  que  l'autorité  d'un 
pareil  juge  risquait  même  d'ajourner  pour  longtemps 
encore.  En  effet,  dans  son  cours  de  1829-1830  sur  notre 
littérature  du  moyen-âge,  après  avoir  dit,  dès  le  début, 
avec  la  bonne  foi  la  plus  honorable  :  «  Je  vais  parler  de 
»  choses  que  je  sais  à  peine,  que  j 'apprends  à  mesure  que  je 
v>  les  dis,  »  M.  Villemain,  quand  il  arrive  à  celui  qu'il 
appelle  assez  dédaigneusement  le  pédant esque  Alain 
Chartier^  semble  ne  voir  en  lui,  comme  il  le  dit,  qiiu7i 
lourd  théologien.  Un  pareil  jugement,  trop  conforme 
d'ailleurs  à  une  indifférence  à  peu  près  universelle  à  cette 
époque,  et  contre  laquelle  ne  s'était  élevée  pendant  plus  de 
deux  siècles  aucune  protestation  sérieuse,  permet  de 
supposer  que  le  savant  maître,  rebuté  sans  doute  par  les 
interminables  discussions  qui  remplissent  le  Livre  des 
Quatre  Dames  dont  il  nous  rend  compte,  avait  pris  à  peine 
le  temps  de  jeter  pour  le  reste  un  regard  rapide  et  quelque 
peu  distrait  sur  le  gros  in-4'*  d'André  Duchesne;  car  lui- 
même,  quand  il  put  y  regarder  de  plus  près,  n'a  pas  hésité, 
dans  une  nouvelle  édition  de  son  cours  publié  en  1855 
(t.  II,  p.   102  à  104),  à  modifier  et  à  rétracter  même  en 


X  AVANT-PROPOS. 

grande  partie,  tout  en  le  complétant  sur  plusieurs  points 
essentiels,  son  premier  jugement,  sans  faire  grâce  toutefois 
aux  poésies,  qu'il  condamne  d'une  manière  plus  que  rigou- 
reuse. C'était  là  un  hommage  rendu  aux  belles  leçons  de 
M.  Géruzez,  qui,  lorsqu'il  suppléait  M.  Villemain  dans  le 
cours  d'éloquence  française  en  18.35-1836,  avait  eu  le 
premier  l'heureuse  fortune  de  reconnaître  dans  la  lecture 
du  Quadrilogiie,  et  de  signaler  avec  l'accent  d'une  légitime 
sympathie,  un  des  côtés  les  plus  injustement  méconnus 
jusque-là  de  la  tîgure  littéraire  d'Alain  Chartier. 

Peu  de  temps  après  que  le  cours  de  M.  Géruzez  eût  fait 
à  notre  littérature  cette  espèce  de  restitution,  un  éminent 
historien  qui,  partant  de  vues  élevées  et  profondes,  a  éclairé 
d'un  jour  tout  nouveau  le  côté  littéraire  de  notre  histoire, 
M.  Henri  Martin,  dans  le  tableau  si  animé  où  il  nous  dépeint 
le  mouvement  patriotique  qui,  au  commencement  du 
XV**  siècle,  a  décidé  du  salut  de  la  monarchie,  a  très-bien 
fait  voir  dans  le  Quadrilogiie  l'antécédent  littéraire  de  la 
miraculeuse  mission  de  Jeanne  d'Arc.  M.  Quicherat,  de  son 
coté,  dans  son  imporiante  publication  sur  les  procès  de 
condamnation  et  de  réhabilitation  de  notre  héroïne,  a  rendu 
à  la  mémoire  de  l'auteur  si  bien  inspiré  de  ce  même 
Quadrilotjuc  un  service  dont  il  semble  qu'il  avait  grand 
besoin  même  devant  ses  plus  sincères  admirateurs  qui  ne 
pouvaient  s'expliquer  son  silence  en  ce  qui  concerne  Jeanne 
d'Arc  :    la  lettre  d'Alain  Chartier,    inédite  ou   du  moins 


AVANT-PROPOS.  XI 

restée  inconnue,  qne  nous  donne  M.  Quicherat,  peut  sinon 
l'absoudre  entièrement,  du  moins  diminuer  de  beaucoup  sa 
part  de  solidarité  dans  l'accusation  d'ingratitude  si  justement 
intentée  à  Charles  YII  et  à  ses  courtisans. 

Mais  dans  tout  ce  qui  a  été  dit  récemment  au  sujet  de 
notre  auteur,  rien,  nous  devons  l'avouer,  ne  nous  a  plus 
frappé  que  les  pages  émues  qui  lui  ont  été  consacrées  par 
M,  Lenient  dans  son  beau  livre  sur  la  Satire  en  France  au 
moyen-âge,  et  nous  lui  en  avons  trop  d'oljligation  pour  qu'il 
ne  nous  permette  pas  de  lui  en  exprimer  notre  reconnaissance 
après  tant  d'autres  plus  compétents  que  nous  eu  pareille 
matière.  Il  nous  permettra  sans  doute  aussi  d'ajouter  que  la 
dédicace  d'un  pareil  livre  a  dû  être  une  des  dernières  et  des 
plus  vives  joies  du  docte  et  regrettable  J.-V.  Leclerc,  une 
des  gloires  assurément  les  plus  solides  et  les  plus  durables 
de  notre  Université,  et  que  cette  dédicace  appelle  avec  tant 
de  raison  «  le  savant  restaurateur  de  nos  antiquités  nationales 
»  et  le  digne  héritier  des  Bénédictins.  » 

L'éveil  étant  ainsi  donné  désormais  à  l'opinion  publique, 
qui  ne  peut  manquer  d'être  frappée  comme  nous  des  terribles 
analogies  que  présente  avec  notre  temps  l'époque  d'Alain 
Chartier,  surtout  à  la  date  du  Quadrilogue ,  c'était  à  la 
patrie  de  ce  poète  orateur,  à  la  Normandie,  que  semblait 
plus  particulièrement  appartenir  l'initiative  des  recherches 
nouvelles  provoquées  par  cette  espèce  de  mise  en  demeure  et 
d'appel  adressé  au  monde  savant.  C'est  ce  qu'a  parfaitement 


XII  AVANT-PROPOS. 

compris  un  membre  de  la  Société  des  antiquaires  de  cette 
province;  M.  Dufresne  de  Beaucourt,  à  qui  le  recueil  de 
cette  Société  est  redevable  d'un  savant  mémoire  sur  la  famille 
des  Cliartier,  ne  nous  saura  pas  mauvais  gré,  nous  l'espérons, 
d'avoir  fait  notre  profit  de  ses  recherches,  décisives  selon 
nous,  au  point  de  vue  où  il  a  cru,  trop  modestement  peut- 
être,  devoir  se  renfermer,  et  pour  lesquelles  nous  lui 
témoignons  une  reconnaissance  d'autant  plus  sincère  qu'il  ne 
nous  a  guère  été  possible  pour  notre  compte  d'en  faire  d'aussi 
définitives  et  avec  un  égal  succès. 

En  résumé,  voilà  où  en  est  aujourd'hui  une  question  dont 
les  points  de  vue  les  plus  importants  sont  loin  encore  d'avoir 
été  traités  comme  ils  méritent  de  l'être.  Puisque  le  premier 
signal  est  parti  de  l'Université,  où  l'antique  Sorbonne  offre 
encore  de  nos  jours  les  juges  les  plus  compétents  en  fait  et 
en  droit  pour  prononcer  un  arrêt  sans  appel,  il  nous  a  semblé 
qu'en  reconnaissant  que  c'est  bien  là  le  tribunal  auquel 
appartient  plus  qu'atout  autre  l'enquête  préalable  de  révision 
relative  à  ce  procès  si  intéressant  pour  notre  gloire  nationale, 
et  en  apportant  pour  cette  enquête  le  modeste  tribut  d'un 
travail  destiné  aux  épreuves  du  doctorat,  nous  avions  une 
double  raison  de  dire,  au  nom  de  cette  Université  à  laquelle 
nous  tenons  à  honneur  d'appartenir  par  droit  de  naissance, 
non  moins  que  comme  ancien  élève  de  l'Ecole  normale  et 
comme  professeur  : 

Adhuc  subjudice  lis  est. 


AVANT-PROPOS.  XIII 

§  2.  —  Aperçu  bibliographique. 

Le  manuel  de  Brunet,  qui  est  naturellement  le  point  de 
départ  de  toute  recherche  bibliographique,  a  été  aussi  notre 
premier  guide;  mais  nous  croyons  que  pour  le  sujet  qui 
nous  occupe,  on  peut  y  signaler  plus  d'une   lacune  que 
réussiront  à  combler  tôt  ou  tard,  nous  l'espérons,  quelques 
chercheurs  plus  compétents  que  nous  en  cette  matière  et 
mieux  favorisés  par  les  circonstances.  En  attendant,  nous 
remarquerons  d'abord  que  dans  la  bibliothèque  de  Lacroix, 
Dumaine  et  Duverdier,    éditée  par  Rigoley    de  Suvigny, 
où  est  reproduite,  t.  P"",  p.    11,  la  mention  primitive  des 
œuvres,  tant  en  prose  qu'en  vers,  d'Alain  Chartier,  à  la 
suite  de  ces  mots  :  imprimées  à  Paris,   chez  Galliot  du 
Pré,  l'an  1526,  on  lit  ceux-ci,  qui  suivent  immédiatement  : 
et  depuis  chez  Corrozet,  Van  1683,  par  la  diligence  de 
Daniel  Chartier  d'Orléans,  parent  du  susdit  Chartier. 
(Cette  famille,  comme  nous  le  verrons  plus  loin,  n'était  pas 
du  tout  celle  de  notre  Chartier.)  Il  florissait  l'an  1436 
à  1453.  Cette  seconde  édition  pourrait  paraître  la  même 
que  celle  qui  est  mentionnée  dans  le  manuel,  5"^-  édition, 
^_  1er  2^8  pj^j^i^g  p_  1^315^  à,  ces  différences  près  :  1°  que 
celle-ci  porte  la  date  de  1582;  2°  que  le  nom  de  Corrozet 
y  est  remplacé  par  celui  de  René  Chevillot;  S**  que  le  titre 
donné  par  le  manuel  ne  dit  rien  des  poésies,  puisqu'il  est 


XIV  AVANT-PROPOS. 

ainsi  conçu  :  Le  Ciirial  de  maître  Alain  Chartier,  où 
il  est  traité  de  la  vie  et  des  mœurs  des  courtisans,  et 
des  malheurs  et  calamités  qui  conviennent  fort  bien 
à  cet  aage,  revu  et  corrigé  par  Daniel  Chartier,  sieur 
de  la  Boubardière;  4°  enfin,  et  cette  dernière  différence 
est  capitale  et  décisive,  cet  ouvrage,  selon  le  manuel,  n'est 
pas  autre  chose  que  la  traduction  d'une  lettre  latine  d'Alain 
Chartier,  adressée  à  son  frère  en  1430,  à  laquelle  Daniel 
Chartier  a  joint  une  notice  historique  sur  la  vie  de  son  pré- 
tendu aïeul.  Nous  n'apprenons  donc  nullement  par  là,  pas 
plus  que  par  le  manuel,  quelle  pouvait  être  l'édition  d'où 
Etienne  Pasquier  a  tiré  les  passages  qu'il  cite  dans  ses 
Recherches  (1.  6,  chap.  16,  éd.  d'Amsterdam,  in-folio, 
t.  P%  p.  583  à  586).  Si,  en  effet,  l'ouvrage  publié  par 
Chartier  de  la  Boubardière  n'est,  comme  l'assure  le  manuel, 
que  la  traduction  de  la  lettre  latine  du  Chartier  dont  il  se 
croit  le  parent,  il  n'est  plus  permis  d'y  voir  ni  l'édition  que 
Pasquier  a  eue  entre  les  mains,  ni  même  celle  à  laquelle 
André  Duchesne  assigne  aussi  la  date  de  1582  et  qu'il  a  eue 
sous  les  yeux,  puisqu'il  dit  dans  sa  préface  qu'elle  contient 
le  Curial  et  VEsjwrancc  ensemble  et  sous  le  nom  toute- 
fois de  CuïHal  seul.  Enfin,  ce  qui  laisse  subsister  tous  les 
doutes,  c'est  que  Pasquier,  qui  parle  aussi  du  Quadrilogue 
et  en  cite  même  des  passages,  ne  dit  pas  un  mot  du  livre  de 
VEs2Jérance,  auquel  sont  empruntées  cependant  ses  cita- 
tions les  plus  étendues  et  les  plus  remarquables. 


AVANT-PROrOS.  XV 

Nous  ne  trouvons  pas,  non  plus,  dans  le  manuel  la  men- 
tion de  l'édition  partielle  qui  a  pour  titre  :  Rondeaux  et 
ballades  inédits  d'Alain  Chariier,  publiés  d'après  les 
manuscrits  de  la  bibliothèque  Méjanes  (par  Chenne- 
vière),  Caen,  Poisson,  1846,  indication  que  nous  recueillons 
dans  le  t.  P"",  p.  138,  n"  806  du  catalogue  de  la  biblio- 
thèque de  M.  Félix  Solar,  publié  chez  Firrain  Didoten  1860, 
par  M.  P.  Deschamps,  et  dont  nous  regrettons  qu'il  ne  nous 
ait  pas  donné  la  suite. 

Quant  aux  manuscrits  autres  que  ceux  de  la  Bibliothèque 
nationale  et  celui  qui  a  fourni  à  M.  Quicherat  la  lettre 
latine  sur  Jeanne  d'Arc,  on  peut  demander  ce  que  sont 
devenus,  outre  beaucoup  d'autres  sans  doute,  cet  exem- 
plaire de  main  qu'André  Duchesne  nous  dit  avoir  vu  en 
l'exquise  et  riche  bibliothèque  de  M.  le  préside7it  de 
Thou,  et  ce  manuscrit  sur  vélin  du  livre  de  V Espérance 
auquel  M.  Deschamps,  dans  le  catalogue  que  nous  venons 
de  citer,  donne  la  date  approximative  de  1430  (n"  802). 

Mais  nous  ne  voulons  pas  pousser  plus  loin  cette  notice, 
où  nous  n'avons  pas  d'autre  prétention  que  d'ouvrir  peut- 
être  la  voie  à  de  nouvelles  recherches  bibliographiques  qui 
en  valent  la  peine  selon  nous  ;  nous  n'hésitons  nullement 
d'ailleurs  à  reconnaître  l'insuffisance  des  nôtres,  sur  la 
valeur  desquelles  nous  ne  nous  faisons  aucune  illusion. 


XVI  AYANT-PROPOS. 

§  3.  —  Sur  l'histoire  de  Charles  VU  attribuée  fausse- 
ment à  Alain  Chartier  par  André  Duchesne,  qui 
place  cette  histoire  en  tête  de  son  édition  de  1617 . 

Pour  terminer  ces  observations  préliminaires ,  nous 
croyons  devoir  vider  ici,  afin  de  n'y  plus  revenir,  une 
question  qui  semble  ji'en  être  plus  une  depuis  longtemps, 
mais  avec  laquelle  il  est  bon  d'en  finir  une  fuis  pour  toutes, 
ne  fût-ce  que  pour  nous  dispenser  de  démontrer  la  fausseté 
des  dates  qu'on  a  données  comme  positives  sur  l'époque  de 
la  naissance  et  sur  celle  de  la  mort  d'Alain  Chartier. 
Cette  question  est  celle  qui  concerne  l'histoire  de  Charles  VII, 
qu'André  Duchesne  a  eu  le  tort  d'attribuer  sans  examen 
à  Alain  Chartier,  malgré  les  invraisemblances  sans  nombre 
qui  prouvent  le  contraire  et  auxquelles  le  savant  éditeur  ne 
paraît  pas  avoir  donné  la  moindre  attention.  Ce  qui  peut 
servir  d'excuse  à  cette  complaisance,  ce  sont  les  notes  dont 
il  a  enrichi  cette  histoire  et  qui  forment  avec  elle  près  de  la 
moitié  du  volume.  La  science  qu'il  y  déploie  et  les  curieuses 
recherches  qu'elle  lui  a  coûtées  donnent  une  valeur  histo- 
rique incontestable  à  son  travail  ;  mais  elles  n'atténuent  en 
rien  les  invraisemblances  dont  nous  avons  parlé.  Nous  avons 
d'ailleurs  à  ce  sujet  une  preuve  qui  pourrait  couper  court 
à  toute  discussion  :  c'est  celle  qui  nous  est  fournie  par  le 
savant  Denys  Godefroy  dans  les  éclaircissements  qu'il  met 


AVANT-PROPOS.  XVII 

à  la  suite  de  son  édition  de  l'histoire  de  Charles  VII,  par  Ju- 
vénal  des  Ursins  (in-P,  p.  41 1).  Il  a  trouvé,  nous  dit-il,  en  tête 
d'un  ancien  et  authentique  manuscrit  de  l'histoire  attribuée 
à  Alain  Chartier,  la  mention  suivante,  qui  ne  laisse  plus  aucun 
doute  sur  le  nom  et  la  qualité  du  véritable  auteur  : 
«  Je  Berry,  premier  héraut  du  roi  de  France,  mon  naturel 
»  et  souverain  seigneur,  et  Roy  d'armes  de  son  pays  de 
»  Berry,  honneur  et  révérence  à  tous  ceux  qui  ce  petit 
»  livre  verront.  Plaise  savoir  que  en  l'honneur  de  notre 
»  sauveur  J.-C.  et  de  la  glorieuse  vierge  Marie. . .  etc. ,  etc.  » 
Le  reste  comme  dans  l'édition  d'André  Duchesne.  D'après 
Denys  Godefroy,  Berry  n'est  ici  qu'un  surnom  de  l'auteur, 
dont  le  vrai  nom  est  Jacques  ou  Gilles  Le  Bouvier.  Ce  ne 
peut  être,  selon  nous,  que  par  condescendance  pour  un 
savant  tel  qu'André  Duchesne  que  Denys  Godefroy ,  sans 
insister  sur  ce  point,  qui  d'ailleurs  est  de  peu  d'intérêt 
pour  lui,  paraît  admettre  qu'après  une  pareille  preuve  on 
puisse  encore  sans  invraisemblance  attribuer  l'histoire  en 
question  à  Alain  Chartier. 

Le  manuscrit  que  Duchesne  a  eu  sous  les  yeux  commence 
par  ces  mots  :  «  En  l'honneur  de  notre  sauveur  Jésus- 
»  Christ  et  de  la  glorieuse  vierge  Marie,  »  etc.,  etc.  Les 
lignes  précédentes  relatées  par  Denys,  et  où  se  trouve  le 
nom  de  Berry  avec  sa  qualité  de  Roy  d'armes,  avaient  donc 
disparu,  on  ne  sait  comment  ni  pourquoi,  dans  ce  manuscrit. 
Mais  quand  bien  même  Denys  n'aurait  pas  retrouvé  dans  le 


XVIII  AVANT-PROPOS. 

manuscrit  authentique  qu'il  a  eu  entre  les  mains  les  lignes 
supprimées  dans  tous  les  autres,  le  style  seul  d'un  pareil 
ouvrage,  quand  on  n'aurait  lu  que  quelques  pages  de  la 
prose  d'Alain  Chartier,  suffirait  pour  prouver  qu'il  n'en  peut 
être  l'auteur.  Quoi  de  plus  insipide,  en  effet,  que  cette  série 
de  bulletins  commençant  invariablement,  soit  par  la  date  de 
l'année,  soit  par  cette  perpétuelle  formule  empruntée  aux 
Évangiles  :  «  En  ce  temps-là,  »  etc.,  etc.,  et  dans  lesquels 
les  noms  des  personnages  que  l'auteur  fait  défiler  sans 
cesse  devant  nous  tiennent  beaucoup  plus  de  place  que  le 
récit  des  événements?  Jamais  Alain  Chartier  n'aurait  pu 
écrire  ainsi  sans  faire  une  violence  continuelle  à  ses  habi- 
tudes littéraires  et  en  quelque  sorte  à  son  tempérament  d'ora- 
teur. Jamais  surtout  il  n'aurait  parlé  de  l'Université  comme 
le  fait  l'auteur  de  ces  bulletins,  qui,  à  propos  de  l'affaire  où 
le  prévôt  de  Paris  fut  condamné  à  faire  amende  honorable 
pour  avoir  fait  pendre  deux  clercs  estudiants  parce  qu'ils 
avaient  tué  un  homme  d'assez  mauvais  faict,  nous  dit 
que  V  Université  avait  grande  puissance  pour  ce  temps 
à  Paris,  tellemeiit  que  quand  ils  mettaient  la  main 
à  une  besongne  il  fallait  qu'ils  en  vinssent  à  bout; 
à  quoi  il  ajoute  dédaigneusement  :  Car  se  voulaient  mesler 
du  gouvernement  du  roy  et  d'autres  choses.  On  reconnaît 
bien  là  le  langage  que  devaient  tenir  sur  l'Université  les 
maîtres  d'un  hérault  d'armes;  mais  celui  qui  s'appelle 
Alain  Chartier  n'en  a  jamais  parlé  sur  ce  ton. 


AVANT-PROPOS.  XIX 

Enfin  l'auteur  nous  apprend  lui-même  qu'il  s'était  donné 
de  très-bonne  heure  une  mission  parfaitement  conforme  aux 
attributions  d'un  hérault  d'armes  :  celle  d'accompagner 
autant  qu'il  le  pourrait,  partout  où  il  se  passerait  quelque 
chose  d'important,  les  princes  et  seigneurs  dont  il  recueillait 
soigneusement  les  noms  par  lui-même  ou  par  des  agents  à 
son  service  là  où  il  n'aurait  pas  pu  être  présent.  On  voit,  du 
reste,  qu'il  n'a  rien  négligé  pour  accomplir  cette  mission,  et 
qu'il  a  pu  tenir  constamment  à  jour  les  bulletins  et  les  listes 
de  noms  qu'il  nous  fait  connaître  dans  ses  récits  absolument 
dépourvus  de  vie  et  de  couleur.  Que  ce  travail  ait  son  utilité, 
surtout  aux  yeux  d'un  généalogiste  de  profession  comme 
André  Duchesne  qui  y  trouve  matière  à  de  savantes  et 
longues  annotations,  c'est  ce  que  peuvent  admettre  ceux 
mêmes  pour  qui  la  lecture  d'une  pareille  histoire  finit  par 
être  insupportable.  Mais  qu'un  secrétaire  du  roi,  qui  se 
plaint  d'être  souvent  forcé  de  muser  ocieuœ  des  journées 
entières,  ait  pu  trouver  le  temps  de  faire  tant  de  voyages 
en  toutes  sortes  de  lieux  et  de  rédiger  un  pareil  journal  sans 
que  dans  ses  autres  ouvrages  et  dans  tout  ce  que  nous  savons 
de  sa  vie  il  y  ait  la  moindre  trace  d'un  tel  travail,  qui 
convient  si  bien  au  contraire  à  un  hérault  d'armes,  voilà  ce 
qu'on  ne  saurait  accorder  sans  choquer  les  plus  vulgaires 
vraisemblances.  Il  faut  rendre  d'ailleurs  à  notre  hérault 
d'armes,  quel  que  soit  son  nom,  cette  justice  qu'il  a  fait  de 
ses  attributions  un  emploi  consciencieux  et  tout-à-fait  con- 


XX  AVANT-PROPOS. 

forme  à  l'esprit  chevaleresque,  ne  fût-ce  que  par  cette  invo- 
cation qui,  au  début  de  l'ouvrage,  rappelle  que  le  nom  vénéré 
de  la  glorieuse  Vierge  Marie  avait  été  consacré  par  la 
chevalerie  elle-même  sous  ce  beau  titre  de  Notre-Dame 
adopté  par  l'Eglise. 

Nous  rappellerons  encore  une  dernière  preuve  empruntée 
à  M.  Dufresne  de  Beaucourt.  Le  frère  d'Alain  Chartier, 
Guillaume  Chartier,  évêque  de  Paris,  a  joué  dans  les  événe- 
ments de  son  temps  un  rôle  considérable,  et  les  deux  frères 
étaient  unis  par  une  amitié  que  nous  verrons  attestée  dans 
le  Curial.  Il  est  donc  naturel  de  supposer  qu'Alain,  écrivant 
la  vie  de  Charles  VIT,  n'aurait  pas  négligé  de  faire  à  son 
frère  la  place  qui  lui  convenait  dans  l'histoire,  d'autant  plus 
que  l'amitié  fraternelle  se  conciliait  parfaitement  ici  avec 
l'impartialité  historique.  Or,  dans  la  biographie  qui  nous 
occupe,  nous  ne  trouvons  sur  l'évêque  de  Paris  que  quelques 
lignes  qui  accusent  évidemment  l'indifférence  d'un  esprit  qui 
n'aimait  pas  plus  à  s'arrêter  sur  le  rôle  du  clergé  que  sur 
celui  de  l'Université. 

Concluons  donc  de  tout  ceci  qu'après  avoir  renvoyé  à  qui 
de  droit  cette  utile  mais  indigeste  histoire  de  Charles  VII,  il 
faut  renoncer  absolument  à  y  chercher,  comme  on  Ta  fait 
trop  souvent,  la  date  de  la  naissance  et  celle  de  la  mort 
d'Alain  Chartier. 


^/ 


LIVRE  PREMIER. 


La  vie  el  les  ouvrages  d'Alain  Charlier. 


La  main  de  Dieu  est  sur  nous. 
A.  Chartiee. 

La  vie  d'Alain  Chartier  est  toute  dans  ses  ouvrages  ;  à  vrai 
dire,  elle  n'est  même  guère  que  là,  et  à  peine  en  trouve-t-on 
quelques  traces  ailleurs.  C'est  donc  avec  ses  ouvrages  sur- 
tout, et  en  en  rendant  compte  dans  l'ordre  chronologique, 
autant  que  possible,  que  nous  essaierons  de  tracer  son  his- 
toire, ou  du  moins  ce  qu'ils  nous  en  font  connaître  ;  car  ils 
ne  nous  la  diront  pas  tout  entière,  à  beaucoup  près,  puisque 
nous  ignorons  la  date  précise  de  sa  naissance  et  que  nous  ne 
pouvons  que  faire  des  conjectures  plus  ou  moins  probables 
sur  celle  de  sa  mort. 

Nous  diviserons  cette  partie  plus  biographique  de  notre 
travail  en  quatre  chapitres,  dans  chacun  desquels  nous  dirons 
successivement,  d'abord  ce  que  nous  apprennent  quelques 
documents  dignes  de  foi,  sur  sa  naissance  et  sa  famille,  puis, 
ce  que  nous  ne  savons  guère  autrement  que  par  ses  ouvrages, 
sur  sa  jeunesse  à  la  cour,  sur  son  rôle  politique,  sa  disgrâce 
avant  l'arrivée  de  Marguerite  d'Ecosse  en  France  et  son 
retour  à  la  cour,  enfin  sur  le  reste  de  sa  vie. 


LIVRE  PREMIER. 


La  vie  et  les  ouvrages  d'Alain  Chartier. 


CHAPITRE  I". 


Sa  naissance,  sa  famille,  ses  études  à  l'Université  de  Paris. 


C'est  à  M.  du  Fresnede  Beaucourt  queron  doit  de  connaître 
enfin  d'une  manière  positive  le  lieu  de  la  naissance  d'Alain 
Chartier  et  sa  famille.  Il  était  fils  de  Jean  Chartier,  bourgeois 
de  Bayeux,  qui  vivait  en  1387  et  1404.  Le  grand-père  de 
Jean  Chartier  est  compris  dès  1309  dans  une  liste  des  no- 
tables habitants  de  Bajeux. 

La  famille  d'Alain  Chartier  appartenait  donc  à  la  bonne 
bourgeoisie,  avant  d'avoir  été  illustrée  par  ses  deux  membres 
les  plus  connus,  Guillaume  et  Alain.  Un  document  qui  se 
trouve  aujourd'hui  entre  les  mains  de  M.  du  Fresne  de  Beau- 
court  nous  apprend  que  les  Chartier  s'étaient  signalés  par 
leur  dévouement  constant  à  la  cause  de  la  monarchie ,  et 
qu'Alain  Chartier  avait  deux  frères ,  Thomas  et  Guillaume. 
Un  acte  authentique  du  8  août  1455,  que  l'on  peut  consulter 
soit  dans  les  pièces  pour  servir  à  l'histoire  des  mœurs  et 
des  usayes  du  Bessin  cm  moyen-âge  (Caen,  1822,  p.  30 


—  23  — 

et  31),  soit  dans  la  Revue  nobiliaire  (livraison  de  jan- 
vier 1866),  prouve  que  Guillaume  était  l'aîné  et  parvint  do 
bonne  heure  à  une  position  qui  dut  lui  permettre  d'aider  les 
siens.  Il  sut,  en  effet,  se  distinguer  à  l'Université  de  Paris  , 
où  il  iut premier  escollier  de  Charles  VIL  alors  dauphin. 


I.e  feu  bon  roy  esmeu  de  bonne  colle 

Tenoit  des  clers  et  boursiers  à  l'escollc  ; 

Et  fut  jadis  son  escollier  jJTCinier 

Le  bon  évesque  de  Paris  Charretier 

Qui  en  son  temps  fist  grand  fruit  en  lestude. 

(^Les  Vigilles  de  Cliarles  VII,  par  Martial,  de 
Paris,  t.  II,  p.  27). 


En  1432,  docteur  déjà  fameux  en  l'un  et  l'autre  droit,  il 
est  appelé  par  Charles  VII  à  l'Université  de  Poitiers,  pour 
y  professer  le  droit  canon,  et  pourvu,  vers  la  même  époque, 
de  la  cure  de  Saint- Lambert,  près  Saumur,  ainsi  que  du  titre 
d'archidiacre  de  Gand,  au  diocèse  de  Tournay. 

M.  du  Fresne  de  Beaucourt  établit  très-bien  qu'on  ne 
peut,  sans  invraisemblance,  donner  à  sa  naissance  une  date 
antérieure  à  1392.  Il  aurait  alors  débuté  à  quarante  ans  dans 
les  fonctions  de  professeur  de  droit  canon  à  Poitiers,  et  serait 
devenu  évêque  à  cinquante-cinq  ans,  en  1447.  Si  l'acte 
du  8  août  1455,  dont  nous  avons  parlé  plus  haut,  ne  permet 
pas  de  douter  que  Guillaume  n'ait  été  le  fils  aîné  de  Jean 
Chartier,  Alain  cependant  ne  pouvait  pas  avoir  tout-à-fait 
deux  années  de  moins  :  on  ne  peut,  en  effet,  reporter  sa 
naissance  après  1394.  Autrement  il  faudrait  admettre  qu'il 
avait  à  peine  dix-neuf  ans  quand  il  composa  son  Livre  des 
Quatre  Dames,  où  l'on  voit  qu'elles  le  prennent  pour  juge 
de  leurs  débats,  ce  qui  ferait  supposer  contre  toute  vraisem- 
blance qu'il  aurait  été  déjà  en  réputation  et  en  crédit  bien 


—  24  — 

avant  l'âge  de  dix-neuf  ans,  puisque  la  bataille  d'Azincourt, 
qui  est  le  sujet  évidemment  tout  récent  de  cette  discussion,  a 
eu  lieu  en  1415. 

Ducliesne,  dans  la  préface  de  son  édition  qu'il  dédie  à 
Mathieu  Mole,  met  Alain  Chartier  au  nombre  des  ancêtres 
de  cet  illustre  magistrat.  Il  compte  dans  la  famille  Chartier, 
depuis  Guillaume  et  Alain,  plusieurs  personnages  qui  ont 
occupé  des  postes  considérables.  Deux  d'entre  eux  se  seraient 
fait  remarquer  au  Parlement,  l'un  sous  le  règne  de  Louis  XI, 
l'autre,  Mathieu  Chartier,  «  lumière  de  son  siècle  en  juris- 
»  prudence,  auquel  maistre  Charles  du  Moulin  et  Jean  de 
»  Luc  donnent  mille  belles  louanges  en  leurs  écrits.  »  Le 
célèbre  dialogue  des  avocats  de  Loisel  renchérit  encore  sur 
ces  éloges.  Enfin,  la  dernière  personne  qui  ait  porté  le  nom 
de  Chartier,  dame  Marie  Chartier,  aurait  épousé  messire 
Edouard  Mole,  «  très-digne  conseiller  et  depuis  président  en 
»  la  cour  du  parlement  de  Paris,  »  père  du  procureur  général 
Mathieu  Mole,  sous  le  patronage  duquel  Ducliesne  place  son 
édition.  On  aimerait  à  croire  qu'avant  de  parler  ainsi  au  ma- 
gistrat illustre  dont  il  cherche  à  se  concilier  la  bienveillance, 
Ducliesne  avait  consulté  des  titres  authentiques.  Cependant 
Godefroy  (1)  dit  formellement  que  les  avocats  célèbres  et  les 
conseillers  au  Parlement  de  Paris,  du  nom  de  Chartier,  appar- 
tiennent à  unefamilled'Orléans  entièrement  différente  de  celle 
de  Guillaume  et  d'Alain.  D'ailleurs,  si  ces  Chartier  avaient 
appartenu  à  la  famille  d'Alain,  Loisel  n'eût  pas  manqué  de  le 
diredans  ses  conférences,  auxquelles  assistait  Pasquier,  grand 
admirateur  du  poète  orateur.  En  outre,  Alain  Chartier  ne 
dut  jamais  être  marié;  lui-même,  dans  le  débat  des  deux 

(1)  Godefroy,  historiographe  de  Frruicc  ,  né  en  1015,  mort  en  1CG8  ; 
Prruve.i  et  Observations  sur  les  Ncmoires  de  Comines,  édition  de  170G, 
t.  III,  p.  28. 


—  25  — 

Fortunés  d'Amour,  se  donne  le  titre  de  clerc.  Dans  un  ma- 
nuscrit qui  contient  ses  œuvres,  il  est  qualifié  de  «  véné- 
»  rable,  discret  et  saige  maistre  Alain  Cliartier,  en  son 
»  vivant  docteur  en  décret.  »  Enfin,  la  lettre  à  Charles  VI 
et  le  discours  aux  Hussites  nous  prouvent  qu'il  appartenait 
à  l'Église.  Il  n'est  pas  probable,  en  effet,  qu'on  eût  confié  à 
un  laïque  le  soin  de  parler  au  nom  de  la  foi  orthodoxe  devant 
des  hérétiques  ;  de  plus,  lui-même  déclare  à  Charles  VI, 
au  début  de  sa  lettre,  qu'il  est  personnellement  contraint 
par  son  devoir  de  défendre  la  liberté  de  l'Eglise.  On  peut 
douter  s'il  a  été  prêtre  et  archidiacre  (l'épitaphe  d'Avignon, 
dont  l'authenticité  est  plus  que  suspecte,  lui  donne  seule  ce 
dernier  titre);  mais  il  est  incontestable  qu'il  n'était  pas 
homme  lay,  et  par  suite  qu'il  n'a  pu  se  marier. 

On  nomme  encore  et  on  cite  fréquemment,  comme  frère 
d'Alain  et  de  Guillaume  Chartier,  Jean  Chartier,  histo- 
riographe de  France,  chapelain  du  roi  et  auteur  d'une 
histoire  de  Charles  VII  autre  que  celle  dont  nous  avons 
parlé.  Mais  celui-ci  n'est  ni  leur  frère,  ni  même  leur  parent, 
quoiqu'en  dise  l'inscription  que  la  Société  académique  de 
Bayeux  a  fait  placer  dans  cette  ville,  sur  la  maison  formant 
l'angle  des  rues  Saint-Malo  et  du  Goulet  :  «  Ici  naquirent 
»  dans  le  xiv®  siècle,  Alain  Chartier,  poète,  orateur,  his- 
»  torien,  et  ses  deux  frères,  Jean,  historiographe  de 
»  Charles  VII,  Guillaume,  évêque  de  Paris.  »  Le  curieux 
document  de  M.  du  Fresne  de  Beaucourt  ne  peut  laisser  à 
ce  sujet  aucun  doute.  Nous  lisons,  en  efi"et,  dans  les  lettres 
données  par  Louis  XI,  en  faveur  des  Chartier  ou  plutôt  des 
Boutin,  leurs  parents  :  «  Feuz  noz  amez  et  serviteurs, 
»  maistres  Alain  Chartier  et  Thomas  Chartier  frères, 
»  notaires  et  secrétaires  de  nostre  dit  feu  seigneur  et  père, 
»  eulz  et  nostre  amé  et  féal  conseillier,  l'évesque  de  Paris, 


—  26  — 

»  qui  à  présent  est  demeurant  en  notre  service,  etc.,  etc.  » 
Les  trois  frères  étaient  donc  Guillaume,  Alain  et  Thomas, 
sur  lequel  on  n'a  pu  jusqu'ici  découvrir  aucun  rensei- 
gnement, et  rien  ne  prouve  que  Jean  Chartier  ait  appartenu 
à  la  même  famille, 

Alain  Chartier  nous  apprend  lui-même  qu'il  avait  quitté 
la  Normandie  pour  aller  à  Paris  faire  ses  études  à  l'Uni- 
versité (voir  l'épître  latine  à  l'Université),  où  l'avait  sans 
doute  précédé  son  frère  aîné  Guillaume.  L'Université,  qui 
formait  surtout  des  clercs  destinés  à  devenir  des  théologiens, 
des  prêtres  ou  des  professeurs  in  utroqiœ  jure,  et  qui  con- 
férait surtout  les  grades  de  licencié  et  de  docteur,  en  était 
encore  dans  son  enseignement  au  irirhimetauquadriviwn, 
ce  que  l'on  appelait  les  sept  arts  libéraux,  cadre  assez  vaste 
d'ailleurs  pour  laisser  une  large  place  aux  discussions  de  la 
scolastique,  notamment  à  celles  qui  divisèrent  longtemps  les- 
écoles  en  deux  grands  partis,  celui  des  lliom.istes  et  celui  des 
scotistes.  Parmi  les  nombreux  collèges  successivement  insti- 
tués sous  son  patronage  et  soumis  à  sa  juridiction,  deux 
surtout,  celui  du  cardinal  Lemoine  et  celui  de  Navarre, 
fondés  au  commencement  du  XIV^  siècle,  avaient  acquis 
une  grande  importance.  Le  dernier  était  de  beaucoup  le 
plus  célèbre  et  le  plus  florissant  des  deux,  grâce  à  son  ori- 
gine royale  qui  lui  avait  valu  de  nombreux  privilèges,  car 
il  avait  été  institué  parla  femme  de  Philippe-le-Bel,  Jeanne 
de  Navarre.  Cependant  on  ne  trouve  pas  le  nom  des  Chartier 
parmi  ceux  des  élèves  dont  le  docte  Lannoy  a  recueilli  les 
listes.  Alain  lui-même,  si  reconnaissant  pour  l'Université, 
.sa  mère-nourrice,  aima  mater,  ne  nous  dit  pas  dans  quel 
collège  il  a  fait  ses  études.  Ce  n'est  pas  à  l'Université  dans 
tous  les  cas  qu'il  pouvait  être  redevable  et  qu'il  avait  à  faire 
hommage  de  ses  premiers  succès  dans  la  poésie  française, 


—  27  — 

car  l'Université  s'occupait  alors  encore  moins  que  de  nos 
jours  à  former  des  poètes  pour  notre  littérature.  On  ne 
voit  pas  à  cette  époque  quelle  part  était  faite,  si  même  il 
y  en  avait  une,  à  la  langue  française  dans  le  programme 
des  études.  Les  poètes  et  les  écrivains  français  en  général 
se  formaient  eux-mêmes  dans  le  commerce  du  monde  ou 
par  la  lecture  des  ouvrages  français  les  plus  en  renom,  et  en 
suivant  plus  ou  moins  les  voies  tracées  par  l'usage,  quand 
ils  n'étaient  pas  de  force  à  s'en  ouvrir  eux-mêmes  de  nou- 
velles, prétention  que  ne  paraît  jamais  avoir  eue  Alain 
Chartier.  Son  succès  n'en  fut  peut  être  que  plus  facile  et 
plus  prompt  dans  les  premières  poésies  de  sa  jeunesse,  où  il 
paya  son  tribut  aux  genres  légers  les  plus  en  vogue  de  son 
temps,  à  la  cour  plus  que  partout  ailleurs.  Mais  il  n'en 
conserva  pas  moins  de  ses  études  du  collège,  où  l'enseigne- 
ment religieux  et  les  livres  de  l'Écriture-Sainte  tenaient  la 
plus  grande  place,  un  goût  tout  particulier  pour  les  auteurs 
latins  qu'il  avait  eus  entre  les  mains  et  parmi  lesquels  son 
choix  avait  été  fait  de  bonne  heure.  On  voit,  dans  l'ouvrage 
intitulé  Esx)èrance  ou  Consolation  des  Trois  Vertus,  par 
exemple,  p.  363,  que  ceux  dont  il  recommande  particulière- 
ment la  lecture  sont  Homère,  Virgile,  Tite-Live,  Orose, 
Trogue- Pompée,  Justin,  Flaccus,  Valère-Maxime ,  Stace, 
Lucain.  A  cette  liste  il  faut  ajouter  Salluste  et  Cicéron,  qui 
évidemment  avaient  leur  place  dans  sa  bibliothèque,  ou  sa 
librairie,  comme  on  disait  alors.  Le  premier  surtout 
fournit  un  certain  nombre  de  phrases  au  dialogue  super 
deploratione  Gallicœ  calamitatis,  et  l'on  voit  qu'il 
cherche  souvent  à  donner  à  sa  prose  latine  et  française  le 
mouvement  et  la  période  oratoire  du  second.  Il  est  probable 
qu'il  ne  connaît  Homère  et  tout  ce  qui  concerne  la  guerre 
de  Troie  que  par  les  pseudonymes  latins  Dictys  de  Crète  et 


—  28  — 

Darès  le  Phrygien.  S'il  cite  très-souvent  Aristote,  mais 
malheureusement  presque  toujours  dans  ses  pages  les  plus 
pédantesques,  il  n'a  pu  le  lire  sans  doute  que  dans  la  tra- 
duction française,  assez  récente  alors,  de  Nicolas  Oresme, 
car  l'étude  du  grec  ne  faisait  pas  encore  partie  du  pro- 
gramme universitaire,  et  nous  savons  que,  même  au 
XVP  siècle,  lorsque,  dans  la  lecture  à  haute  voix  d'un 
auteur  latin,  se  rencontrait  un  passage  grec,  il  était  d'usage 
de  passer  outre  en  disant  :  «  Grœcum  est,  non  legitur.  » 
On  voit  cependant  qu'il  connaissait  Avicenne  «  qui ,  nous 
»  dit-il  (p.  317),  profondément  atteignit  les  secrets  de 
»  nature,  et  nous  laissa  de  très-belles  distinctions  de  phi- 
»  losophie  et  médecine,  »  et  son  ennemi  Averroès,  com- 
ynentateur  d' Aristote.  A  la  suite  de  ce  dernier,  on  est 
étonné  de  trouver  dans  le  même  passage  le  nom  de  Jules- 
César,  orateur  et  philosophe  excellent,  nous  dit-il  ;  puis 
il  ajoute  immédiatement  :  «  et  trouvons  ses  orations 
»  escriptes  et  des  œuvres  d'astrologie  par  luy  amendées.  » 
Ce  n'est  pas  non  plus  pour  l'avoir  lu  dans  le  texte  grec  qu'il 
appelle  Démosthènes  «  prince  de  beau  parler  et  mirouer  de 
»  de  toute  éloquence  »  (p.  268).  Mais  il  a  lu  dans  le  texte 
latin  le  livre  de  Consolatione  de  Boèce.  Il  connaît  également 
le  Thalmud,  qu'il  appelle  «  un  livre  compilé  de  bourdes 
»  contre  les  chrétiens  (p.  344)  (1).  »  Parmi  les  ouvrages 
modernes,  il  cite  Brunetto  Latini,  Vincent  de  Beauvais 
(p.  363),  et  il  a  lu  Dante  et  Boccace,  ou  du  moins  le  livre 
de  ce  dernier  de  Casihus  illustrium  F/rorwm  (p.  365). 
Mais  son  auteur  de  prédilection  est  évidemment  Sénèque  ; 
sans  cesse  il  le  cite.  Séduit  par  ces  défauts,  dulcibus  vitiis, 
qui  avaient  exercé  sur  la  jeunesse  latine  une  influence  vaine- 

(  1  )  n  cite  îiussi  Tércncc. 


—  29  — 

ment  combattue  par  le  sage  Quintilien,  il  emprunte  à  son 
auteur  favori,  en  les  exagérant  souvent,  les  antithèses  mul- 
tipliées, les  saillies  étincelantes  et  les  formes  constamment 
aiguisées  de  la  phrase.  Ces  défauts,  qui  faisaient  de  Sénèque 
un  modèle  dangereux  sans  doute  pour  une  littérature  en 
décadence,  étaient  peut-être  après  tout  plus  profitables  que 
nuisibles  au  progrès  d'une  langue  encore  dans  son  adoles- 
cence et  pour  laquelle  il  était  utile  de  s'exercer  à  la  préci- 
sion qui  lui  manquait  encore.  Le  danger  n'était  donc  pas, 
dans  tous  les  cas,  sans  compensation.  L'étude  de  Sénèque 
a  contribué  à  développer  le  sentiment  du   style  chez  son 
imitateur,  dont  les  lecteurs  auraient  été  peut-être  moins 
sensibles  à  des  beautés  plus  naturelles.  Nous  verrons  plus 
tard  combien  Pasquier  lui  savait  gré  de  ces  imitations,  qui 
n'ont  pas  peu  contribué  à  lui  faire  donner  le  titre  de  Père 
de  Véloquence  française.  S'il  est  redevable  à  l'enseigne- 
ment de  son  temps  d'avoir  eu  pour  maîtres,  parmi  les  an- 
ciens, Aristote  et  Sénèque,  c'est  évidemment  à  ce  dernier 
qu'il  a  les  plus  grandes  obligations. 


LIVRE  PREMIEll. 


CHAPITRE  II. 


Jeunesse  d'Alain  Cliartier  k  la  cour  et  ses  premières  poésies. 


Nous  avons  vu  qu'il  ne  pouvait  y  avoir  entre  les  deux 
frères  Guillaume  et  Alain  une  assez  grande  différence  d'âge 
pour  que  l'éclat  de  leur  succès  ne  les  ait  pas  signalés,  à  très- 
peu  de  distance  l'un  de  l'autre,  comme  pouvant  également 
faire  honneur  à  l'Université  de  Paris,  si  puissante  alors  par 
les  sujets  qu'elle  formait,  et  à  la  haute  bourgeoisie  à  laquelle 
appartenait  leur  famille.  C'est  à  ce  double  titre  que  durent 
s'ouvrir  de  très-bonne  heure,  pour  Guillaume,  l'aîné,  la 
carrière  de  l'Église,  où  il  devint  plus  tard  évêque  de  Paris, 
et  pour  Alain,  le  plus  jeune,  celle  de  la  cour,  où  ses  talents 
allaient  le  placer  au  premier  rang  parmi  les  écrivains  de 
son  siècle. 

En  supposant  qu'il  n'y  eût  pas  même  une  année  de 
différence  entre  les  deux  frères,  c'est-à-dire  qu'ils  fussent 
nés  l'un  et  l'autre  en  1391  et  1392,  date  probable,  selon 
M.  du  Fresne  de  Beaucourt,  de  la  naissance  de  Guillaume, 
on  voit  qu'Alain  pouvait  avoir  à  peine  vingt-trois  ans 
accomplis  à  l'époque  de  la  bataille  d'Azincourt  ;  et  cependant 


—  31  — 

le  Livre  des  Quatre  Dames,  qu'il  compose  à  ce  sujet  et 
sous  l'impression  encore  récente  de  ce  grand  événement, 
n'est  certainement  pas  une  œuvre  de  début.  Outre  que  c'est 
le  plus  étendu  de  ses  poèmes,  pour  être  choisi  comme  arbitre 
par  ces  dames  qui  plaident  si  longuement  leur  cause  devant 
lui,  il  fallait  que  sa  réputation  eût  depuis  quelques  années 
au   moins   parfaitement  justifié  sa   compétence  dans     ces 
délicates  questions  de  l'honneur  et  de  la  galanterie.  Quels 
avaient  donc  pu  être  l'éclat  et  la  rapidité  de  ses  succès  pour 
avoir  effacé  si  vite  les  préventions  qui  durent  accueillir  à  la 
cour  l'entrée  d'un  si  jeune  homme,  osant  y  prendre  comme 
notaire    et    secrétaire  du   roi  la    place    d'un    poète    tel 
qu'Eustache  Deschamps,  dont  le  nom  était  alors  dans  toutes 
les  bouches,  à  la  cour  comme  à  la  ville,  où  il  s'était  fait 
beaucoup  d'ennemis,    mais   où    il    trouvait  encore    plus 
d'admirateurs?  M.  Lenient,  dans  un  portrait  tracé  de  main 
de  maître  et  plein  de   ces  traits  étincelants  qui  lui  sont 
familiers,  a  remis  dans  sa  véritable  lumière  historique  et 
littéraire  la  figure  de  ce  poète  qui  avait  apporté  à  la  cour 
le  franc-parler  de  la  bourgeoisie  et  son  énergique  langage. 
Censeur  impitoyable  du  temps  présent,  Eustache  Deschamps 
ne  cessait  d'y  opposer  comme   une  leçon  de  plus  en  plus 
importune  l'image  d'un  passé  auquel  il  devait  l'éclat  et  la 
popularité  de  son  nom,  et  dont  il  gardait,  ainsi  que  Christine 
de   Pisan,   son  élève,   et  bien  d'autres  encore,   un   pieux 
souvenir.  Sa  persistance  dans  ce  rôle  courageux  et  hono- 
rable avait  même  fini  par  amener  pour   lui  une  disgrâce 
dont  rien  ne  pouvait  le  relever,  surtout  auprès  des  dames 
qu'il  ménageait  de  moins  en  moins  (M.  Lenient,  p.  238). 
C'était  donc  de  ces  dames,  au  contraire,  que  le  jeune  Alain, 
en  venant  prendre  comme  secrétaire  la  place  d'un  censeur 
importun   et  grondeur,  devait  attendre  des  ménagements 


—  32  — 

adressés  bien  plus  à  ses  talents  poétiques  qu'aux  agréments 
de  sa  personne  et  de  son  extrême  jeunesse.  C'est  ce  qu'il 
comprit  de  bonne  heure  et  ce  qui  fut  évidemment  la  première 
cause  de  ses  succès,  comme  on  peut  le  voir  dans  le  Laij  de 
Plaisance  (p.  537),  où  il  recommande  de  fuyr  ynélancolie 
en  faisant  appel  à  tous  les  gays  eshatements  de  l'amour  et 
de  la  jeunesse,  aux  jeux  et  aux  danses  sous  les  frais 
ombrages,  aux  sons  des  harpes  et  vielles^  aux  galants 
propos,  aux  balades  nouvelles,  en  un  mot  à  tous  les  jeux 
d'esprit  et  à  tous  les  genres  d'exercices  qui  selon  lui  font  le 
charme  de  la  vie  et  sont  également  profitables  â  l'âme  et 
au  coy^ps  (page  541). 

Dans  cette  sorte  de  programme  des  fêtes  qui  dégénéraient 
trop  souvent  en  orgies  funestes  à  Charles  VI  et  aux  deux 
premiers  dauphins,  le  jeune  secrétaire  ne  manquait  pas  de 
mêler,  comme  il  le  fait  presque  partout,  une  plainte  per- 
sonnelle sur  le  peu  de  succès  de  ses  galants  hommages  aux 
dames,  moins  sensibles  aux  amoureux  soupirs  de  son  cœur 
qu'aux  charmes  et  aux  ressources  inépuisables  de  son  esprit. 
Il  excellait,  en  efTot,  dans  cet  art  de  la  gaie  science  dont 
ne  s'était  guère  souciée  l'humeur  de  plus  en  plus  chagrine 
de  son  prédécesseur,  Eustache  Deschamps.  C'est  par  là  qu'il 
était  toujours  le  bienvenu  dans  toutes  les  fêtes,  où  les  dames 
et  demoiselles  le  faisaient  asseoir  à  leur  table,  et  où  leur 
courtoisie  le  retenait  tout  un  jour  en  jjlaisa^ites  et  belles 
paroles,  comme  il  le  dit,  par  exemple,  dans  le  Lay  de  la 
Belle-Dame  Sans-Mercy  (p.  504).  Mais  s'il  aime  à  parler 
des  manèges  et  du  doux  propos  des  intrigues  galantes,  ce 
n'est  presque  jamais  sans  un  triste  retour  sur  lui-même  et 
sans  quelques  plaintes,  toujours  exemptes  d'amertume 
cependant,  sur  le  peu  de  cas  que  les  dames  paraissent  faire 
des  hommages  de  son  cœur  amoureux.    Il    ne  s'en   prend 


—  33 


qu'à  lui  seul  de  ses  disgrâces,  et  nous  dit  dans  le  Livre  des 
Quatre  Dames,  par  exemple  (p.  601)  : 

Je  suis 

Celny  qui  à  moi-mesme  nuis 

Par  mon  malheur,  n'oncques  depuis 

Mon  enfance  n'eus  fors  ennuis, 

Et  en  amoui's, 
Courte  joye,  longues  douleurs. 

Sans  dame  suis,  dit-il  dans  le  Lay  de  Plaisance 
(p.  537),  onc  ne  me  fut  dominée . 

Loyale  amour  jusqu'à  celle  journée, 
Car  je  n'ay  pas  sens  pour  y  labourer  ; 
Ainsi  me  fault  tout  seulet  demeurer. 
Dame  qui  soit  ne  sera  huy  pénée 
Pour  m'estrener  ;  n'est  pour  moi  dame  née. 

Cet  aveu  prouve  qu'il  lui  fallut  pendant  quelque  temps 
payer  ainsi  les  frais  de  sa  mauvaise  mine,  car  Dieu  ne  lui 
avait  donné  force  de  corps  ne  usage  d'armes,  comme  il 
nous  l'apprend  lui-même  à  la  fin  du  Quadrilogue  (p.  453), 
et  c'est  là  une  condition  indispensable  de  ce  que  l'on  appelle 
les  bonnes  fortunes.  Il  en  possède  cependant  au  plus  haut 
degré  la  théorie  comme  la  pratique,  et  personne  n'a  mieux 
décrit  que  lui  les  causes  qui,  dans  tous  les  temps,  ont  présidé 
aux  triomphes  et  aux  déceptions  des  intrigues  amoureuses. 

Tel  est,  en  effet,  le  sujet  de  l'ouvrage,  qui  est,  après  le 
Livre  des  Quatre  Dames,  le  plus  long  de  ses  poèmes, 
puisqu'il  ne  contient  pas  moins  de  treize  cents  vers.  André 
Duchesne  lui  donne  pour  titre  :  le  Débat  des  deux  Fortunés 
d'Amour,  d'après  le  manuscrit  qu'il  a  eu  sous  les  yeux,  et 
il  a  raison  de  préférer  ce  titre  à  celui  de  Débat  du  Gras  et 

3 


—  34  — 

du  Maigre  que  portent,  on  ne  sait  trop  pourquoi,  toutes 
les  vieilles  éditions,  sous  prétexte,  sans  doute,  du  contraste 
que  fait  avec  la  bonne  mine  du  chevalier  à  bonnes  fortunes 
la  triste  figure  du  chevalier  moins  heureux.  André  Duchesne 
paraît  croire  que  les  quatre  vers  suivants,  qui  terminent  ce 
poème,  lèvent  toute  espèce  de  doutes  sur  son  authenticité 
(p.  581)  : 

Cet  livret  voult  dicter  et  faire  escripre 
Pour  passer  temps  sans  courage  villain, 
Ung  simple  clerc  que  l'on  appelle  Alain, 
Qui  parle  ainsi  d'amours  pour  oyr  dire. 

ce  qui  ne  serait  peut-être  pas  une  preuve  décisive,  puisque 
ces  vers  n'ont  été  ajoutés  qu'après  coup  au  manuscrit,  si 
l'on  ne  reconnaissait  là  parfaitement  la  manière  et  les  idées 
habituelles  d'Alain  Cliartier  à  cette  époque  de  sa  jeunesse. 
Il  y  a  là  une  espèce  d'inventaire  assez  complet  et  d'une  vérité 
pratique  de  tous  les  temps,  des  biens  et  des  maux  dont 
l'amour  est  la  source,  des  manèges  ordinaires  de  la  galan- 
terie, de  ses  triomphes  et  de  ses  déceptions.  L'optimisme  du 
chevalier  fortuné  l'amène  à  cette  conclusion  que,  tout  bien 
considéré,  l'amour  étant  le  mobile  le  plus  puissant  de  tous 
les  êtres  animés,  rend  tous  les  sentiments  généreux.  On  lui 
doit,  par  conséquent,  ^/i<5  de  joie  que  de  douleur  (p.  566). 
Une  conclusion  toute  contraire  ressort  du  tableau  qui  est 
la  contre-partie  du  précédent,  et  tout  aussi  exact  et  complet 
au  point  de  vue  pratique.  C'est  la  doctrine  du  pessimisme, 
exposée  longuement  et  avec  force  antithèses,  mais  sans 
amertume,  comme  toujours,  par  lo  chevalier  malheureux, 
vestu  de  noir^  assez  sur  rescollier,  nous  dit  le  poète  qui 
a  bien  l'air  de  parler  là  pour  son  propre  compte,  et  ce  triste 
plaidoyer  se  termine  ainsi  (p.  577)  : 


—  35  — 

Pour  ce  maintien 
Et  pour  esbattrc  à  ceste  fois  soutien, 
L'onneur  gardant  que  des  dames  je  tiens 
Qu'eu  amours  a  plus  de  mal  que  de  bien. 

Après  que  les  deux  chevaliers  ont  pris  de  nouveau  la 
parole  pour  défendre  et  maintenir  leur  conclusion  dans  une 
double  réplique,  les  débats  sont  clos  par  les  dames,  entre 
lesquelles  les  avis  sont  partagés,  lorsque  l'une  d'elles  propose 
de  déférer  le  jugement  de  ce  procès  au  bon  comte  de  Foy, 
riiéritier  de  ce  Gaston  Phébus  si  admiré  de  Froissart,  son 
hôte,  qui  semble  voir  en  lui  le  type  par  excellence  de  la 
chevalerie  féodale.  Cet  avis  est  adopté  (p.  580),  et  l'auteur, 
ou,  comme  on  disait  alors,  Vacteur^  qui  semble  n'avoir  fait 
en  tout  ceci  que  l'office  de  greffier,  seul  clerc  présent 
escoutant  par  derrière,  nous  dit-il  (p.  581),  nous  apprend 
que  l'on  est  convenu  d'envoyer  à  ce  noble  comte  un  procès- 
verbal  de  la  séance  et  de  soumettre  la  décision  à  son 
jugement. 

Il  n'est  pas  inutile  de  remarquer  que  dans  cette  longue 
énumération  des  faits  les  plus  minutieux  du  commerce  de  la 
galanterie,  il  n'est  pas  question  une  seule  fois  de  ces  prouesses 
chevaleresques,  de  ces  tournois  et  de  ces  belles  expertises 
d'armes,  si  chères  aux  dames  chargées  de  couronner  le 
vainqueur  ou  de  consoler  le  vaincu  qui  portaient  leurs 
couleurs.  Il  n'est  pas  question  davantage  de  ces  beaux 
déduiz  de  la  chasse  qui  tenaient  tant  de  place  dans  les 
splendeurs  de  la  vie  féodale,  et  dont  parle  avec  tant  d'enthou- 
siasme ce  brillant  Gaston  Phébus,  le  père,  qui,  nous  dit-il, 
s'est  tout  son  te77ips  délité  par  espécial  en  trois  choses  : 
l'une  est  en  armes^  l'autre  est  en  amours,  et  Vautre  si 
est  en  chasse  (Tissot,  Leçons  et  Modèles  de  littérature 


—  36  — 

française,  t.  I,  p.  34),  mais  qui  prétend  n'être  passé  maître 
que  dans  la  dernière. 

Étaient-ce  là  des  souvenirs  trop  effacés  à  cette  époque, 
ou  bien  tout  ce  beau  train  d'amour,   comme  disait  un 
siècle  plus  tard  François  P"",  qui  s'efforça  d'en  rétablir  les 
traditions,  était-il  trop  peu  de  la  compétence  d'un  jeune  poète, 
bourgeois  d'esprit  et  de  race,  comme  maître  Descliamps,  son 
prédécesseur,  pour  qu'il  lui  fût  permis  d'en  parler?  Christine 
de  Pisan  n'en  a  pas  parlé  non  plus  peut-être  par  le  même 
motif.  Mais  il  y  avait  à  la  cour  plusieurs  grands  seigneurs 
qui,    comme  le  jeune  Charles  d'Orléans,    par   exemple, 
cultivaient  fort  la  poésie  et  aimaient  à  en  parler  le  langage 
aux  dames.  Or,  dans  le  recueil  de  leurs  œuvres  qui  porte  le 
nom  du  prince  parce  qu'il  y  eut  la  principale  part  et  qu'il 
a  été,  en  quelque  sorte,  le  centre  de  ce  commerce  des  beaux 
esprits  de  cour,  leur  silence  ne  peut  plus,  avoir  le  même 
motif  que  pour  un  fils  de  la  bourgeoisie,  et  ce  silence  est 
complet  en  ce  qui  concerne  les  grands  coups  de  lance  et 
surtout  la  chasse,  qui,  il  est  vrai,  n'était  guère  permise  à  un 
prisonnier  ;  mais  tous  les  correspondants  de  Charles  d'Orléans 
n'étaient  pas  des  compagnons  de  sa  captivité.  En  revanche, 
l'amour  est  le  sujet  à  peu  près  exclusif  de  toutes  leurs  inspi- 
rations poétiques,   et  il   s'en  faut  de  beaucoup   qu'ils  le 
comprennent  et  le  décrivent  comme  notre  poète  bourgeois 
à  qui  son  bon  sens  et  l'humeur  tant  soit  peu  narquoise  de  sa 
race  ne  permettent  pas  de  prendre  au  sérieux  les  afféteries 
toujours  plus  ou  moins  quintessenciées  de  leur  langage. 

Ces  considérations,  sur  lesquelles  nous  reviendrons  plus 
tard,  parce  qu'elles  appartiennent  à  l'histoire  des  mœurs  et 
de  la  littérature,  nous  semblent  pleinement  justifiées  par  le 
Débat  du  Réveille-Matin,  et  plus  particulièrement  encore 
par  le  Lay  de  la  Belle-Dame  iSans-Mercy,  qui,  comme 


—  37  — 

nous  allons  le  voir  tout-à-l'heure,  fît  événement  et  presque 
scandale  à  cette  époque,  auprès  des  dames  de  la  cour  les 
mieux  disposées  en  faveur  du  jeune  poète. 

Le  Débat  du  Réveille-Matin  est  un  dialogue  nocturne 
d'un  ton  assez  leste  et  dégagé,  et  même  tant  soit  peu  ironique, 
nullement  sentimental  d'ailleurs,  à  quelques  banalités  près, 
entre  deux  jeunes  compagnons  couchés  dans  le  même  lit,  et 
dont  l'un  dort  de  bon  appétit,'  tandis  que  l'autre,  tourmenté 
par  d'amoureux  soucis,  après  avoir  pendant  quelques  instants 
respecté  le  paisible  sommeil  de  son  voisin,  finit  par  l'éveiller 
pour  lui  faire  ses  confidences  et  lui  demander  conseil  sur  les 
pensées  qui  l'obsèdent  et  le  tiennent  éveillé  malgré  lui.  Celui- 
ci  ne  se  prête  pas  sans  répugnance  à  un  pareil  entretien,  car 
il  aimerait  bien  mieux  dormir,  et  le  ton  de  ses  réponses  aux 
questions  de  son  camarade  se  ressent  évidemment  de  cette 
disposition.  Les  unes  et  les  autres  peuvent,  en  effet,  se  ré- 
sumer dans  ce  peu  de  mots  :  Tâchez  donc  de  dormir  et  d'ou- 
blier vos  peines  jusqu'à  demain  ! 

Car  il  languist  qui  ne  repose. 
(P.  -194.) 


Je  ne  pourrais  être  content 
Quant  à  moi  de  ne  dormir  point. 
Qu'avez  vous,  quelle  mouche  vous  point? 
(P.  495.) 

Mais  si  celle  que  vous  aimez  a  autant  de  belles  qualités  que 
vous  le  dites,  elle  ne  peut  manquer  de  finir  par  être  touchée 
de  votre  amour.  Continuez  donc  votre  doux  servage. 

Et  puis  quand  ell'  vous  sentira 
Humble,  secret  et  bien  amant, 
Par  Dieu  son  cueur  s'adoulcira. 
Dame  n"a  pas  un  cueur  d'aimant. 
(P.  5(K).) 


—  38  — 

Sachez  dans  tous  les  cas  attendre  patiemment  : 

Bien  attendi-e  n'est  pas  mi;ser. 
—  Oui,  mais  tant  qu'en  loyauté  me  tiens, 
Peult  survenir  autre  servant 
Et  me  reculer  de  ses  biens 
Que  j'ai  pourchassez  par  avant. 
(Ibid.) 

—  S'il  plaît  mieux  que  vous  et  sait  mieux  se  faire  aimer, 
vous  n'avez  pas  le  droit  de  vous  plaindre  ;  ne  l'essayez  même 
pas, 

Car  il  convient  que  les  dons  voisent 
Aux  sainctz  à  qui  ilz  sont  vouez. 
Ceulx  qui  n'en  ont  si  s'en  appaisent. 

Voici  enfin  la  conclusion  qui  sert  comme  de  moralité  pra- 
tique à  cette  petite  pièce  : 

Celuy  est  bien  sot  qui  se  assert 
Pour  venir  à  si  grant  dangier, 
Que  son  service  et  loyer  pert; 
C'est  assez  pour  \af  enragier. 

Les  trois  strophes  de  huit  vers  chacune  qui  terminent 
ce  dialogue  sont  ajoutées  au  manuscrit,  comme  Duchesne 
a  soin  de  le  faire  remarquer. 

Ce  n'est  assurément  pas  sur  ce  ton  qu'il  est  jamais  parlé 
de  l'amour  dans  les  poésies  de  Charles  d'Orléans.  Il  y  a  dans 
ce  petit  dialogue  une  certaine  pointe  de  gaîté  et  de  gaillar- 
dise gauloise  en  quelque  sorte,  qui  semble  permettre  de  le 
compter  au  nombre  des  débuts  poétiques  de  notre  jeune 
auteur  ,  d'autant  plus  qu'on  n'y  trouve  nulie  trace  des 
tristesses  personnelles  dont  presque  toutes  ses  autres  pièces 
portent  plus  ou  moins  l'empreinte.  Ce  n'est  pas,  d'ailleurs, 
de  l'exactitude  rigoureuse  de  la  chronologie  que  nous  avons 
à  nous  préoccuper  en  ce  moment.  Il  nous  suffit  de  savoir 


-  39  — 

que  les  œuvres  dont  nous  parlons  appartiennent  au  temps 
de  sa  première  jeunesse  à  la  cour.  Or,  parmi  ces  œuvres,  il 
n'y  a  que  le  Livre  des  Quatre  Dames  qui  porte  par  lui- 
même  une  date  assez  précise,  très-peu  postérieure  évi- 
demment à  celle  de  la  bataille  d'Azincourt.  C'est  aussi  le 
plus  long  des  poèmes  de  notre  auteur,  puisqu'il  ne  contient 
pas  moins  de  3,600  vers.  Nous  en  parlerons  plus  particu- 
lièrement ci-après. 

Nous  ignorons  si  les  dames  de  la  cour  ont  approuvé  ou 
blâmé  sérieusement  les  petites  gaîtés  légèrement  malicieuses 
du  Réveille-Matin  et  l'espèce  d'innovation  dont  il  donnait 
l'exemple  en  fait  de  galantes  discussions  ;  mais  il  est  certain, 
ou  du  moins  plus  que  probable,  car  le  témoignage  de  notre 
poète  sur  ce  point  n'est  pas  une  pure  fiction,  qu'elles  crurent 
devoir  se  montrer  plus  sévères  pour  le  Lay,  ou  plutôt  le 
petit  poème  en  six  cent  cinquante-huit  vers  de  la  Belle- 
Dame  Sans-Mercy ,  dont  l'apparition,  comme  nous  venons 
de  le  dire,  fît  presque  scandale  à  la  cour.  Celle  que  le  poète 
appelle  la  belle  dame  sans  merci  a  bien  l'air,  selon  nous, 
d'une  femme  spirituelle,  mais  honnête  et  sensée,  de  la  bour- 
geoisie, plutôt  que  d'une  grande  dame  de  la  cour.  Elle 
prête  volontiers  l'oreille  aux  protestations  passionnées  de  son 
adorateur,  auxquelles  elle  n'oppose  que  le  persifflage  de  ses 
réponses,  A  cela  près,  la  pièce  remplit  pour  le  mieux  et  dans 
le  meilleur  style  du  temps  toutes  les  conditions  imposées 
pour  la  poétique  de  la  galanterie.  Elle  commence  par  des 
plaintes  assez  touchantes  sur  la  mort  qui  a  tolli  à  l'auteur 
sa  maîtresse  : 

n  f  ault  que  je  cesse 

De  dicter  et  de  rimoyer, 

Et  que  j'abandonne  et  délaisse 

Le  lire  pour  le  larmoyer. 

(P.  503.) 


_  40  — 

Cependant  deux  amis  viennent  l'emmener  à  une  fête  qui 
avait  lieu  dans  un  verger  voisin.  C'est  un  dîner  suivi  de 
danse  et  égayé  par  un  ménétrier.  L'entrée  du  nouveau  con- 
vive est  accueillie  avec  joie  par  les  dames  et  demoiselles 
qui  le  tindrent  illec  tout  le  jour 


En  plaisans  paroUes  et  belles, 
Et  en  très  gracieux  séjour. 

(P.  504.) 


Au  moment  où  le  ménétrier  donne  le  signal  de  la  danse, 
le  poète,  à  qui  sa  tristesse  ne  permet  pas  d'y  prendre  part, 
se  tient  à  l'écart  et  reste  spectateur  mélancolique  et  obser- 
vateur silencieux  d'une  scène  qu'il  nous  décrit  et  qui  semble 
n'être  qu'une  réminiscence  du  gracieux  tableau  que  nous  a 
tracé  Froissard  des  amours  du  prince  Novi  et  de  la  comtesse 
de  Salisbury  (Froissard,  t.  pr,  p.  93  et  107)  ;  mêmes  pré- 
ludes de  la  passion  timide,  mais  profonde  et  silencieuse,  qui 
se  trahit  d'abord  chez  un  chevalier  tout  vestu  de  noi)",  par 
des  regards  jetés  à  la  dérobée,  mais  avec  persistance,  sur  la 
belle  dame  sans  merci  ;  puis  celle-ci  finit  par  s'apercevoir  de 
ce  manège,  et  finit  par  prêter  l'oreille  aux  doux  propos,  bien 
moins  pour  les  encourager  que  pour  se  donner  le  malin 
plaisir  de  les  réfuter.  Soupirs  langoureux,  protestations 
d'une  fidélité  à  toute  épreuve,  rien  ne  peut  vaincre  l'incré- 
dulité toujours  un  peu  railleuse  de  la  belle  dame,  qui  n'admet 
pas  que  l'on  puisse  mourir  du  mal  d'amour  (p.  517),  et  qui 
ne  paraît  pas  disposée  à  user  du  privilège  qu'ont  les  dames 
de  faire  la  blessure  et  de  la  guérir.  Voilà  des  rigueurs  qui 
semblent  dépasser  un  peu  la  commune  mesure. 

Cependant,  jusque  là,  tout  est  bien  peut-être  au  gré  des 
dames  les  plus  difficiles  à  satisfaire.  Toutes,  en  eifet,  même 


—  41  — 

les  plus  iiiUexibles,  permettent  plus  ou  moins  à  un  galant 
d'espérer,  de  leur  dire  même 

Belle  Philis  on  désespère 
Alors  qu'on  espère  toujours  ; 

toutes  enfin,  aujourd'hui  peut-être  tout  aussi  bien  qu'alors, 
aiment  assez  qu'il  bénisse  son  martyre,  mais  non  pas  qu'il 
en  meure  autrement  que  par  métaphore.  Mais  c'est  la  mort, 
une  mort  très-réelle,  qui  seule  met  fin  au  martyre  du  pauvre 
chevalier  éconduit  ;  il  meurt  véritablement  du  mal  d'amour. 
Là  est  le  tort  qui  rend  tous  les  autres  impardonnables.  Aussi 
les  dames  se  révoltèrent-elles  au  point  de  fulminer  contre 
le  téméraire  novateur  une  accusation  formelle  du  crime  de 
lèse-galanterie,  dans  une  requête  en  règle,  où  elles  lui  re- 
prochent d'avoir  dressé  des  embûches  et  plus  d'un  guet 
apens  en  la  gaste  forest  de  longue  attente. . .  .^  en  img 
2'jags  qui  se  nomme  dure  responce  où  ont  esté  plusieurs 
destroussez  dejoye  et  desers  de  liesse  par  les  hrigans 
et  soiddoyet^s  de  refus;  d'avoir  enfin  encloz  soubz  un 
langaige  affaité  les  eommencemens  et  ouvertures  de 
mettre  rigueur  en  la  court  amoureuse,  et  rompre  la 
queste  des  humbles  serrans,  et  à  tollir  Veineux  nom 
de  pitié  qui  est  le  pjareme^it  et  la  richesse  de  leurs 
autres  vertus,  etc.,  etc..  .  (p.  523-524.)  Cette  requeste 
est  dûment  signifiée  au  prévenu,  à  qui  on  donne  deux  mois 
pour  préparer  sa  défense  (p.  525). 

Il  la  présente,  en  effet,  dans  unepièce  intituléeEûociisafion, 
d'un  meilleur  style  que  l'étrange  prose  des  actes  de  cette 
procédure.  Est-ce  par  ironie  qu'il  en  a  reproduit  et  mul- 
tiplié comme  à  dessein,  en  les  chargeant  outre  mesure,  les 
formules  pédantesques  et  le  grotesque  amphigouri  ?  Ou 
n'est-ce  là  qu'une  concession,  très-passagère  Dieu  merci, 


—  42  — 

à  des  habitudes  de  langage  que  nous  retrouverons  encore 
en  plein  XVIP  siècle  dans  les  fictions  analogues  delà  Carte 
de  Tendre  ?  Cette  forest  de  longue  attente  par  exemple 
est  bien  la  même  que  celle  qui  est  désignée  par  le  même  nom 
dans  plusieurs  des  rondeaux  de  Charles  d'Orléans,  qui 
l'appelle  aussi  la  forest  d'enfiiiyeuse  tristesse. 

L'attente  et  la  tristesse  pour  le  pauvre  prisonnier  semblent 
n'être  que  celles  de  l'amour;  mais  c'est  bien  certainement 
aussi  le  regret  de  la  liberté  qu'il  attendit  pendant  vingt- 
cinq  ans.  Ces  idées  et  ce  langage  déjà  un  peu  surannés,  mais 
qu'imposent  peut-être  encore  aux  gens  de  lettres  les  grands 
airs  de  cour,  ne  sont  pas  heureusement  dans  les  habitudes 
les  plus  constantes  de  notre  poète  ;  il  n'en  conserve  que  l'abus 
des  symboles,  des  personnifications,  des  métaphores  à  ou- 
trance, poussées  dans  l'allégorie  jusqu'à  une  sorte  de  maté- 
rialisme poétique,  toutes  choses  qui,  remarquons-le  en 
passant,  n'ont  jamais  pu  prendre  racine  dans  la  bourgeoisie 
et  bien  moins  encore  dans  la  classe  populaire  ;  car  il  n'y  en 
a  pas  trace  dans  Olivier  Basselin  et  dans  Villon  par  exemple. 
C'est,  en  effet,  sous  la  forme  d'une  allégorie  que  le  poète 
accusé  présente  sa  défense  dans  VEœcusation. 

Il  a  vu,  dit-il,  moitié  dormant,  moitié  veillant,  l'amour 
en  personne  qui  lui  a  reproché  vivement  son  crime,  et  lui 
a  dit  en  le  menaçant  d'une  de  ses  flèches  : 

Tu  mourras  de  ce  péché  quitte, 
Et  se  briefmcnt  ne  t'en  desdiz, 
Prescher  te  feray  hérétique, 
Et  brusler  ton  livre  et  tes  ditz. 
(P.  526-527.) 

Il  se  dédit  en  effet,  après  avoir  essayé  humblement 
d'expliquer  et  d'atténuer  sa  faute  : 


—  43  — 

Je  suih  (dit-il),  aux  dames  ligement. 
Car  ce  peu  qu'oncques  j'euz  de  bien, 
D'onneur  et  de  bon  sentemeut, 
Vient  d'elles,  et  d'elles  le  tien. 
(P.  529.) 

Cette  protestation  est  suivie  d'une  longue  énumération 
(les  mérites  du  beau  sexe,  auquel  il  consacre  désormais, 
dit-il, 

Cueui",  corps,  sens,  langue,  plume  et  bouche. 

Cette  soumission  apaise  enfin  la  colère  de  l'amour  qui 
remet  au  car  cas  la  flesche  dont  il  l'avait  menacé,  en 
lui  disant  : 

Puisqu'à  ma  court  tu  te  réclames, 
J'en  suis  content,  et  tant  t'en  di 
Que  je  remetz  la  cause  aux  dames. 

Or,  les  dames  avaient  assurément  trop  bon  cœur  pour  ne 
pas  pardonner  enfin  à  un  de  leurs  plus  fidèles  serviteurs,  qui 
ne  leur  avait  jamais  donné  d'autre  sujet  de  plainte  plus 
sérieux  que  celui-là. 

Lui-même  avait  fini  par  éprouver  qu'elles  ne  sont  pas 
toutes  sans  merci,  et  qu'un  vieux  proverbe  dit  avec  raison  : 

Au  pays  d'amoui'  il  n'est  mie 
Ni  laid  amant,  ni  laide  amie. 

Le  triste  obstacle  de  la  laideur  physique  n'existait  que  de 
son  côté  sans  doute,  quand  sa  fidélité  au  culte  des  dames  lui 
on  fit  rencontrer  enfin  une  disposée  à  agréer  l'hommage  de 
.son  cœur  et  à  lui  faire  espérer  le  don  iïamourcuœ  merci. 
Elle  lui  a  imposé  pour  toute  épreuve,  nous  dit-il,  une  année 


_  u  — 

de  silencieux  et  discret  servage,  condition  qu'il  a  dû  accepter 
sans  discussion,  car  il  déclare  lui-même 

Qu'amant  doit  estre  ung  an  en  crainte , 
Sans  oser  descouvrir  la  plainte 
De  quoy  sa  pensée  est  attaintc. 
(Livre  des  Quatre  Dames,  p.  fi81.) 

Est-ce  avant  le  terme  de  cette  épreuve  que  la  mort  lui 
tollit  celle  qu'il  appelle  sa  dame  et  sa  maîtresse  ?  Ce  qu'il 
nous  apprend  seulement,  c'est  que  ce  malheur  est  postérieur 
au  Livre  des  Quatre  Dames,  puisque  c'était  à  celle-là 
qu'avait  été  déféré  le  jugement  de  leur  procès. 

Cette  perte,  dont  il  ne  parle  jamais  que  dans  des  termes 
vraiment  touchants  et  profondément  sentis,  finit  par  l'at- 
trister au  point  de  le  faire  renoncer  pour  jamais  à  toutes 
joyeuses  écritures.  Il  faut,  en  effet,  ce  nous  semble,  placer 
à  peu  près  à  cette  date,  c'est-à-dire  peu  de  temps  après  la 
bataille  d'Azincourt,  la  résolution  qu'il  prit,  et  dans  laquelle 
il  persista,  de  dire  adieu  pour  jamais  aux  poésies  qui  avaient 
été  jusque-là  le  texte  exclusif,  en  apparence  du  moins,  de 
ses  compositions.  Telle  est  la  résolution  qu'il  exprime  dans 
les  seize  derniers  vers  de  sa  complainte  sur  la  mort  de  sa 
dame  : 

Si  prcns  congié  et  d'amours  et  de  joye 
Pour  vivre  seul  à  temps  que  mourir  doye, 
Sans  moy  jamais  trouver  en  lieu  n'en  voye 
Où  liesse  ne  plaisance  demeure. 
Les  compaignons  laisse  que  je  hantoyc. 
Adieu  chansons  que  voulentiers  clianloyc, 
Et  joyeulx  ditz  où  je  me  délectoyc  ! 
Tel  rit  joyeulx  qui  après  dolent  pleure. 
Le  cueur  m'estraint,  angoisse  me  court  seui'C. 
Ma  vie  fait  en  moy  trop  long  demeure, 
Je  n'ay  membre  qu'à  mourir  ne  labcure 
Et  me  tarde  que  jà  mort  de  dueil  soyc. 


—  45  — 

Rien  ne  m'est  bon,  n'autre  bien  n'assaveure 
Fors  seulement  l'attente  que  je  meure, 
Et  me  tarde  que  briefment  viengne  l'heure 
Qu'après  ma  mort  en  paradis  la  voye. 

(P.  536.) 


Est-il  besoin  de  dire  qu'en  prenant,  comme  nous  l'avons 
fait  jusqu'ici  dans  les  poésies  mêmes  d'Alain  Chartier,  les 
détails  biographiques  que  nous  venons  de  donner  sur  cette 
première  époque  de  sa  vie  à  la  cour,  nous  n'avons  pas  eu  un 
seul  instant  la  crainte  de  ne  faire  en  tout  cela  qu'une  histoire 
purement  imaginaire?  Ses  poésies  sont,  d'ailleurs,  de  tous 
ses  ouvrages,  le  seul  où  il  se  mette  directement  en  scène. 
Dans  tous  les  autres,  et  particulièrement  dans  ceux  où  il  est 
question  des  affaires  publiques,  quelle  que  soit  la  part  qu'il 
y  ait  prise,  il  ne  nous  parle  presque  jamais  de  lui,  pas  plus 
que  des  personnages  qui  y  figurent,  si  ce  n'est  pour  nous 
rendre  compte  de  ses  impressions  personnelles  et  des  pensées 
philosophiques  ou  religieuses  dont  elles  sont  pour  lui  le 
sujet.  Il  n'y  a  à  peu  près  rien  à  en  tirer  pour  l'histoire  pro- 
prement dite.  Quant  à  cette  partie  de  la  biographie  que  nous 
faisons  avec  ses  poésies,  outre  que  nous  n'avions  pas  à  notre 
disposition  d'autre  source  historique  que  celle-là,  dont  rien 
d'ailleurs  ne  démontre  l'invraisemblance,  c'est  une  histoire 
qui  n'est  pas  plus  imaginaire  que  celle  de  Froissard,  telle 
que  nous  la  font  connaître  ses  poésies  et  ses  chroniques, 
dont  la  véracité,  toujours  sincère  même  dans  ses  erreurs,  n'a 
jamais  été  mise  en  doute  par  personne,  pas  plus  que  sa  con- 
stante et  naïve  bonne  foi ,  et  qui  sont  acceptées  à  peu  près 
unanimement  comme  une  iuiage  de  sa  vie  et  du  monde 
auquel  elle  a  été  consacrée  tout  entière.  Que  ces  détails, 
fournis  par  notre  auteur  seul  sur  sa  jeunesse  à  la  cour, 
soient  d'ailleurs  vrais  ou  fictifs,  en  partie  peut-être,  mais 


—  46  — 

non  certes  en  totalité,  ils  n'en  sont  pas  moins,  comme  chez 
Froissard,  une  assez  fidèle  peinture  de  ce  monde  à  part,  où 
s'est  écoulée  la  première  période  de  la  vie  de  notre  jeune 
poète,  celle  des,  joyeuses  écritures  auxquelles  nous  venons 
de  voir  qu'il  a  dit  adieu  pour  jamais.  Toute  discussion  sur 
la  sincérité  de  son  témoignage  à  cet  égard  serait  donc  pure- 
ment oiseuse,  ce  nous  semble,  puisque  nous  savons  que  rien 
ne  vient  le  démentir  d'aucun  autre  côté,  et  que  nul  autre 
que  lui,  après  Eustache  Deschamps,  ne  fait  mieux  revivre 
pour  nous  une  époque  qui  est  pour  notre  littérature ,  dans 
cette  partie  de  son  histoire,  suivant  l'heureuse  expression 
de  Bossuet  (Discours  de  réception  à  l'Académie) ,  celle  des 
jeux  de  V enfance,  dont  notre  langue  n'est  pas  encore  tout- 
à-lait  sortie,  à  beaucoup  près.  L'ardeur  d'une  jeunesse 
emportée  (ibide?n)  n'éclatera  guère  de  ce  côté  qu'un  siècle 
plus  tard,  mais  elle  ne  s'est  déjà  malheureusement  que  trop 
fait  sentir  dès  ce  moment,  dans  un  monde  tout  autre  que 
celui  de  la  pure  littérature  et  de  la  poésie  française,  dont 
nous  nous  sommes  exclusivement  occupés  jusqu'ici. 

Arrêtons-nous  un  instant  devant  l'étrange  contraste  que 
présente  avec  toutes  ces  frivolités  le  spec(acle  des  événe- 
ments politiques,  qui  semblent  n'apporter  aucun  de  leurs 
échos  dans  ces  gynécées  de  cour  où  se  sont  renfermées  jus- 
qu'ici nos  recherches  biographiques.  Quelles  sinistres  pages 
dans  notre  histoire  que  celles  où  se  déroule  le  terrible  drame- 
de  la  guerre  civile  et  de  la  guerre  étrangère  !  L'Anglais  ap- 
pelé en  France  par  un  prince  du  sang  roval,  un  duc  de  Bour- 
gogne; les  fureurs  delà  nuiliitude  déchaînées  à  l'envi  parles 
Armagnacs  et  les  Bourguignons  et  par  ces  grands  seigneurs 
féodaux  qui,  au  XVI°  siècle,  appelleront  cela  làc/ier  la 
grande  levrièi^e;  manifestes  hjqwcrites  ou  incendiaires  de 
tous  les  chefs  de  partis;  déclamations  furibondes  à  l'Hôtel- 


—  47  - 

de- Ville,  appelé  alors  le  Parloir  aux  bourgeois,  ou  sur  la 
place  publique  et  jusque  dans  les  chaires  ;  attentats  criminels 
sous  les  yeux  mêmes  d'un  fils  du  roi  ;  proscription  des  sus- 
pects ;  pillages  dans  les  villes  et  dévastations  dans  les  cam- 
pagnes par  tous  les  partis  tour  à  tour  ;  meurtres  de  princes  du 
sang  royal  tombant  sous  les  coups  de  gens  de  leur  famille  ou 
de  leur  caste;  massacres  dans  les  prisons,  rien  enfin  n'y 
manque  de  tous  les  antécédents  les  plus  sanguinaires  de  nos 
discordes  civiles  et  du  régime  à  jamais  maudit  de  la  Terreur, 
et  si  la  vie  des  rois  y  est  épargnée  par  la  multitude,  qui  garde 
encore  un  respect  traditionnel  pour  leur  personne,  parce 
qu'elle  voit  encore  en  eux  l'image  de  la  France,  ils  restent 
cependant  sous  le  coup  des  doctrines  menaçantes  du  régicide, 
prêchées  audacieusement  au  nom  de  la  religion,  par  le  théo- 
logien Jean  Petit,  l'odieux  apologiste  de  cet  assassin  de  race 
royale,  qui  s'appelle  Jean-sans-Peur,  duc  de  Bourgogne,  et 
qui  périt  lui-même  au  pont  de  Montereau,  d'une  mort  triste- 
ment semblable  à  celle  de  Louis  d'Orléans,  sa  victime. 

On  se  demande  comment,  au  milieu  de  toutes  ces  crimi- 
nelles saturnales,  il  pouvait  y  avoir  à  la  cour,  auprès  du  roi 
et  en  même  temps  aussi  à  la  brillante  cour  des  ducs  de  Bour- 
gogne, si  riche  en  beaux  esprits  de  tous  les  genres,  où  s'éta- 
lait le  luxe  ruineux  des  fêtes  chevaleresques  les  plus  fas- 
tueuses, comment,  dis-je,  il  pouvait  y  avoir  des  hommes  et 
des  femmes  capables  de  prêter  l'oreille  et  de  goûter  quelque 
plaisir  à  des  frivolités  du  genre  de  celles  dont  sont  remplies 
des  poésies  telles  que  le  Lay  de  Plaisance,  les  Beux  For- 
tunés d'Amour^  le  Lay  de  la  Belle-Dame  Sans-Mercy  et 
même  le  Livre  des  Quatre  Bamcs,  qui  se  ressent  bien  peu 
assurément  des  grandes  douleurs  publiques  d'Azincourt.  La 
tristesse  du  poète  y  est  sensible,  sans  contredit;  elle  est 
même  assez  touchante  dans  la  complainte  sur  la  mort  de 


—  48  — 

sa  dame,  par  exemple,  qui  est  évidemment  postérieure  au 
Livre  des  Quatre  Dames  ;  mais  si,  dans  cette  complainte  , 
il  dit  adieu  pour  jamais  à  toutes  le's,  joyeuses  escritures,  les 
malheurs  de  la  France  semblent  n'y  être  absolument  pour 
rien ,  puisqu'il  n'en  dit  pas  un  mot,  et  ne  donne  dans  cette 
pièce,  pas  plus  que  dans  toutes  les  autres  du  même  genre, 
'd'autre  motif  à  sa  douleur  que  la  perte  de  sa  dame  et  maî- 
tresse. Sans  doute,  ce  n'était  ni  le  lieu,  ni  le  moment  de  faire, 
comme  on  dit  aujourd'hui,  de  la  politique  ;  mais  rien  n'em- 
pêchait de  paraître  attristé  par  les  malheurs  publics,  sans 
froisser  aucun  parti.  Et  cependant  le  poète,  dès  cette  époque, 
avait  déjà  depuis  quelque  temps  pris  dans  les  événements  une 
part  très-active  et  digne  assurément  d'un  serviteur  dévoué 
de  la  royauté  et  de  la  France,  comme  nous  allons  le  voir. 

Dans  tout  ce  que  nous  avons  vu  jusqu'à  présent,  le  Livre 
des  Quatre  Dames  est  le  seul  où  il  soit  fait  mention  des  évé- 
nements ,  et  du  plus  terrible  de  tous  assurément ,  car  le 
désastre  d' Azincourt  semblait  mettre  le  comble  aux  malheurs 
de  la  France  et  consommer  sa  ruine  ;  et  cependant,  dans  les 
trois  mille  vers  dont  se  compose  ce  poème,  à  peine  est-il 
question  de  la  France  et  du  coup  mortel  qui  vient  de  la 
frapper.  Il  s'agit  seulement  de  savoir  laquelle  est  la  plus  à 
plaindre  des  quatre  dames,  bien  plus  touchées  du  sort  de  leurs 
amants  que  des  maux  du  pays.  Encore  le  poète  n'aborde-t-il 
le  sujet  qu'après  une  longue  description  des  charmes  de  la 
campagne,  où  il  promène  ses  rêveries  attristées  au  milieu  de 
toutes  les  riantes  images  de  la  vie  champêtre  qui  le  réjouissent 
sans  le  consoler.  Tandis  qu'il  contemple,  en  soupirant,  les 
amours  des  bergers  et  bergères  dont  le  bonheur  lui  fait  envie, 
les  quatre  dames  s'offrent  par  hasai'd  à  sa  rencontre,  et  c'est 
alors  seulement,  c'est-à-dire  après  un  préambule  de  trois 
cent  quatre-vingt-cinq  vers  environ,  que  commence  le  débat 


—  49  — 

dans  lequel  elles  le  prennent  pour  juge,  quand  frappé  de  leur 
tristesse  il  leur  en  a  demandé  la  cause.  La  première  dame 
pleure  la  mort  du  guerrier  qu'elle  aimait,  et  qui  a  succombé 
en  cette  très-dure  et  maudite  journée  d'Azincourt  (p.  607), 
après  avoir  vaillamment  combattu  de  hache  et  de  lance,  et 
sa  douleur,  ses  plaintes  et  son  désespoir  s'épanchent  en  plus 
de  cinq  cent  trente  vers. 

L'amant  de  la  seconde  dame  a  été  fait  prisonnier  préci- 
sément comme  Charles  d'Orléans,  et  peut-être  est-ce  pour 
cela  que  cette  plainte  est  la  plus  longue  de  toutes,  puisqu'elle 
comprend  plus  de  huit  cent  trente  vers.  La  troisième  soutient 
que  son  sort  est  plus  triste  encore,  car  elle  n'a  aucune 
nouvelle  de  son  amant,  et  c'est  ce  qu'elle  croit  démontrer  en 
cinq  cent  soixante-cinq  vers.  Enfin,  et  par  une  gradation 
où  il  est  facile  de  voir  quel  côté  incline  déjà  la  pensée  du 
juge,  la  quatrième  dame  prétend  établir  que  son  malheur 
est  le  plus  déplorable;  il  semble  en  effet  qu'elle  ait  raison, 
car  son  amant  n'a  pu  échapper  à  la  mort  et  à  la  captivité 
que  par  une  fuite  honteuse  ;  il  vit,  mais  déshonoré  pour 
jamais.  On  peut  donc  admettre  à  la  rigueur  que  ce  plaidoyer 
ne  soit  pas  moins  long  que  les  trois  autres  et  atteigne  le 
chiffre  de  six  cent  quatre-vingt-quinze  vers  environ.  Le 
plus  long  de  tous  après,  celui  de  la  deuxième  dame,  n'a  que 
cent  quarante  vers  de  plus.  Or  en  jugez,,  dit  la  troisième 
dame  qui  à  ce  moment  prend  de  nouveau  la  parole,  et 
abrégez  le  débat.  La  recommandation  semble  un  peu 
tardive  peut-être,  mais  elle  ne  saurait  venir  plus  à  propos 
pour  engager  les  parties  à  ne  point  abuser  du  droit  de 
réplique.  Le  juge  ou  Vacteur  n'a  pris  part  à  tous  ces  longs 
discours  que  par  quelques  mots  de  sympathie  ou  de 
consolation  adressés  à  chacune  des  plaignantes  en  réponse 
à  leurs  plaidoiries. 

4 


—  50  — 

Si  l'on  était  tenté  de  nous  reprocher  comme  un  peu  puéril 
le  soin  minutieux  en  apparence  avec  lequel  nous  avons 
relevé  les  chiffres  que  nous  venons  de  relater  et  qui  prouvent 
combien  notre  auteur,  ainsi  que  presque  tous  nos  vieux 
trouvères,  ignorait  ce  précepte  : 

Qui  ne  sait  se  borner  ne  sut  jamais  écrire, 

nous  répondrions'qu'il  ne  faut  pas  se  contenter  de  voir  là  une 
de  ces  aberrations  que  l'on  met  trop  facilement  sur  le  compte 
de  la  barbarie  si  longtemps  reprochée  au  moyen-âge,  mais  bien 
plutôt  un  des  traits  caractéristiques  des  mœurs  littéraires 
de  cette  époque.  Joinville  nous  apprend  que  dans  les  circons- 
tances les  plus  critiques,  les  chevaliers  s'occupaient  fort  de 
ce  qu'on  pourrait  dire  d'eux  en  cliamhres  des  dames.  Il 
n'en  était  pas  tout-à-fait  de  même  au  temps  de  Charles  VI, 
et  l'on  semble  y  avoir  trop  peu  parlé  à  la  cour  du  désastre 
de  Nicopolis  par  exemple,  où  l'islamisme  en  avait  fini  pour 
jamais  avec  les  derniers  restes  des  croisades;  mais  les  esprits 
les  plus  frivoles  ne  peuvent  manquer  d'être  frappés  par  un 
événement  tel  qu'Azincourt,  et  les  questions  agitées  par 
les  quatre  dames  ne  sont  pas  autre  chose  après  tout  que  les 
quatre  cas  dont  toutes  les  batailles  dans  tous  les  temps 
offrent  le  plus  d'exemples.  C'étaient  certainement  ceux  dont 
il  devait  être  le  plus  fréquemment  parlé  en  chambres  des 
dames,  à  l'occasion  comme  toujours  de  ce  qui  est  pour  elles 
l'intérêt  par  excellence,  c'est-à-dire  de  la  galanterie,  et  il 
appartenait  à  leur  poète  en  faveur  dans  le  moment  de  leur 
fournir  d'amples  matériaux  pour  le  texte  inépuisable  de 
leurs  discussions.  Voih\  pourquoi,  sans  doute,  elles  no 
durent  pas  se  plaindre  comme  nous  de  sa  prolixité.  Ces 
chambres  des  dames  d'ailleurs,  comme  plus  tard  les  salons, 


—  51  - 

donnaient  évidemment  le  ton  au  bel  esprit  ;  c'était  là  que  le 
poète  de  cour  trouvait  des  juges  et  souvent  des  rivaux, 
tels  que  le  jeune  Charles  d'Orléans  par  exemple. 

Ce  que  nous  ne  saurions  trop  faire  remarquer  cependant, 
c'est  qu'à  toutes  ces  interminables  plaidoiries  ne  se  mêle 
presqu'aucune  pensée  autre  que  celles  qui  concernent 
l'amour  et  ses  exigences  à  l'égard  des  dames  et  des  devoirs 
qu'elles  imposent  aux  chevaliers  qui  recherchent  leurs 
bonnes  grâces  et  ne  peuvent  se  passer  de  leurs  suffrages. 

Voilà,  selon  nous,  la  seule  excuse  de  notre  auteur  pour  un 
défaut  qui  lui  est  commun  avec  tous  ses  contemporains  et 
dont  nous  ne  prétendons  nullement  l'absoudre;  mais  pour  ne 
pas  y  tomber  nous-mêmes  en  cherchant  à  le  justifier, 
hâtons-nous  de  le  suivre  sur  un  autre  théâtre  où  sa  justifi- 
cation sera  plus  complète  parce  qu'elle  repose  sur  des  titres 
bien  autrement  sérieux,  et  que  les  éloges  qu'ils  lui  ont  valu 
au  XV®  et  au  XVP  siècle  méritent,  nous  le  croyons,  de 
trouver  de  l'écho  au  XIX®. 


LIVRE  PREMIER. 


CHAPITRE  III. 


Rôle  politique  d'Alain  Cliartier,  tel  que  nous  le  font 
connaître  ses  ouvrages  latins  en  particulier.  —  Lettres 
à  Charles  VII,  à  l'Université  de  Paris,  de  detestatione 
helli  Gallici  et  suasione  ■pacis,  Dialogus  familiaris  amici 
et  sodalis. 


§  1«^.  —  Lettres  a  Charles  VII  et  a  l'Université 
DE  Paris. 

C'est  surtout  et  presque  exclusivement  par  ses  ouvrages 
latins  qu'Alain  Chartier  nous  fait  connaître  d'abord  le  rôle 
qu'il  a  joué  dans  les  événements  politiques  de  son  temps,  et 
ce  rôle,  comme  nous  allons  le  voir,  ne  lui  est  imposé  par 
personne  ;  il  n'est  l'agent  d'aucun  parti  ;  il  n'y  en  a  même 
pas  un  qu'il  désigne  par  son  nom  ou  par  celui  du  chef  qui  le 
dirige  à  la  cour  ou  à  la  ville  ;  pour  lui,  il  iiy  a  pas  d'autre 
parti  que  celui  de  la  France  personnifiée  par  la  royauté. 
Dans  tout  ce  qu'il  écrit,  comme  dans  tout  ce  qu'il  fait,  on 
voit  qu'il  n'obéit  qu'à  la  voix  de  sa  conscience  d'honnête 
homme,  de  bon  Français  et  depenseur  sérieux  et  indépendant. 
Si  tout  d'abord  il  parle  rarement  des  affaires  publiques  dans 
une  autre  langue  que  le  latin,  quoique  pas  un  ne  soit  meilleur 


—  53  - 

Français  que  lui  de  cœur  et  de  langage,  c'est  qu'il  n'écrit  pas 
pour  le  peuple  proprement  dit,  non  assurément  par  manque 
de  sympathie  pour  ses  misères,  mais  parce  qu'il  le  croit  très- 
mauvais  juge  de  ses  propres  intérêts,  comme  ne  l'avaient  que 
trop  démontré  les  fureurs  des  Cabocliiens.  Ces  intérêts ^ 
selon  lui,  ne  sont  bien  compris  que  par  les  classes  éclairées 
de  la  société,  où  le  latin  est  le  langage  de  l'Eglise,  de 
l'Université,  de  la  Législation,  de  la  Science,  la  langue 
universelle  en  un  mot  de  toutes  les  grandes  affaires  civiles 
et  religieuses  ;  et  cependant  cette  langue  française,  qui  était 
déjà,  dans  la  prose  surtout,  en  possession  d'une  sorte  d'uni- 
versalité, personne  de  son  temps  ne  l'a  mieux  parlée  que  lui  ; 
personne  n'en  a  mieux  connu  le  vrai  génie,  quand  l'éloquence 
du  patriotisme  lui  inspire,  comme  nous  le  verrons,  les  plus 
beaux  mouvements  oratoires  peut-être  dont  les  annales  de 
notre  littérature  aient  conservé  la  trace  avant  Bossuet.  — 
C'est  à  la  nation  tout  entière  qu'il  s'adresse  alors,  dans  un 
langage  plein  de  vérités  sévères  sans  doute,  mais  qui  ne 
peuvent  éveiller  dans  les  consciences  honnêtes  qu'un  seul 
sentiment,  que  toutes  doivent  s'accuser  d'avoir  plus  ou  moins 
oublié  jusque  là,  l'amour  de  la  France,  de  la  patrie.  Il  a  plus 
que  personne  le  droit  de  parler  ainsi  avec  quelque  autorité, 
car  c'est  ce  même  sentiment  qui,  comme  nous  allons  le  voir, 
a  été  la  règle  constante  de  sa  conduite. 

Elève  reconnaissant  de  cette  Université  de  Paris  qui  lui 
a  ouvert  la  route  de  la  fortune  et  de  la  gloire,  et  qu'il 
appelle  sa  mère,  aima  mater,  il  comprend  par  ce  qu'elle 
a  fait  ce  qu'elle  peut,  ce  qu'elle  doit  faire  encore  dans 
l'intérêt  de  la  royauté  et  de  la  France.  On  sait  quelle  était 
alors  et  depuis  longtemps  la  puissance  de  ce  corps  où 
l'élément  laïque  entrait  pour  une  part  presqu'égale  à  celle 
de  l'élément  ecclésiastique,  et  qui  formait  tant  de  sujets 


-  54  — 

illiisfres  pour  l'État  et  pour  l'Église.  Cette  légion  d'écoliers 
que  l'Université  avait  sous  ses  ordres,  et  qui  lui  venaient  de 
toutes  les  parties  du  monde  chrétien  pour  ainsi  dire,  formait 
comme  une  armée  turbulente  qu'elle  pouvait  lancer  comme 
elle  voulait  dans  les  mouvements  populaires.  C'était  pour  elle 
une  force  que  les  seigneurs  eux-mêmes  les  plus  puissants 
ne  bravaient  pas  impunément,  et  il  lui  suffisait  de  suspendre 
ses  leçons  pour  tenir  en  échec  la  cour  et  la  ville,  et  amener 
l'autorité  publique  à  composition. 

Depuis  que  Philippe-le-Bel  avait  compris  qu'elle  pouvait 
être  pour  lui  un  auxiliaire  utile  dans  ses  démêlés  avec 
Boniface  VIII,  elle  avait  toujours  conservé  une  part  plus 
ou  moins  active  ou  directe  dans  les  affaires  publiques.  Cette 
part,  sous  le  règne  orageux  de  Charles  VI,  devint  plus 
considérable  peut-être  qu'elle  ne  l'avait  jamais  été  jusque-là. 
Mais  si  les  Gerson,  les  d'Ailly,  les  Clémengis,  et  les  auteurs 
de  la  belle  ordonnance  de  réforme,  malheureusement 
éphémère,  de  1413,  nous  en  montrent  les  beaux  côtés,  les 
mouvements  populaires  des  Cabochiens,  auxquels  se  mêlaient 
ses  écoliers,  et  qui  mirent  un  instant  la  vie  de  Gerson  lui- 
même  en  danger,  prouvent  qu'il  lui  était  plus  facile  de 
soulever  cette  milice  turbulente  que  de  la  diriger.  Elle  avait 
d'ailleurs  pour  défenseurs  les  gens  les  plus  éminents  de  la 
classe  moyenne,  et  particulièrement  les  gens  de  lettres,  ses 
anciens  élèves,  qui  sous  le  titre  de  clercs,  sans  avoir  besoin 
de  la  tonsure  et  souvent  même  sans  cesser  d'être  laïques, 
participaient,  grâce  à  son  patronage,  aux  immunités  et  aux 
privilèges  qui  lui  étaient  communs  avec  l'Église.  Ainsi  le 
jeune  Alain,  quoiqu'il  n'eût  pas  embrassé  comme  son  frère 
Guillaume  la  carrière  ecclésiastique,  conservait  à  la  cour  le 
titre  de  clerc,  et  aurait  pu  même,  comme  Froissard  et  sans 
plus  de  scandale,    se   faire  attribuer,   sans  obligation   de 


—  55  — 

résidence  ni  d'aucun  changement  à  son  genre  de  vie,  les 
revenus  de  quelque  bonne  cure  et  de  quelque  grasse  pré- 
bende. Il  semble  cependant  s'être  contenté  de  défendre  selon 
son  pouvoir  les  intérêts  de  l'Université,  sa  mère  et  nourrice, 
en  fils  honnête  et  dévoué.  Quoi  qu'il  en  soit,  une  lettre 
inédite  que  nous  publions  pour  la  première  fois  dans  notre 
appendice,  bien  qu'elle  ne  soit  pas  un  de  ses  meilleurs  titres 
littéraires,  permet  de  supposer,  par  les  termes  dans  lesquels 
elle  est  rédigée,  que  son  titre  de  clerc  n'était  pas  purement 
honorifique.  Le  langage  de  cette  lettre  a  en  effet  quelque 
chose  d'officiel  en  quelque  sorte.  Il  s'agit  non  pas  d'un 
remerciement,  comme  le  titre  l'annonce  à  tort,  mais 
seulement,  ainsi  qu'on  peut  le  voir,  d'une  humble  requête 
adressée  au  roi  pour  qu'il  maintienne  les  libertés  gallicanes 
et  les  immunités  de  l'Église.  Elle  pourrait  bien  d'ailleurs 
avoir  été  plutôt  dictée  au  jeune  secrétaire  par  ses  chefs 
universitaires  que  rédigée  tout  entière  par  lui  seul. 

Une  lettre  plus  connue,  et  dont  il  est  évidemment  seul 
l'auteur,  est  celle  qui  se  trouve  dans  l'édition  de  Duchesne, 
p.  490,  et  qui  est  adressée  à  l'Université  de  Paris.  Là  ce 
n'est  plus  un  clerc  qui  parle,  ni  même  un  secrétaire  du 
roi.  On  y  reconnaît  sans  doute  l'écolier  qui  croit  devoir  tenir 
à  sa  mère  le  langage  de  rhétorique  pédantesque  qu'elle  lui 
a  enseigné  ;  mais  la  manière  dont  il  cherche  à  lui  faire 
comprendre  les  devoirs  qu'elle  n'a  pas  toujours  religieuse- 
ment observés  dans  l'exercice  de  l'autorité  dont  elle  est 
investie,  ne  rappelle  que  trop  bien  les  excès  dont  ses 
écoliers  l'ont  rendue  responsable  dans  les  mouvements 
populaires.  Quoique,  suivant  sa  coutume,  il  ne  désigne 
jamais  formellement  ni  les  personnes,  ni  les  événements,  si 
l'on  s'en  rapporte  au  titre  de  cette  lettre,  elle  aurait  été 
écrite  au  moment  où  le  roi  (on  voit  dans  le  texte  même  que 


-  56  — 

c'est  Charles  VI)  quittait  Paris  laissant  la  multitude    en 

proie  aux  discordes  civiles  et  aux  luttes  des  deux  partis, 

populi  in  alterutrum  exaspérait  muUitudo  (p.  490).  Au 

milieu  de  tant  de  douleurs  et  de  hontes,  qui  font  de  la  France 

la  fable  de  l'étranger,  fabulam  regni  eœterni,  quand  on 

ne    voit    plus  partout,  dit-il,    que  des   fureurs  sauvages 

(feritas)  qui  déchirent  le  pays  au  lieu  de  le  défendre,  ou 

des  lâchetés  pusillanimes  (pusillanimitas )  qui  acceptent 

son  asservissement,  qui  donc  pourrait  relever  les  courages 

abattus    ou    calmer    les  esprits  et    les  rallier  à  l'intérêt 

commun  (com^nunem  causam)  par  des  paroles  de  paix  et 

de  conciliation,  si  l'Université  elle-même,  oubliant  ses  enfants 

et  son  antique  gloire,  reste  muette  comme  la  justice  et  les 

lois?  Elle  craint  sans  doute  que  la  main  de  Dieu  ne  soit  sur 

nous,  ne  sit  manus  Dei  super  nos  (p.  491),  pour  nous 

punir  de  nos  fautes.  Mais  jadis,  quand  cette  main  châtiait 

son  peuple,  elle  ne  tardait  pas  à  lui  susciter  un  sauveur  pour 

le  relever  et  le  ramener  à  celui  qui  l'avait  frappé.  Le  moment 

approche  peut-être  qui  sera  celui  du  salut  ou  de  la  mort.  Si 

l'on  veut  être  sauvé,  il  faut  prendre  une  résolution,  boire  la 

coupe  amère,  amaras  potiones  hauriemus.  Il  y  a  un 

sauveur  que  Dieu  a  voulu  maintenir  en  réserve  (ses  trois 

frères  sont  morts  en  effet  à  ce  moment,  le  dernier  en  1419  : 

donc  la  lettre  est  postérieure  à  cette  date),  c'est  le  fils  de 

notre  roi  et  son  unique  héritier  ;  ne  le  laissons  pas  accabler 

et  réduire  en  servitude  sous  nos  yeux.  N'abandonnons  pas 

le  lieu  qui  l'a  vu  naître  à  un  étranger  orgueilleux  qui  le 

foule  aux  pieds  et  triomphe  de  nos  ruines.  Ici  nous  ne  faisons 

presque  plus  que  traduire  l'auteur,  qui  s'écrie  dans  un  beau 

mouvement  oratoire  :  «  0  temps  de  perdition  et  de  malheur, 

»  contagion  à  jamais  déplorable  qui  répand  sur  la  gloire 

»  d'un  illustre  royaume   une    tache    d'infamie    telle  que 


—  57  — 

»  l'histoire  n'en  contient  pas  de  pareille  depuis  l'établisse- 
»  ment  de  la  monarchie!  pense,  mère  vénérée,  à  ces  enfants 
»  qui  sont  ta  postérité;  pense  aussi  à  tes  pères,  à  tes  fon- 
»  dateurs  qui  t'ont  donné  au  centre  de  ce  royaume  une  terre 
»  plantureuse  pour  y  pousser  des  racines  comme  une  plante 
»  vigoureuse,  et  y  produire,  grâce  à  d'heureux  privilèges 
»  institués  pour  ta  protection  et  ta  défense,  des  fruits  et 

»  des  semences  inépuisables  de  vérité Paye  aujourd'hui 

»  la  dette  de  la  reconnaissance  (redde  vicem,  tanta  tamque 
»  longa  bénéficia  recogita),  et  ne  permets  pas  au  malheur 
»  de  les  frapper  de  stérilité  (Ut  non  adverso  tempore 
»  marcescant) .  Cette  paix  que  prétend  nous  donner  un 
»  parti,  ce  n'est  la  paix  que  pour  quelques-uns,  ce  n'est 
»  qu'une  image  mensongère  de  la  véritable  paix,  de  celle 
»  qui  peut  seule  assurer  le  salut  de  nos  âmes.  Là  est  le  vrai 
»  remède  de  tous  nos  maux,  si  la  parole  de  vérité,  si  la 
»  fermeté  d'âme  ne  sont  pas  pour  l'esprit  humain  de  vains 

*  fantômes  de  la  charité  qui  le  trompent  pour  l'apaiser. . . . 
»  Voilà  l'œuvre  à  laquelle  il  faut  travailler,  voilà  le  seul 
»  langage  par  lequel  ta  force  près  de  défaillir  puisse  relever 
»  les  courages,  le  seul  qui  puisse  leur  faire  comprendre  la 
»  véritable  paix.  Fais  cela  pour  tes  enfants,  fais  comprendre 

*  à  tous  ce  que  c'est  que  la  paix  à  laquelle  tous  aspirent, 
»  une  paix  utile  sans  déshonneur.  Ah  !  puisse  cette  œuvre 
»  réussir!  Puisse  l'auteur  de  toute  paix  te  donner  à  ce  prix 
»  une  glorieuse  récompense,  assurer  notre  salut  et  rester 
»  ton  guide  dans  la  voie  du  progrès  !  » 

Nous  avons  cru  devoir  traduire  à  peu  près  littéralement 
cette  éloquente  péroraison,  parce  qu'il  était  impossible,  ce 
nous  semble,  de  faire  sentir  plus  nettement  et  avec  moins 
d'amertume  à  l'Université  la  honte  de  son  adhésion  au 
traité   de   Troyes,    et  à  tous  la  nécessité  de   la    guerre. 


—  58  — 

à  outrance  pour  conquérir  la  seule  paix  capable  de  les 
sauver,  celle  que  donne  la  victoire.  N'est-ce  pas  là  le  cas  de 
dire  à  ce  sujet,  comme  Beaumarchais,  et  pour  une  cause  bien 
autrement  grave  que  celle  qu'il  défend  dans  ses  fameux 
mémoires  :  «  Si  ce  n'est  là  de  l'éloquence,  je  ne  sais  plus 
»  quel  est  ce  don  du  ciel  si  rare  et  si  précieux  ?  » 

Ainsi  c'est  la  plus  noble  des  passions  humaines,  c'est 
l'amour  de  la  patrie  qui  a  fait  du  jeune  poète  de  cour,  du 
rimeur  de  dictiez  et  de  joyeuses  ballades  un  véritable 
orateur  ;  et  c'est  à  la  cour  même,  au  milieu  de  princes  et  de 
seigneurs  en  proie  aux  plus  criminelles  passions,  que  celle-là 
s'est  allumée  dans  le  cœur  d'un  enfant  de  la  bourgeoisie,  plus 
dévoué  qu'aucun  d'eux  à  la  royauté  !  Belle  et  patriotique 
inauguration  assurément  de  cette  éloquence  de  la  parole 
écrite,  à  laquelle  l'imprimerie  va  donner  bientôt  des  ailes, 
en  même  temps  qu'elle  créera  pour  la  pensée  humaine  une 
tribune  bien  autrement  puissante  que  ne  le  furent  jamais 
Vagora  et  le  forum  dans  l'antiquité. 

§  2.  —  Lettre  de  detestatione  belli  Gallici  et  suasione 

pacis. 

Le  jeune  poète,  qui  a  senti  s'éveiller  en  lui  le  génie  ora- 
toire, ne  s'en  tiendra  pas  là  désormais.  Il  vient  de  faire 
entendre  à  l'Université,  qui  est  la  mère  et  la  nourrice  de  son 
intelligence,  mais  sur  la  juelle  pèse  plus  que  sur  tout  autre 
la  honte  du  traité  de  Troyes,  une  voix  trop  méconnue  par 
elle,  celle  de  la  patrie.  Ce  n'est  plus  à  l'Université  seule, 
c'est  à  tous  les  honnêtes  gens({\xi  sentent  et  pensent  comme 
lui,  qu'il  va  faire  entendre  cette  voix,  dans  sa  lettre  latine 
intitulée  de  detestatione  belli  Gallici  et  suasione  pacis, 
lettre  à  laquelle  nous  serions  tenté  de  donner,  parce  qu'il 


—  59  — 

n'y  est  pas  question  de  la  guerre  à  outrance  comme  der- 
nière ressource,  une  date  antérieure  à  celle  de  la  précé- 
dente; mais  la  date  contraire  et  conforme  à  la  place  que 
nous  lui  donnons  ici,  est  attestée  par  le  contenu  de  la  lettre 
elle-même,  où  il  est  parlé  de  la  mort  du  roi  d'Angleterre, 
frappé  par  la  main  de  Dieu  :  Virgam  furoris  lui,  Hen- 
yncum  illum,  Gallicœ  genti  tremendum,  confregisii 
(p.  483).  La  question  chronologique  n'est  pas  d'ailleurs  ici, 
nous  l'avons  déjà  dit,  d'une  grande  importance.  Il  n'y  a  pas, 
en  effet,  de  meilleure  étude,  selon  nous,  du  talent  oratoire 
que  celle  qui  en  cherche  ayant  tout  la  mesure  en  quelque 
sorte  dans  un  premier  essor  tout-à-fait  spontané  comme 
celui  que  nous  venons  de  voir,  et  non  dans  les  fautes  et  les 
écarts  que  le  faux-goût  du  temps  et  de  trop  nombreux 
exemples  rendent  presque  inévitables  pour  la  libre  ré- 
flexion. Or,  ces  fautes  et  ces  écarts  abondent,  il  faut  en 
convenir,  dans  les  prolixités  souvent  pédantesques  et  décla- 
matoires de  la  lettre  en  question,  et  en  paralysent  les  meil- 
leurs mouvements  oratoires,  comme  nous  allons  le  voir  dans 
l'analyse  sommaire  de  cette  interminable  mais  éloquente 
Philippique. 

L'auteur  s'adresse  à  tous  les  princes  français,  à  Charles  VII 
lui-même  :  c'est  sa  cause  qu'il  plaide  {tua  causa  agitur); 
ce  sont  ses  droits  qu'il  veut  faire  triompher,  parce  qu'en  lui 
se  personnifient  l'indépendance  nationale  et  l'autorité  légi- 
time, aux  prises  avec  la  servitude  et  l'usurpation.  «  Jusques 
»  à  quand,  invincibles  princes  français,  et  vous,  peuples 
»  écrasés  par  de  longs  désastres  ;  jusques  à  quand  prolon- 
»  gérez- vous  les  guerres  civiles  (p.  477)  ?  »  Tel  est  le 
début  qui  rappelle  l'exorde  de  la  première  Catilinaire. 

L'orateur  passe  ensuite  en  revue  les  ruines  accumulées 
depuis  cette  journée  fatale  qui  vit  succomber  les  plus  braves 


—  60  — 

des  chevaliers  français.  Azincourt  est  pour  lui  une  de  ces 
dates  néfastes  qui  marquent  d'un  caractère  tout  nouveau  le 
mouvement  des  choses  humaines  et  les  destinées  d'une 
nation.  Il  accuse  les  princes  d'entretenir,  par  leur  ambition 
et  leur  jalousie,  les  troubles  intérieurs  qui  ne  profitent  qu'à 
notre  ennemi  et  finiront  par  les  entraîner  eux-mêmes  dans  la 
ruine  de  la  France.  Une  passion  généreuse,  un  vrai  souffle 
d'éloquence,  animent  toute  cette  rhétorique,  plus  pédantesque 
pour  nous  que  pour  les  contemporains  d'Alain  Chartier,  et 
peuvent  encore,  aujourd'hui  même,  en  atténuer  les  plus 
graves  défauts. 

Dans  les  guerres  civiles,  la  victoire  même  est  également 
funeste  aux  vainqueurs  et  aux  vaincus  ;  les  Romains  n'ac- 
cordaient pas  les  honneurs  du  triomphe  pour  des  succès  de 
cette  espèce.  La  France  n'est  en  proie  à  cette  calamité,  si 
redoutée  de  tous  les  peuples,  que  parce  qu'elle  l'a  méritée 
par  la  corruption  des  mœurs.  C'est  Dieu  qui  a  suscité  contre 
elle  comme  un  fléau,  Henri,  le  dernier  roi  d'Angleterre, 
terrible  par  sa  cruauté,  sa  rigueur  inflexible,  sa  cupidité. 
Mais  Dieu,  sans  doute,  ne  veut  pas  encore  que  la  France 
succombe  pour  toujours  :  il  a  sauvé  la  personne  du  souve- 
rain légitime  en  le  dérobant  aux  coups  dirigés  contre  lui  ; 
il  vient  de  briser  dans  les  mains  mêmes  du  roi  Henri  la 
verge  dont  il  se  servait  pour  nous  frapper.  Ce  n'est  pas 
seulement  par  le  bras  de  ses  enfants,  c'est  surtout  par  la 
puissance  divine  que  la  France  se  relèvera. 

La  guerre  civile  avait  pour  conséquence  non  seulement 
l'épuisementdes  forces  matérielles,  mais  encore  une  décadence 
morale  de  plus  en  plus  générale  et  profonde  dans  toutes  les 
classes  de  la  société.  Aussi  la  lettre  qui  nous  occupe  est-elle 
un  pressant  appel  à  la  concorde,  un  véritable  manifeste 
politique  en  faveur  de  Charles  VH,  autour  duquel  l'auteur 


—  61  — 

aurait  voulu  voir  se  grouper  tous  ceux  qui  jusqu'alors 
n'avaient  été  que  les  instruments  plus  ou  moins  aveugles  des 
chefs  de  parti . 

Pourquoi  donc,  dit-il,  tarder  à  faire  la  paix?  La  nature 
et  le  temps,  Dieu  surtout,  ramèneront  ceux  qui  s'y  refusent 
encore  ;  la  guerre  et  ses  désastres  auront  raison  des  autres, 
ou  bien  la  verge  divine  ne  cessera  pas  de  nous  frapper  comme 
toutes  les  nations  qui  veulent  la  guerre  (p.  483).  La  paix  est 
la  seule  cho.se  durable,  c'est  le  but  de  la  guerre  elle-même. 
Mais  souvent,  tout  en  l'appelant  de  ses  vœux,  on  se  laisse 
emporter  par  les  passions  à  méconnaître  les  conditions  qui 
seules  peuvent  l'assurer. 

Evidemment  Alain  Chartier  a  en  vue  à  la  fois  la  paix  avec 

l'ennemi  étranger  et  la  paix  à  l'intérieur  :  mais  celle-ci  doit 

venir  avant  l'autre,  et  c'est  d'elle  surtout  qu'il  s'occupe. 

Pour  qu'elle  soit  solide  et  sincère,  il  faut  qu'elle  s'établisse 

dans  les  esprits  avant  tout  :   «  Il  est  absurde,  dit-il,  de 

»  chercher  la  paix  sans  renoncer  à  la  conduite,  aux  moeurs 

»  qui  ont  amené  la  guerre  »   (p.  484).   C'est  donc  une 

réforme  morale  qu'il  demande  :  <-i  II  faut,  dit-il,  que  la  paix 

»  ait  pour  base  l'amour  du  bien  public,  l'oubli  des  passions 

»  qui  aveuglent  les  esprits,  un  pardon  généreux,  l'ordre 

»  établi  par  le  gouvernement  du  souverain  légitime.  Si  la 

»  paix  est  la  tranquillité  fondée  sur  l'ordre,  si  un  pouvoir 

»  fondé  sur  l'ordre  est  le  moyen  le  plus  sûr  pour  y  arriver, 

»  la  série  des  éléments  qui  constituent  l'ordre  sera  la  consé- 

»  quence  de  ce  principe  commun ,   et    la  pluralité    sera 

»  ramenée  à  l'unité,  c'est-à-dire  au  prince,  au  roi  :  Si  est 

»  pax  ipsa  tranquillitas  ordinataj  si  adpacem  ordinata 

»  potestas  viî^es  habeat  prœcipuas ,  abuno  illius  ordinis 

»  séries  effluet,  et  ad  union  caput,  ut  principem  atque 

»  regem  ordinata  multitudo  7iecessario  reducetur.  » 


—  62  — 

Cette  forme  du  langage  scolastique  n'était  pas  plus  pédante 
assurément  que  l'argumentation  syllogistique  à  laquelle  le 
Dante  avait  eu  recours  dans  la  fameuse  querelle  entre  le 
pape  et  l'empereur,  et  la  classe  de  lecteurs  à  laquelle  Alain 
Chartier  parlait  en  latin  devait  avoir  conservé  les  goûts  de 
ceux  qui  avaient  lu  le  livre  de  Monarchia.  (Yillemain, 
liv.  XII,  p.  394-395.) 

C'est  en  Charles  VII  que  la  France  doit  trouver  cette 
unité  de  gouvernement  qui  l'arrachera  aux  tiraillements 
perpétuels  des  Armagnacs  et  des  Bourguignons  ;  aussi 
l'orateur  s'adresse-t-il  à  lui  directement  pour  lui  rappeler  ses 
devoirs.  L'interpellation  est  courte,  il  est  vrai,  et  se  renferme 
dans  des  idées,  sinon  banales,  du  moins  très-générales  : 
Alain  Chartier  est  retenu  sans  doute  par  le  respect  et  par  la 
crainte  de  déconsidérer  maladroitement,  en  lui  faisant  la 
leçon,  cette  puissance  qu'il  veut  élever  au-dessus  de  toutes 
les  autres.  L'appel  aux  princes  est  à  la  fois  plus  développé  et 
plus  pressant  :  au  nom  de  la  Sainte- Vierge,  au  nom  de 
l'amour  qu'ils  doivent  avoir  pour  la  maison  royale  d'où 
ils  sont  sortis  (les  plus  considérables  s'y  rattachaient  en 
effet  par  les  liens  d'une  étroite  parenté),  au  nom  de  la 
patrie  qui  les  a  nourris,  il  les  adjure  «  de  tourner  leurs 
»  pensées  vers  la  paix  et  d'employer  contre  l'ennemi  ces 
»  forces  qu'ils  usent  contre  la  France.  »  (P.  486.) 

«  Si  Dieu  punit  si  sévèrement  les  conquérants  qui  portent 
»  la  guerre  chez  l'étranger,  quels  tourments,  quel  opprobre, 
»  quelle  fin  misérable  ne  doit-il  pas  réserver  à  ceux  qui 
»  ruinent  sans  remords  leur  pays  natal?  »  Le  peuple  aussi 
a  des  devoirs  à  remplir,  il  faut  qu'il  apprenne  à  reconnaître 
son  maître  naturel,  à  souffrir  la  paix  :  «  la  misère  l'attend 
»  comme  un  chritiment  légitime,  s'il  se  laisse  entraîner  au 
»  gré  des  révolutions  et  des  tyrannies  terrestres.  »  (P.  487.) 


—  63  — 

L'ouvrage  se  termine  par  une  éloquente  apostrophe  à  Pa- 
ris, «  la  gloire  et  la  tête  du  royaume.  »  C'était  là  surtout 
que  s'étaient  étalés  dans  toute  leur  atrocité  les  horreurs 
de  la  guerre  civile,  les  crimes  des  plus  hauts  seigneurs 
et  les  fureurs  de  la  populace  conduite  par  des  bouchers  et 
des  bourreaux.  Paris  exerçait  déjà,  non  seulement  sur  la 
France,  mais  sur  le  monde  civilisé  tout  entier,  une  sorte  de 
suprématie  constatée  par  Alain  Chartier  avec  moins  d'en- 
thousiasme assurément  que  par  Montaigne,  quoique  dans 
des  circonstances  analogues.  On  voit,  en  effet,  qu'il  n'aimait 
pas  la  grande  ville  :  «  Ne  va  pas,  lui  dit-il,  te  prostituer 
»  à  un  maître  étranger.  Ne  te  fais  pas  appeler  dans  l'avenir 
»  la  cité  criminelle,  toi  qu'on  vantait  jadis  dans  l'univers 
»  comme  le  modèle  de  la  justice  et  la  source  de  la  vérité.  » 
La  misère  l'avait,  en  effet,  dégradée.  Quand  Henri  V  fit  son 
entrée  dans  Paris  avec  Charles  VI,  après  le  traité  de  Troyes 
(6  décembre  1420),  on  Taccueillit  comme  on  eût  accueilli 
la  paix  elle-même  :  le  clergé,  le  Parlement,  l'Université 
rivalisèrent  d'empressement  servile  envers  le  vainqueur,  et 
pendant  longtemps  la  capitale  resta  en  dehors  du  mouvement 
qui  rétablit,  avec  le  souverain  légitime,  l'indépendance  du 
pays. 

Quand  une  nation  est  tombée  aussi  bas,  la  sagesse 
humaine  ne  suffit  plus  pour  la  sauver  :  aussi,  après  avoir 
exposé  les  conseils  que  lui  suggèrent  sa  raison  et  son 
patriotisme,  Alain  Chartier  s'arrête-t-il  sur  une  pensée 
religieuse;  il  invoque  les  patrons  de  la  France,  Saint  Denis 
et  ses  compagnons,  ainsi  que  la  Sainte-Vierge  :  «  Nous 
»  vous  en  conjurons  dévotement,  leur  dit-il  :  cette  paix  que 
»  le  monde  ne  peut  nous  donner,  obtenez-la  pour  nous  de 
»  Dieu,  l'arbitre  de  la  paix,  non  pas  en  vertu  de  nos  mérites, 
»  mais  en  vertu  de  sa  miséricorde.  »  C'est  une  prière  qui 


—  64  — 

sert  ainsi  de  conclusion  à  un  manifeste  politique  inspiré 
surtout  par  la  foi  religieuse. 

Si  nous  avons  parlé  un  peu  longuement  peut-être  de  cet 
ouvrage  qui,  dans  l'édition  de  Duchesne,  n'a  pas  moins 
de  11  pages  in-é",  c'est  qu'à  travers  les  défauts  à  peu 
près  inévitables  de  l'époque,  on  y  sent  d'un  bout  à  l'autre 
l'âme  d'un  honnête  homme,  d'un  véritable  Français  plein  de 
confiance  dans  la  justice  divine  qui  ne  châtie  la  France  que 
parce  qu'elle  ne  cesse  pas  de  la  protéger. 

§  3.  —  Dialogus  familiaris  amici  et  sodalis,  super 
deploratione  Gallicœ  calamitatis. 

Lui-même  aurait  pu,  comme  tant  d'autres  égoïstes,  tels 
qu'il  s'en  trouve  à  toutes  les  époques  dans  des  circonstances 
analogues,  accepter  tacitement  et  trouver  commode  pour 
ses  intérêts  et  son  repos  la  situation  politique  créée  par  le 
traité  de  Troyes.  Sa  fortune  et  sa  position  sociale  à  ce 
moment,  loin  d'être  atteintes  par  les  malheurs  publics, 
semblaient  mieux  assurées  que  jamais.  Il  jouissait  de  la 
faveur  des  grands  en  général  et  de  l'estime  de  tous,  et 
semblait  n'avoir  d'autres  ennemis  que  ceux  de  la  France. 
11  n'était  attaché  aux  affaires  publiques  et  à  la  cour,  qui 
d'ailleurs  était  alors  à  peu  près  dispersée,  par  aucun  lien 
qu'il  ne  lui  fût  pas  permis  de  rompre.  Sa  nature  de  poète 
devait  même  lui  faire  sentir  mieux  qu'à  tout  autre  le  charme 
des  loisirs  tant  vantés  par  Horace,  et  il  lui  suffisait,  pour  en 
jouir  à  son  aise,  de  se  tenir  prudenmient  à  l'écart,  de  se 
croiser  les  bras  en  face  des  événements  et  d'en  rester  spec- 
tateur sinon  indifférent,  du  moins  capable  de  n'en  être  pas 
trop  sérieusement  affecté.  Tel  était,  en  effet,  le  conseil  que 
lui  donnaient  quelques  amis,   et  entre  autres  un  de  ces 


—  65  — 

égoïstes  dont  nous  venons  de  parler.  C'est  à  celui-ci  et  contre 
cette  thèse  plus  lâche  que  véritablement  épicurienne  que 
semble  s'adresser  le  dialogue  intitulé  :  Amiens  et  sodalis  ; 
et  il  est  facile  de  voir  que  le  sodalis  n'est  autre  qu'Alain 
Chartier  lui-même.  Toutes  les  idées  de  la  lettre  précédente 
y  sont  reproduites  avec  des  développements  deux  fuis  plus 
longs  encore,  qui  ne  remplissent  pas  moins  de  vingt  et  une 
pages  in-4°  ;  mais  elles  sont  discutées  surtout  au  point  de 
vue  des  devoirs  politiques  et  religieux,  d'une  manière  géné- 
rale et  toujours  avec  le  même  soin  d'éviter  les  personnalités 
blessantes  pour  qui  que  ce  soit.  Ce  sont  les  devoirs  religieux 
qui  doivent  être  la  règle  de  tous  les  autres,  et  ces  devoirs 
semblent  tracés  par  Dieu  lui-même,  dont  la  main  vient  de  , 
briser  l'instrument  dont  elle  s'était  servie  pour  châtier  la 
France  ;  c'est  cette  main  qui  vient  de  frapper  l'orgueilleux 
vainqueur  d'Azincourt,  au  plus  fort  de  sa  puissance.  Il 
meurt  l'esprit  plein  de  doutes  sur  la  durée  de  sa  conquête, 
car  il  laisse  à  un  enfant  qui  vient  à  peine  de  naître  la  lourde 
tâche  d'achever  et  de  consolider  son  œuvre.  Que  la  France 
comprenne  donc  que  c'est  par  un  retour  sincère  à  la  foi  re- 
ligieuse, aux  vertus  et  aux  bonnes  mœurs  qui  en  découlent, 
qu'elle  verra  la  fin  du  châtiment  que  Dieu  lui  a  infligé  et 
de  l'épreuve  cruelle  qu'elle  n'a  que  trop  mérité  de  subir, 
—  L'ami,  sans  nier  précisément  que  tout  cela  soit  vrai, 
trouve  cependant  que  le  sodalis  ferait  mieux  de  laisser  les 
choses  suivre  leur  cours  et  la  volonté  de  Dieu  s'accomplir, 
que  de  prendre  tant  à  cœur  comme  il  le  fait,  aux  dépens  de 
son  repos,  des  malheurs  dont  il  n'est  pas  cause  et  auxquels 
d'ailleurs  rien  ne  pourrait  le  soustraire,  ni  lui,  ni  la  France, 
quelle  qu'en  doive  être  l'issue.  Est-il  sage  de  s'en  tourmenter 
ainsi,  au  lieu  de  jouir  tranquillement  et  dans  une  modeste 
retraite  des  faveurs  dont  l'a  comblé  la  fortune  ?  —  Mais  qui 

5 


—  6G  ~ 

donc,  répond  le  sodalis,  qui  donc,  s'il  n'a  pas  un  cœur  de 
fer  ou  s'il  n'a  pas  sucé  le  lait  d'une  bête  sauvage,  pourrait 
ne  pas  être  ému  des  malheurs  publics?  Quis  adeo  ferrei 
cordis,  aut  ferino  lacté  nutritus,  puhlicos  casus  non 
doleat  (p.  457)?  —  Soit,  dit  Vami,  mais  si  la  France  doit 
périr,  qu'y  peut-il  faire  après  tout,  sinon  de  périr  avec  elle? 
—  Avec  elle?  Non,  répond  vivement  le  sodalis,  Dieu  veuille 
que  ce  soit  plutôt  pour  elle!  JJiinam  'pro  ea,  non  cum  ea 
peream  (p.  460).  Cri  sublime  du  véritable  amour  de  la  patrie, 
et  qui,  selon  nous,  mérite  que  l'on  pardonne  à  l'auteur  bien 
des  longueurs  et  parfois  un  peu  de  déclamation  !  On  ne  peut 
pas  dire  d'ailleurs  que  toutes  ses  prolixités,  résumées  sous  la 
forme  syllogistique  la  plus  barbare  (p.  453),  qui  passait 
alors  pour  le  dernier  mot  en  quelque  sorte  de  la  démons- 
tration, soient  jamais  de  pures  divagations,  car  l'on  n'y 
perd  pas  de  vue  un  seul  instant  l'idée  de  la  paix  qui  domine 
toutes  les  autres,  et  que  l'auteur  ne  croit  pas  impossible, 
quoiqu'il  la  désire,  dit-il,  plus  ardemment  qu'il  n'ose  l'es- 
pérer. Mais  cette  paix  n'est  pas  celle  dont  il  a  déjà  parlé  dans 
les  manifestes  précédents  ;  ce  n'est  pas  celle  qui  n'est  que 
l'asservissement  des  partis  compi'imés  sous  un  même  joug, 
la  paix  de  quelques-uns,  siyigularibus ,  comme  il  l'a  dit 
plus  haut  :  c'est  la  paix  qui  naîtra  de  l'union  de  tous  dans 
une  même  pensée  à  la  fois  religieuse  et  patriotique,  c'est- 
à-dire  de  la  vraie  piété,  source  divine  de  toutes  les  vertus 
qui  seules  mettent  fin  à  la  guerre  et  en  rendent  le  retour 
impossible,  parce  qu'elles  en  inspirent  le  dégoût  et  l'horreur 
et  qu'elles  donnent  aux  âmes  la  haine  invincible  qui  doit 
finir  tôt  ou  tard  par  la  repousser.  Cette  paix,  c'est  celle  qui 
rétablit  la  concorde  dans  les  esprits,  et  par  suite  l'ordre  dans 
les  afiaires.  Telles  sont  les  idées  qu'il  développe  trop 
longuement,  on  ne  saurait  le  nier,  mais  toujours  cependant 


—  G7  — 

avec  l'accent  d'une  sincère  conviction  ;  et  quand  son  inter- 
locuteur lui  demande  quand  pourra  jamais  venir  une  pareille 
paix,    et  s'il  espère  vivre  assez  longtemps  pour  en  être 
témoin:  Ah!  s'écrie-t-il  de  nouveau,  dans  un  mouvement 
oratoire  comparable   à   celui  que    nous   venons   de  citer, 
«  puisse,   oui   puisse  Dieu  permettre   que  ma   mort   soit 
»  différée  jusqu'au  jour  où  descendra  du  ciel  cette  paix  que 
»  nous  ne  connaissons  pas  encore  !  Si  elle  est  trop  loin  de 
»  nous,  je  demande  comme  une  faveur  que  le  jour  présent 
»  soit  le  dernier  pour  moi  et  que  mes  yeux  ne  voyent  pas 
»  ce  que  mon  âme  pressent  !  »   Utinam  atque  utinam 
mihi  protrahatuî"  mens  quousque  jam  incognita  pax 
e  cœlo  deveniet!  Si  autem  longe  sit  a  7iobis, pro  mimer e 
id  postulo  ut  hœc  mihi  dies  proœima  sit,  et  quod  medi- 
tatione  prœcogito,  oculis  non  videam  (p.  471)  !  N'est-ce 
pas  d'ailleurs,  comme  il  l'a  fait  remarquer  à  son  inter- 
locuteur, le  moment  ou  jamais  de  tenter  un  suprême  effort 
contre  l'usurpateur  à  qui  la  victoire  n'a  guère  coûté  moins 
cher  qu'aux  vaincus,  puisque  des  quarante  mille  hommes 
avec  lesquels  avait  commencé  l'invasion,  il  lui   en  reste 
à  peine  six  mille  (p.  474)  ? 

Qu'importent,  encore  une  fois,  des  fautes  de  goût  et  des 
longueurs  qui  ne  pouvaient  fatiguer  les  contemporains 
autant  que  nous,  quand  la  conviction  la  plus  sincère  parle 
avec  une  pareille  éloquence?  Qu'importe  aussi,  nous  le 
répétons,  la  recherche  laborieuse  d'une  date  précise,  plus 
ou  moins  contestable  pour  chacune  de  ces  Philippiques  écrites 
en  latin,  c'est-à-dire  dans  la  langue  universelle  des  hommes 
instruits  qu'il  importait  le  plus  de  convaincre  d'abord  pour 
entraîner  tous  les  autres,  quand  il  est  évident  qu'aucune 
date  probable  ne  peut  être  ni  de  beaucoup  antérieure  à  1418, 
année  où  Charles  VI  sortit  de  Paris  peu  de  temps  après  son 


—  68  — 

fils,  le  dernier  dauphin,  ni  postérieure  incontestablement  à 
cette  année  1422,  si  fortement  marquée  dans  l'histoire  par 
la  mort  presque  simultanée  du  roi  anglais,  qui  avait  usurpé 
la  couronne  de  France,  et  du  roi  français,  dont  la  longue 
démence,  cause  principale  et  permanente  de  toutes  les 
guerres  civiles,  l'avait,  bien  plus  encore  que  la  victoire, 
remise  entre  ses  mains? 

La  main  divine  qui  frappait  ce  double  coup  ne  semblait- 
elle  pas  avertir  par  là  même  que  là  était  le  terme  de  l'ex- 
piation marquée  par  la  ruine  désormais  irréparable  ou  par 
le  salut?  Le  peuple  avait  pleuré  sur  la  France,  sur  la  monar- 
chie dont  il  semblait  mener  le  deuil  aux  funérailles  de  son 
malheureux  roi  ;  la  reine  Isabeau  de  Bavière  elle-même, 
méprisée  ou  abhorrée  de  tous,  avait  pleuré  en  voyant  passer 
sous  ses  fenêtres  ces  funérailles  ;  «  le  dauphin  Charles,  nous 
»  dit  Monstrelet,  était  en  un  petit  chatel  nommé  Espallé, 
»  proche  le  Puy-en-Auvergne  (en  Vêlai),  lorsque  lui  furent 
»  portées  les  nouvelles  du  trépas  du  roi  son  père  ;  il  en  eut 
»  au  cœur  grande  tristesse  et  pleura  très-abondamment.  » 
(H.  Martin,  t.  VI,  p.  86.)  Quel  homme  de  cœur  à  la  Cour, 
dans  le  peuple,  dans  la  noblesse  et  dans  le  clergé  n'avait 
pas  dû  pleurer  également?  Or,  il  s'est  trouvé  en  ce  moment 
là  même  un  véritable  orateur  pour  donner  aux  gémisse- 
ments de  tous  la  voix  partie  d'un  cœur  profondément 
français,  dans  le  plus  beau  langage  français  de  cette  époque. 
Cet  orateur,  c'est  Alain  Chartier;  ce  langage,  c'est  celui  du 
Quadrilogue  invectif. 


LIVRE  PREMIER. 


CHAPITRE  IV. 


Suite  du  rôle  politique.  —  Ouvrages  français  et 
oavrag'es  latins  à  ce  snjet  :  le  ((uatlrilogue,  le  Lay  de 
paix  au  duc  de  Bourgogne,  Missions  diplomatiques  en 
Allemagne  et  en  Ecosse,  le  Livre  de  l'Espérance  ou 
Consolation  des  Trois  Vertus,  la  Lettre  latine  sur  Jeanne 
d'Arc. 


§  P'\  —  Le  Quadrilogue  (1). 

Il  n'y  a  pas  d'exagération  à  dire  qu'avant  la  satire  Mé- 
nippée ,  notre  littérature  n'offre  pas  un  seul  ouvrage  fran- 
çais dont  l'auteur  ait  mieux  mérité  de  la  patrie  que  celui  du 
Quadrilogue^  et  nous  pouvons,  à  ce  sujet,  en  appeler  au 
témoignage  de  tous  ceux  qui  l'ont  lu,  même  avant  les  dou- 
loureuses analogies  qui  de  nos  jours  en  ont  renouvelé  l'in- 
térêt. Peu  nous  importe  que  l'auteur  ait  recours  à  la  fiction 
banale  d'un  songe,  pour  mettre  en  scène  et  faire  parler  tour 
à  tour  les  quatre  personnages  de  ce  Quadrilogue,  si  chacun 
de  ces  personnages  représente  bien  une  partie  de  la  nation 


(1)  Quadrilogue  ,  comme  le  porte  rédition  Duchesne  et  comme  le  veut 
l'analogie,  et  non  pas  Quadriloge.  On  ne  dit  pas  vionologe,  dialoge ;  pour- 
quoi dirait-on  quadriloge  ? 


—  70  — 

dont  il  s'agit  de  peindre  les  cruelles  douleurs.  Ces  person- 
nages sont,  en  effet,  d'abord  la  figure  de  la  royauté,  image 
vivante  et  personnification  de  la  patrie,  puis  celle  du  peuple, 
puis  celle  du  chevalier,  personnification  de  la  noblesse  féo- 
dale, puis  enfin  celle  du  clergé,  qui  est  quelque  chose  de  plus 
encore,  car  il  représente  l'Église,  commune  patrie  de  toutes 
les  nations  chrétiennes,  et  peut  parler  à  toutes  au  nom  de  la 
religion  ;  mais  ici,  c'est  à  la  France  qu'il  s'adresse  plus  par- 
ticulièrement, parce  que  la  main  de  Dieu  est  sur  elle  en 
ce  moment.  Ainsi,  c'est  la  nation  tout  entière  qui  est  mise  en 
scène,  au  plus  fort  d'une  crise  redoutable  d'où  dépend  sa 
destinée.  Quelle  âme  vraiment  française  pouvait  ne  pas 
ressentir  profondément  la  pitié  qu'il  y  avait  alors  au 
royaume  de  Fi^ance^  suivant  l'expression  de  Jeanne  d'Arc, 
en  contemplant  dans  ce  lugubre  tableau  la  plus  saisissante 
image  de  cette  pitié  dont  tous  les  cœurs  étaient  pénétrés  ? 
Nous  essaierions  vainement  d'en  donner  une  idée  plus  exacte 
et  plus  touchante  que  ne  l'a  fait  M.  Lenient  dans  les  pages 
suivantes,  que  nous  prenons  la  liberté  de  lui  emprunter  sans 
y  rien  changer,  parce  qu'elles  répondent  si  bien  à  nos  im- 
pressions qu'il  nous  serait  impossible,  nous  l'avouons,  d'en 
parler  autrement  sans  les  affaiblir  : 

«  On  est  profondément  ému,  nous  dit-il,  dans  son  beau 
»  livre  de  la  Satire  en  France  au  moyen-àge  (p.  245), 
»  par  l'image  de  cette  France  dolente  et  éplorée^  se  dressant 
»  sur  une  terre  en  friche ,  et  gardant  encore  au  milieu  de 
»  cette  désolation  les  marques  de  sa  grandeur  passée.  Ses 
»  beaux  cheveux,  blonds  comme  de  l'or,  flottent  en  désordre 
»  sur  ses  épaules  ;  sa  tête  est  chargée  d'une  couronne  qui 
»  penche  et  va  tomber.  Son  manteau  allégorique,  couvert 
»  d'emblèmes,  comme  le  bouclier  d'Achille  et  d'Enée,  est 
»  froissé,  déchiré  ;  les  fleurs  de  lis  qui  le  parsèment,  effacées 


—  71  — 

»  ou  ternies.  Le  visage  trempé  de  larmes,  elle  jette  autour 
»  d'elle  un  regard  inquiet,  «  comme  désireuse  de  secours 
»  et  contrainte  par  le  besoin.  »  Elle  aperçoit  alors  trois  de 
»  ses  enfants,  l'un  debout,  armé  et  appuyé  sur  une  hache, 
»  l'air  découragé  et  rêveur,  c'est  le  chevalier  ;  l'autre  en 
»  vêtement  long,  sur  un  siège,  de  côté,  se  taisant  et  prêtant 
»  l'oreille,  sans  doute  pour  écouter  les  voix  du  cie],  peut-être 
^>  aussi  celles  de  la  terre,  c'est  le  clergé  ;  le  troisième,  cou- 
»  vert  d'un  misérable  vêtement ,  renversé  sur  la  terre , 
»  plaintif  et  langoureux,  c'est  le  peuple.  Elle  leur  adresse 
»  la  parole,  et  d'une  voix  entrecoupée  de  sanglots  déplore 
»  son  piteux  état,  leur  rappelant  à  tous  l'amour  de  cette 
»  terre  qui  les  repaît  et  les  nourrit  vivants,  et  les  7^eçoit 
»  en  sépulture  e7itre  les  morts.  Elle  gourmande  les  che- 
»  valiers,  qui  crient  aux  armes  et  courent  à  l'argent  ;  le 
»  clergé,  qui  parle  à  deux  visages  et  vit  avec  les  vivants  ; 
»  le  peuple,  qui  veut  être  franc  et  en  sûre  garde  et  ne  peut 
»  souffrir  d'autorité.  Querez,  querez,  FrançaiSj  les  eœ- 
»  quises  saveurs  des  viandes,  les  longs  repas  e^npruntez 
»  de  la  7iuit  sur  le  jour. . .  Endormez-vous  comme  pour- 
»  ceaulœ  en  l'ordure  et  viltez  des  orrihles péchez .  Plus 
»  vous  demeurerez,  plus  approchera  le  jour  de  votre 
»  exterminatio7i. 

»  A  cette  voix  de  la  mère  indignée,  qui  répond  le 
»  premier?  Le  plus  pauvre,  le  plus  souffrant,  et  aussi  le  plus 
»  dévoué  des  trois  enfants,  le  peuple,  triste  moribond,  à  qui 
»  ne  reste  plus  que  la  voix  et  le  cri  :  Çàf  ynère  jadis 
»  habentante  et  plantureuse  de  prospérité....  Je  suis 
»  cojnme  l'âne  qui  soustient  le  fardel  importable.... 
■»  Le  labour  de  tnes  mains  nourrit  les  lasches  et  les 
»  oyseux...  Je  soutiens  leur  vie  à  la  sueur  et  travail 
»  de  mon  corps,  et  ils  guerroyent  la  mienne  par  leurs 


—  72  — 

»  oultrages...  Ils  vivent  de  moy  et  je  meurs  par  eulx. — 
»  On  lui  reproche  ses  rébellions  et  ses  murmures.  Mais  ces 
»  rébellions,  qui  les  a  causées,  si  ce  n'est  l'insupportable 
»  tyrannie  des  gentilshommes?  Ces  murmures  étaient 
»  comme  le  cri  des  mouettes  annonçant  l'orage  ;  pourquoi 
»  ne  les  avoir  pas  écoutés?  Qu'on  prenne  garde  de  déchaîner 
»  une  nouvelle  tempête,  une  autre  Jacquerie.  —  Si  le  peuple 
»  a  commis  des  fautes,  c'est  aux  clercs  qu'il  faut  s'en 
»  prendre  :  ceux  qui  devaient  l'éclairer  ont  mis  d'obscures 
»  ténèbres  dans  son  esprit.  —  Peut-être  en  écrivant  ces 
»  lignes,  l'auteur  se  rappelait-il  les  prédications  séditieuses 
»  et  antinationales  qui  retentissaient  dans  toutes  les  églises 
»  de  Paris,  l'apologie  de  l'assassinat  par  le  cordelier  Jean 
»  Petit  sur  le  parvis  Notre-Dame,  et  cet  indigne  trafic  de  la 
»  parole  de  Dieu  mise  au  service  des  passions  humaines  : 
»  honteux  scandale  qui  s'est  renouvelé  plus  d'une  fois  au 
»  milieu  de  nos  guerres  civiles  et  religieuses  ?  La  noblesse 
»  à  son  tour  prend  la  parole.  Elle  reproche  au  peuple  de  ne 
»  pas  savoir  souffrir  la  paix,  de  la  troubler  par  ses  mur- 
»  mures,  et  d'attirer  ainsi  sur  lui  et  sur  les  autres  les 
»  calamités  de  la  guerre.  De  quoi  se  plaint-il  après  tout? 
»  Est-il  donc  seul  à  souffrir  ?  La  vie  est-eile  si  douce  pour 
»  le  chevalier  obligé  de  guerroyer  le  casque  en  tête,  sous  le 
»  vent  et  la  pluie,  de  se  ruiner  pour  les  frais  de  son  équi- 
»  pement,  tandis  qu'un  gras  bourgeois  compte  ses  deniers 
»  faute  d'autre  besogne,  ou  qu'un  riche  chanoine  passe  la 
»  plupart  du  temps  à  manger  et  à  dormir?  Attaqué  des 
»  deux  côtés,  le  clergé  cherche  moins  encore  à  se  justifier 
»  qu'à  rejeter  le  blâme  sur  ses  adversaires.  Il  fait  bientôt 
»  remarquer  avec  raison  que  toutes  ces  récriminations  sont  . 
»  inutiles,  et  qu'au  lieu  de  disputer,  il  vaut  mieux  tirer  au 
»  collier  et  prendre  vigoureusement  le  frein  avec  les 


—  73  — 

»  dents.  Trois  vertus  seules  peuvent  tirer  le  royaume 
»  d'embarras,  savence  (sagesse)  pour  les  clercs,  chevance 
»  (loyauté)  pour  les  nobles,  obéissance  pour  tous.  A  ce  sujet 
»  il  entame  un  long  sermon  dans  lequel  il  semble  au  moins 
»  aussi  pressé  de  montrer  sa  science  que  de  guérir  les  maux 
»  du  royaume.  Chaque  ordre  entreprend  de  répliquer  :  la 
»  France  intervient  et  finit  le  débat  par  un  appel  à  la  con- 
»  corde,  à  l'espérance,  à  l'oubli  du  passé,  à  l'union  de  tous 
»  les  bras  et  de  tous  les  cœurs  pour  le  salut  commun.  En 
»  terminant,  elle  charge  l'auteur  qui  va  bientôt  s'éveiller 
»  d'aller  porter  ses  conseils  aux  Français  :  puisque  Dieu 
»  ne  t'a  dominé  force  de  corps^  ne  usage  d'armes^  sers  la 
»  chose  publique  de  ce  que  tu  peux.  —  Dans  ce  tribut 
^>  d'efforts  et  de  dévouement  que  la  France  réclamait  de  ses 
»  enfants,  le  faible,  le  chétif  écrivain,  petit  de  corps,  mais 
»  grand  de  cœur,  apportait  loyalement  son  écot  :  plût  au 
»  ciel  que  les  nobles  maisons  d'Orléans,  d'Alençon  et  de 
»  Bourgogne  l'eussent  payé  de  même  !  Ainsi  finit  le 
»  Quadrilogue  invectif,  triste  inventaire  des  hontes  et  des 
»  misères  nationales ,  acte  d'accusation  écrasant  surtout 
»  pour  les  classes  privilégiées,  pour  ceux  qui  devaient  à  tous 
»  l'exemple  du  sacrifice  et  ne  savaient  que  se  laisser  prendre 
»  à  Azincourt  ou  se  vendre  à  l'étranger.  Aujourd'hui 
»  encore  on  ne  peut  se  défendre  d'un  douloureux  serrement 
»  de  cœur  en  feuilletant,  même  après  quatre  siècles,  ces 
»  pages  saignantes  de  toutes  les  blessures  de  la  France.  » 

Malgré  ce  titre  à' invectif  di]o\xXé  à  celui  de  Quadrilogue^ 
il  n'y  a  dans  ce  manifeste  rien  qui  réponde  exactement 
à  l'idée  de  la  satire  proprement  dite.  M.  Lenient  n'en  a  pas 
moins  eu  raison,  ce  nous  semble,  de  lui  donner  une  place 
dans  son  histoire  de  la  satire  en  France  au  moyen-âge,  ne 
fût-ce  qu'à  cause  des  frappantes  analogies  qu'il  présente 


-  74  — 

avec  ]a  harangue  de  d'Aubray  dans  la  satire  Ménippée, 
comme  l'a  fait  justement  remarquer  M.  Géruzes.  L'effet 
n'en  fut  pas  moins  puissant  sur  l'esprit  public,  surtout 
dans  les  proiinces  où  l'on  répandait  partout,  comme  nous 
l'apprend  M.  Henri  Martin  (t.  VI,  p.  88),  cette  espèce  de 
pamphlet  politique.  C'est  en  effet  le  pamphlet  dans  la  plus 
haute  et  la  plus  noble  acception  du  mot,  aux  mêmes  titres 
assurément  que  la  satire  Ménippée. 

Ce  cri  de  ralliement  adressé  à  tous  les  esprits  aveuglés 
jusque-là  par  les  passions  de  la  guerre  civile,  au  moment 
même  où  la  mort  de  deux  rois,  à  six  semaines  à  peine  de 
distance,  semblait  frapper  d'un  même  coup  décisif  le  vain- 
queur et  le  vaincu,  et  marquer  ainsi  pour  la  France  la  fin 
prochaine  de  la  crise  redoutable  qu'elle  subissait  depuis  si 
longtemps  ;  tant  de  vérités  de  l'ordre  le  plus  élevé,  exprimées 
dans  la  plus  belle  prose  oratoire  de  l'époque,  étaient  bien 
propres  à  préparer  la  réaction  qui  devait  aboutir  au  salut 
par  un  miracle  providentiel,  et  l'on  peut  dire  que  sous  ce 
rapport,  le  Quadrilogue  est  bien  l'antécédent  littéraire  de  la 
mission  de  Jeanne  d'Arc.  La  foi  dans  la  monarchie  n'avait 
jamais  manqué  au  peuple  proprement  dit,  même  au  milieu 
de  ses  plus  déplorables  aberrations,  et  c'est  par  une  fille  du 
peuple  qu'elle  devait  définitivement  triompher.  Mais  la  voie 
ouverte  de  ce  côté  à  une  salutaire  réaction,  était  loin  encore 
de  l'être  d'une  manière  semblable  et  dans  des  conditions 
aussi  favorables,  à  beaucoup  près,  du  côté  de  la  noblesse, 
de  la  bourgeoisie,  de  la  classe  moyenne  en  général  et  de  la 
cour  elle-même,  où  l'héritier  de  la  couronne  semblait  s'aban- 
donner lui-même,  plus  encore  que  ne  l'abandonnait  la  for- 
tune. Là  cependant  était  le  seul  point  de  ralliement  de  toutes 
les  forces  dont  la  France  pouvait  encore  disposer,  et  aux- 
quelles  l'auteur  du  Quadrilogue   faisait  un   si   éloquent 


—  75  — 

appel.  Ce  manifeste  eut  du  moins  pour  résultat  de  lui  donner 
dans  les  affaires  publiques  un  rôle  plus  actif  et  plus  direct 
que  celui  de  la  parole  écrite,  qu'il  avait  si  dignement  rempli 
jusqu'alors.  Personne,  en  effet,  n'avait  mieux  mérité  que 
lui  la  confiance  qui  lui  valut  l'honneur  de  faire  partie  des 
deux  missions  diplomatiques  dont  nous  allons  parler,  après 
avoir  dit  un  mot  de  la  pièce  de  vers  intitulée  le  Lay  de 
Paix. 

§  2.  —  Le  Lay  de  Paix  adressé  au  duc  de  Bourgogne. 

Si  la  ruine  de  la  France  avait  pu  paraître  consommée  pour 
jamais,  c'était,  sans  nul  doute,  à  l'époque  du  traité  de 
Troyes,  où  son  abaissement  avait  été  si  lâchement  accepté 
par  ceux  à  qui  leur  position  sociale  imposait  plus  rigoureu- 
sement qu'à  tout  le  reste  de  la  nation  le  devoir  de  sacrifier 
leur  fortune  et  leur  vie  même  à  sa  défense.  Le  double  coup 
providentiel  qui,  en  1422,  ne  laissait  plus  pour  rival  à  l'hé- 
ritier légitime  de  la  royauté  qu'un  enfant  de  cinq  mois 
à  peine,  livré  aux  mains  d'un  régent  abhorré,  semblait 
annoncer  à  la  France  que  l'heure  était  venue  de  sortir  enfin 
de  son  abaissement.  Malheureusement,  dans  ce  moment  où 
tous  les  regards  de  ceux  qui  ne  désespéraient  pas  encore  du 
salut  de  la  France  se  tournaient  vers  le  seul  survivant  des 
fils  de  Charles  VI,  rien  dans  la  personne  de  ce  jeune  prince, 
dans  son  caractère  pas  plus  que  dans  ses  antécédents,  ne 
paraissait  propre  à  exciter  dans  les  esprits  un  mouvement 
énergique  et  spontané  en  sa  faveur.  Il  était  encore  sous  le 
coup  de  l'horreur  qu'avait  inspirée  le  crime  du  pont  de 
Montereau,  horreur  habilement  entretenue  contre  lui  parla 
politique  anglaise,  quoique  rien  ne  prouvât  qu'il  en  fût 
réellement  coupable.  C'était,  pour  un  grand  nombre  au 


—  Té- 
moins, une  cause  d'hésitation,  et  hésiter  dans  une  occasion 
de  cette  importance,  c'est  en  perdre  tout  le  fruit.  Cependant 
les  affaires  publiques,  quoique  rien  n'en  précipitât  le  mou- 
vement, n'en  prenaient  pas  moins  une  marche  de  plus  en 
plus  favorable,  en  général,  à  la  cause  delà  roj^auté légitime. 
Le  duc  de  Bedfort,  conformément  aux  dernières  volontés  du 
roi  Henri  V,  avait  offert  la  régence  au  duc  de  Bourgogne 
(H.  Martin,  t.  V,  p.  94),   qui,  soit  par  pudeur,   soit  par 
crainte  de  s'engager  trop  avant  dans  l'alliance  anglaise, 
avait  refusé.  On  pouvait  donc  conserver   quelque  espoir  de 
le  détacher  tôt  ou  tard  de  cette  alliance,  et  c'était  là  aussi 
un   perpétuel  sujet  d'inquiétude  pour  Bedford,    outre  ce 
qu'il  avait  sans  cesse  et  déplus  en  plus  à  craindre  du  côté  de 
la  Bretagne,  de  la  Lorraine,  de  l'Anjou,  du  Languedoc  (1) 
et  des  provinces  du  Midi  en  général.  Quand  le  duc  Jean  de 
Bretagne  vint  à  Saumur,  on  1425,  faire  hommage  de  son 
duché  à  Charles  VII,  et  mettre  à  sa  disposition  les  forces  de 
la  province,  le  moment  avait  paru  favorable  aux  partisans 
du  roi  légitime  pour  faire  auprès  du  duc  de  Bourgogne  une 
tentative  suprême  de  réconciliation,  appuyée  par  ses  con- 
seillers les  plus  fidèles,  par  la  plupart  de  ses  feudataires, 
ainsi  que  par  le  duc  de  Nevers  et  le  comte  de  Richemont. 
Le  pape  Martin  V  lui  avait  même  écrit  en  ce  sens,  et  du 
fond  de  sa  prison  de  Pomfred,  le  duc  Charles  d'Orléans, 
qui  n'attendait  plus  que  de  lui  son  retour  en  France,  lui 
adressait  de  touchantes  ballades  et  obtenait  des  réponses 
propres   à   l'encourager.    Philippe-le-Bon,    qui  aimait  la 
poésie  et  savait  au  besoin  en  parler  la  langue,  ne  pouvait 
manquer,  sans  doute,  d'être  plus  particulièrement  touché  de 


(1)  Le  comte  de  Foix,  gouverneur  du  Laneucdoc,  avait  déclaré  que  sa 
conscience  l'obligeait  à  reconnaître  Charles  Vil  comme  le  roi  légitime. 


—  77  — 

la  manière  dont  ses  secrètes  sympathies  étaient  exprimées 
et  en  quelque  sorte  devinées  par  un  poète  dont,  depuis 
longtemps,  il  avait  été  plus  à  même  que  tout  autre  d'appré- 
cier le  caractère  non  moins  que  le  talent.  Le  Lay  de  Paix 
que  lui  adresse  Alain  Chartier,  est  en  effet  un  pressant  appel 
à  tous  les  sentiments  par  lesquels  sa  naissance,  les  intérêts 
de  sa  fortune  et  de  son  honneur,  l'horreur  des  guerres 
civiles,  qui  ne  profitent  qu'aux  méchants  et  aux  ennemis  de 
la  France  et  des  fleurs  de  lys,  et  qui  ont  déjà  amassé  tant 
de  ruines,  doivent  lui  faire  éprouver  le  besoin  de  rompre 
enfin  tous  les  liens  qui  jusqu'alors  l'ont  empêché  de  rendre 
à  la  royauté  tous  les  services  qu'elle  est  en  droit  d'attendre 
de  lui. 

tt  Quel  plaisir  et  quel  liesse,  » 

lui  dit-il, 

»  Quelle  lionnorable  richesse 

»  Ou  quel  renom  de  proesse 

»  Vous  peult  il  d'ailleurs  venir 

»  En  souffrant  mal  advenir 

»  A  ce  dont  vostre  haultesse 

»  Et  tout  vostre  bien  vous  vient?  » 

(P.  5-16.) 
«  Eut  il  serment  ne  promesse 
»  Faict  par  ù-e  ou  par  tristesse  » 

qui  puisse  vous  faire  hésiter?  Autrement,  ajoute-t-il, 

»  Que  cuydez  vous  devenir 
»  Ne  quelle  seurté  tenir  ? 
))  Cai-  qui  soy  mesmes  se  blesse 
»  D'autruy  deffié  se  tient.  » 

(P.  547.) 
«  Ennemis  espient 
»  Tousjours,  quoy  qu'ilz  dient, 
»  A  vous  décevoir.  » 

(Ibid.) 


—  78  — 

«  Toute  ire  et  fureur  cassez, 
»  Oubliez  les  temps  passez. 

»  Donnez  au  peuple  allégeance 
»  Et  à  Dieu  obéyssance. 
»  Vous  en  avez  fait  assez 
»  Poux  devoir  estre  lassez. 
»  Eelaissez  luy  la  vengeance, 

»  Montrez  que  estes  nez  de  France.  » 

(P.  548.) 

La  pièce  se  termine  par  une  péroraison  en  vers  de  dix 
pieds,  qui  ne  sont  qu'un  appel  au  sentiment  religieux  par 
tous  les  lieux  communs  relatifs  à  la  nécessité  du  salut  des 
hommes  en  général.  Ces  vers,  il  faut  en  convenir,  sont  loin 
de  s'élever  à  la  même  hauteur  que  la  prose  du  Quadrilogue. 
Le  moment  ne  semblait  pas  encore  venu  pour  Philippe-le- 
Bon  de  répondre  à  cet  appel  par  une  rupture  ouverte  avec 
l'alliance  anglaise.  Une  condition  essentielle  manquait, 
d'ailleurs,  à  toutes  les  tentatives  faites  pour  la  cause  de 
Charles  YII,  c'était  l'impulsion  énergique  qui,  partie  direc- 
tement de  lui,  aurait  pu  tout  entraîner.  Mais,  livré  à  d'in- 
dignes favoris,  il  semblait,  au  contraire,  s'abandonner  lui- 
même  et  se  résigner  au  titre  de  roi  de  Bourges  que  lui 
donnaient  par  dérision  ses  ennemis.  Les  vrais  amis  de  la 
royauté  ne  se  décourageaient  pas  cependant  et  continuaient 
à  agir,  en  faveur  de  sa  cause,  contre  le  régent  anglais,  dont 
les  alliances  déjà  fort  ébranlées  au  dedans  du  royaume 
étaient  habilement  attaquées  au  dehors.  On  avait  résolu  de 
travailler  dans  ce  sens  auprès  de  l'empereur  Sigismond,  en 
essayant  de  renouer  avec  lui  une  tentative  d'alliance  qui 
avait  échoué  une  première  fois,  lors  de  son  passage  à  Paris, 
en  1416,  où  après  avoir  paru  disposé  à  prendre  le  rôle  d'ar- 
bitre conciliateur  entre  les  Armagnacs,  les  Bourguignons  et 


-  79  — 

le  roi  d'Angleterre,  il  avait  fini  par  signer  un  pacte  d'al- 
liance avec  lui  contre  la  France.  Une  députation  lui  fut 
envoyée  pour  entreprendre  de  nouvelles  négociations  avec 
lui ,  et  Alain  Cliartier  en  fit  partie. 

§  3.  —  Mission  diplomatique  en  Allemagne. 

Ce  fait  si  important  dans  la  vie  d'Alain  Cliartier  a  été 
longtemps  ignoré  de  tous  ses  biographes.  Il  n'y  en  a  pas 
trace  dans  les  documents  recueillis  par  André  Ducliesne  et 
qu'il  a  publiés  en  tête  de  son  édition,  et  le  silence  absolu  de 
l'auteur  lui-même,  qui  ne  fait  nulle  part  la  moindre  allusion 
même  indirecte  à  ce  sujet,  non  plus  qu'aucun  de  ses 
contemporains,  explique  facilement  l'ignorance  de  ses 
biographes.  On  peut  regretter  qu'en  général  il  nous  ait 
trop  peu  parlé  de  lui,  même  pour  des  actes  dont  il  lui  était 
certes  permis,  comme  pour  celui-ci,  de  se  glorifier  sans 
vanité  ;  mais  c'est  là  aussi  un  mérite  dont  il  serait  inj  uste 
de  ne  pas  lui  tenir  compte,  d'autant  plus  que  le  fait  dont  il 
s'agit,  généralement  oublié  ou  passé  sous  silence  par  les 
historiens,  n'est  pas  moins  intéressant  pour  notre  histoire 
qu'honorable  pour  l'écrivain  qui  ne  s'en  est  jamais  vanté. 
Nous  en  pouvons  à  peu  près  déterminer  la  date  et  les  prin- 
cipales circonstances  d'après  les  trois  discours  latins  inédits 
que  nous  publions  dans  notre  appendice,  avec  les  deux 
autres  pièces  latines  dont  nous  devons  également  la  connais- 
sance aux  indications  de  M.  du  Fresne  de  Beaucourt. 

Au  moment  où  les  sages  conseillers  de  Charles  VII  lui 
cherchaient,  comme  nous  venons  de  le  dire,  des  appuis  en 
dehors  de  la  France  et  avaient  déjà  réussi  à  lui  assurer 
celui  de  la  Castille  et  de  l'Aragon,  l'empereur  Sigismond 
semblait  être,  dans  le  Nord,   le  seul  allié  sur  lequel  pût 


—  80  - 

encore  compter  l'Angleterre,  et  bien  que  la  guerre  qu'il 
avait  à  soutenir  dans  la  Bohême  contre  les  Hussites,  dont 
le  terrible  chef,  Jean  Ziska,  lui  avait  déjà  détruit  plusieurs 
armées,  ne  lui  permît  guère  alors  de  s'occuper  d'autres 
affaires  que  des  siennes,  sa  puissance  n'en  restait  pas  moins 
assez  grande  dans  les  Etats  de  l'Allemagne  et  de  l'Italie, 
pour  que  la  France  eût  le  plus  grand  intérêt  à  renouer  avec 
lui  les  liens  politiques  et  de  famille  qui  avaient  si  longtemps 
uni  les  deux  royaumes. 

Le  premier  des  trois  discours  que  nous  publions  parle  de 
l'avén^ment  de  Charles  VII  comme  tout  récent,  et  de  la 
naissance  du  dauphin  Louis.  La  députation  est  donc  posté- 
rieure au  4  juillet  1423,  ce  qui  permet  d'en  porter  la  date 
soit  vers  la  fin  de  cette  même  année  1423,  soit  tout  au  plus 
dans  le  cours  de  l'année  suivante,  époque  où  le  redoutable 
Jean  Ziska  était  entré  en  négociation  avec  Sigismond,  à  qui 
il  avait  fait  prêter  serment  de  fidélité  par  les  Hussites, 
moyennant  des  conditions  déshonnêles,  dit  ^neas  Sylvius, 
pour  la  majesté  impériale  et  pour  la  république  chré- 
tien7ie.  Jean  Ziska  lui-même  était  mort  de  la  peste  le 
14  octobre  1424,  au  moment  où  il  se  rendait  auprès  de 
l'empereur  pour  lui  donner  des  assurances  personnelles  de 
sa  fidélité.  Cette  situation,  qui,  d'ailleurs,  ne  devait  pas 
durer  longtemps,  était  cependant  favorable  à  une  combi- 
naison politique  qui  eût  renouvelé  l'ancienne  alliance  de  la 
Bohême  et  de  la  France  ;  et  dans  ce  cas,  la  suspension 
momentanée  d'une  guerre  qui  avait  déjà  fait  couler  tant  de 
sang,  permettait  de  discuter  avec  quelque  sang-froid  les 
questions  politiques  et  religieuses  qui  l'avaient  soulevée  et 
qu'elle  n'avait  pu  résoudre.  Ce  n'est  donc  ni  avant  1424, 
ni  beaucoup  après,  qu'on  peut  placer  la  date  des  négocia- 
tions dont  il  s'agit.  Nous  trouvons  à  la  fin  du  discours 


—  81  — 

prononcé  une  première  fois  à  Prague,  en  l'absence  de 
l'empereur,  les  noms  des  trois  envoyés  français,  parmi  les- 
quels Alain  Chartier  ne  figure  qu'en  seconde  ligne.  C'était 
évidemment  pour  complaire  à  l'empereur  qu'on  avait  mis 
à  la  tête  de  la  députation  Guillaume  de  Saignet  ou  Signet, 
qui  lui  rappelait  à  la  fois  les  honneurs  dont  on  l'avait  comblé 
lors  de  son  passage  à  Paris  en  1416  et  cette  séance  solennelle 
du  Parlement  (1)  où  il  avait,  eu  pleine  audience,  armé  che- 
valier ce  même  Saignet  à  qui  ce  titre  fit  gagner  un  procès 
d'une  assez  grande  importance.  Mais  si  le  nom  d'Alain 
Chartier  ne  figurait  qu'en  seconde  ligne,  c'était  lui  cepen- 
dant qu'on  avait  chargé  de  porter  la  parole  au  nom  du  roi  de 
France,  comme  le  plus  capable  sans  doute  de  se  faire  écouter 
avec  intérêt  par  un  souverain  dont  on  vantait  le  savoir  et 
que  ses  sujets  appelaient  la  lumière  du  monde.  On  peut 
supposer  d'ailleurs  que  le  nom  seul  d'un  orateur  qui  faisait 
tant  d'honneur  à  l'Université  de  Paris  devait  exciter  une 
grande  attente  à  Prague,  qui  avait  aussi  son  université  de 
création  récente,  formée  sur  celle  de  Paris,  modèle  de  toutes 
les  autres  à  cette  époque.  On  peut  du  moins  s'expliquer 
ainsi,  ce  nous  semble,  l'étrange  et  pédantesque  langage  par 
lequel  débute  cette  harangue  d'apparat,  démesurément 
longue,  et  par  laquelle  l'orateur  croyait  sans  doute  répondre 
dignement  à  l'attente  générale  dont  il  savait  être  l'objet.  Si, 
comme  le  dit  Bossuet,  c'est  l'auditeur  qui  fait  le  prédicateur, 
il  est  permis  de  mettre  sur  le  compte  de  ceux  qui  l'écoutaient 
un  pareil  abus  de  la  parole.  Comment  pourrait-on  com- 
prendre autrement,  par  exemple,  qu'ayant  à  parler  de 
l'impression  qu'avait  laissée  dans  l'esprit  du  jeune  Charles, 
alors  âgé  de  treize  ans  à  peine,  la  vue  seule  de  l'empereur 

(1)  Voir  les  détails  de  cette  séance  dans  Pasquier,  liv.  VU,  ch.  xxxviii. 

6 


—  82  — 

à  son  passage  à  Paris  en  1416.  il  ait  cru  devoir  citer  ce  que 
dit  Aristote,  le  chef  des  péripatéticiens^  sur  les  effets 
sensibles  des  images  transmises  par  les  yeux,  qui  sont, 
dit-il,  les  fenêtres  de  l'âme;  sur  leurs  quatre  mouve- 
ments :  surstoTij  deorsum,  dextrmn  et  sinistrum^  et  sur 
la  forme  sphérique  du  globe  de  l'œil,  qui  est  la  plus  parfaite 
de  toutes  les  figures?  Rien  de  plus  pédantesque  assurément, 
et  ce  qui  ne  l'est  pas  moins,  c'est  la  division  même  de  cette 
interminable  harangue  en  trois  parties  :  P  rationabilis^ 
2°  concupiscibilis^  3°  irascihilis.  Et  cependant,  il  se 
dégage  de  tout  ce  fatras  des  considérations  qui  ne  sont  pas 
sans  valeur  et  qu'anime  parfois  une  véritable  éloquence. 
Telles  sont,  par  exemple,  celles  qui  rappellent  à  l'empereur 
l'image  des  désordres  dont  il  a  été  témoin,  lors  de  son 
voyage  en  France,  et  dont  on  avait  espéré  qu'il  voudrait 
bien  être  l'arbitre  conciliateur.  Les  malheurs  de  la  France 
sont,  dit-il,  un  châtiment  que  lui  inflige  la  Providence  : 
Est  enim  hœc  nostra  adversitas^  non  maliens  eœtermi- 
nans^  sed  virga  castigans.  La  preuve  que  Dieu  n'a  pas 
décidé  sa  ruine,  c'est  qu'il  laisse  au  roi  qui  vient  de  mourir 
un  successeur  pour  défendre  sa  maison  et  qu'il  vient  de 
donner  à  celui-ci  un  fils  pour  héritier  ;  c'est  qu'il  reste 
encore  à  la  France  des  âmes  courageuses,  des  vertus  for- 
mées par  de  rudes  épreuves,  de  riches  contrées,  des  villes 
opulentes,  des  camps  et  des  places  de  guerre  bien  fortifiées, 
tandis  que  les  ressources  de  l'ennemi  sont  épuisées  par  ses 
victoires  mêmes.  La  faiblesse  actuelle  de  la  France  n'est 
donc  pas  telle  qu'elle  ne  puisse  encore,  comme  elle  l'a  fait 
si  souvent,  aider  un  prince  son  allié  à  repousser  une 
injuste  agression.  Sa  cause,  d'ailleurs,  est  celle  de  tous  les 
rois,  et  par  conséquent,  de  l'empereur  lui-même,  qui  ne 
peut  souffrir  que  des  sujets  entreprennent  de  déshériter  le 


—  83  — 

fils  de  leur  souverain  légitime  et  de  lui  ravir  le  sceptre  qu'il 
tient  de  la  main  de  Dieu,  en  vertu  de  l'onction  sacrée  et 
d'une  transmission  héréditaire  non  interrompue.  L'orateur 
croit  devoir  rappeler  à  Sigismond  que  lors  de  son  voyage  en 
France  en  1416,  il  s'était  déjà  offert  comme  arbitre  conci- 
liateur entre  la  France  et  l'Angleterre  ;  or,  la  paix  qu'il 
désirait  alors,  cette  paix  qui,  pour  un  souverain,  est  le  plus 
précieux  de  tous  les  biens,  il  dépend  de  lui,  en  ce  moment 
plus  que  jamais,  de  la  donner  au  monde  par  l'union  de  deux 
empires  qui  sont  pour  l'Église  les  deux  colonnes  sur  les- 
quelles repose  sa  liberté,  et  qui  deviendront  ainsi  puissants 
par-dessus  tous  les  autres  (prœter  cœteros  et  super 
cœteros).  Ce  n'est  pas  là  assurément  de  la  vaine  rhétorique. 
Mais  sans  multiplier  davantage  les  citations  de  ce  genre, 
hâtons-nous  d'arriver  au  second  discours,  où  nous  ne 
trouvons  plus  noyées,  pour  ainsi  dire,  dans  le  même  fatras, 
les  considérations  que  l'orateur  avait  à  faire  valoir  en 
faveur  de  sa  mission. 

Les  raisons  exposées  dans  ce  second  discours  sont  au  fond 
à  peu  près  les  mêmes  que  celles  du  discours  précédent  et  ne 
pouvaient  guère  en  différer  essentiellement  ;  mais  elles 
gagnent  beaucoup  au  langage  dans  lequel  elles  sont  déve- 
loppées. On  sent  que  l'orateur,  n'ayant  plus  à  se  préoccuper 
des  exigences  de  l'usage  et  de  ce  qu'on  pourrait  appeler 
l'étiquette  d'une  harangue  d'apparat,  donne  un  plus  libre 
cours  au  mouvement  naturel  de  sa  pensée  et  va  plus  droit 
au  but  qu'il  se  propose.  Son  éloquence,  en  effet,  affranchie 
des  entraves  d'une  scolastique  pédantesque ,  y  retrouve 
souvent  des  accents  dignes  de  l'auteur  du  Quadrilogue.  On 
peut  trouver  quelques  longueurs  et  le  ton  d'un  moraliste 
plutôt  que  d'un  orateur,  dans  les  idées  générales  par  lesquelles 
débute  le  discours  sur  les  devoirs  de  l'amitié  en  général  et 


—  84  — 

sur  celle  des  rois  en  particulier.  Ce  ne  sont  là  que  des  lieux 
communs  qui  se  ressentent,  il  est  vrai,  de  la  lecture  de 
Sénèque,  ce  qui  n'est  pas  là  un  très-grave  défaut;  mais  ce 
qui  vaut  mieux  encore,  c'est  qu'on  n'y  trouve  plus  la  moindre 
trace  des  subtilités  ordinaires  de  la  scolastique,  et  qu'au  lieu 
des  vaines  déclamations  de  la  rhétorique,  on  y  rencontre 
plus  d'une  fois  des  mouvements  d'une  véritable  éloquence. 
Quand,  par  exemple,  après  avoir  démontré  que  la  justice  et 
la  foi  des  traités  sont  menacées  de  périr  dans  la  ruine  de  la 
France  ;  que  l'abandonner  dans  le  malheur,  c'est  renoncer 
à  la  défense  de  la  foi  chrétienne,  pour  laquelle  elle  a  été 
évangélisée;  que  c'est  pour  cela  qu'elle  a  toujours  repoussé 
les  persécutions  du  Christ  et  est  demeurée  pure  de  l'hérésie, 
il  s'écrie,  en  parlant  de  l'attentat  criminel  qui  a  pour  but 
de  renverser  du  trône  l'héritier  légitime  :  «  0  triste  spec- 
»  tacle!  0  crime  dont  l'exemple  est  pernicieux  pour  les 
»  royaumes  et  pour  les  rois,  si  un  vassal  peut  impunément 
»  braver  la  Majesté  royale  et  briser  tous  les  liens  de  l'o- 
»  béissance  !  Pensez-y,  ô  rois  !  pensez  aux  périls  qui  vous 
»  menacent  et  raffermissez  vos  trônes,  en  frappant  de 
»  terreur  les  coupables  et  en  leur  faisant  expier  par  un 
»  grand  exemple  leur  impiété;  et  toi,  pieux  roi  Qne  rex), 
»  qui  t'es  fait  par-dessus  tous  les  autres  un  glorieux  renom 
»  d'équité  et  d'amour  de  la  paix,  prête  le  secours  de  ta 
»  puissance  à  la  justice  et  aux  droits  du  sang.  » 

Les  qualités  solides  de  l'art  oratoire  et  de  la  prudence  di- 
plomatique se  font  mieux  sentir  encore  dans  le  discours  qu^ 
fut  prononcé  à  Prague  par  l'envoyé  français,  qui  n'y  traite 
que  de  la  question  religieuse  et  des  intérêts  de  la  Bohême 
dans  ses  rapports  avec  l'Église.  Ici,  sauf  un  seul  passage  tiré 
de  la  politique  d'Aristote,  qui  recommande  l'obéissance  des 
sujets  à  leurs  rois  comme  le  plus  strict  des  devoirs,  toutes 


—  85  — 

les  citations  ne  sont  empruntées  qu'à  V Ecriture  sainte  et 
surtout  à  l'apôtre  saint  Paul,  dont  on  sait  que  le  nom  servait 
déjà  de  bannière  aux  précurseurs  de  la  Réforme.  L'orateur 
n'hésite  pas  à  attribuer  aux  désordres  du  clergé  et  à  la  cor- 
ruption des  grands  les  maux  que  le  grand  schisme  cause 
à  l'Église.  «  Voilà,  dit-il,  qu'un  royaume  puissant  et  que  la 
»  paix  avait  rendu  heureux  pendant  des  siècles  est  accablé 
»  par  l'insolence  de  ses  propres  enfants  et  oublie  les  bienfaits 
»  divins  pour  se  tourner  contre  lui-même.  Rome  nous  offre 
»  l'exemple  d'un  coup  porté  bien  moins  par  la  main  des 
»  hommes  que  par  un  jugement  de  Dieu.  Après  avoir  vaincu 
»  le  monde,  elle  est  vaincue  par  le  luxe  et  par  l'abondance 
»  des  délices,  et  peut-être  nous-mêmes  qui  parlons,  subis- 
»  sons-nous  en  ce  moment  l'épreuve  du  châtiment  :  Et 
»  forsan  nos  ipsi  qui  loquimur  etiam  hujiis  in  nobis 
»  divinœ  correctionis  eœperimentum  hahemus.  » 

Le  sentiment  sur  lequel  il  insiste  le  plus,  et  avec  raison, 
dans  tout  le  cours  de  cette  harangue  est  l'humilité  qui  est, 
dit-il,  «  la  pierre  fondamentale  de  l'Edifice  du  Christ;  c'est 
»  elle  qui  nous  rend  dignes  de  la  grâce  et  capables  de  nous 
»  bien  conformer  aux  ordres  divins.  Car  Dieu  résiste  aux 
»  superbes  et  accorde  sa  grâce  aux  humbles  :  Quoniam 
»  Deiis  superhis  résistif,  humilihus  autetn  dat  gra- 
»  tiam.  »  Rien  de  plus  vrai,  en  effet,  que  l'absence  de 
l'humilité  et  de  la  charité  chrétienne  dans  les  guerres 
religieuses  en  général  et,  en  particulier,  dans  celle  qui 
avait  ensanglanté  la  Bohême.  N'est-ce  pas  là  ce  qui  a  le 
plus  manqué  à  ces  orgueilleux  inventeurs  de  nouveautés 
qui,  dit  l'orateur,  «  vculant  être  plus  que  sages  et  ne  sa- 
»  chant  pas  l'être  avec  sobriété,  volentes  scqjere  plus 
»  quam  sapere,  neque  scientes  sapere  ad  sobrietatem^ 
»  se  perdent  eux-mêmes  et  perdent  avec  eux  le  peuple. 


—  86  — 

»  dont  ils  égarent  la  fragilité  dans  les  ténèbres  de  la  pas- 
»  sion,  de  l'ignorance  et  de  l'envie.  »  Ils  se  donnent,  dit-il, 
le  titre  de  docteurs  de  la  loi  et  ne  sont  que  de  vains  par- 
leurs (vaniloquium)  qui  ne  comprennent  pas  eux-mêmes 
ce  qu'ils  disent.  La  Bohême,  selon  lui,  ressemble  à  un 
homme  qui,  dans  un  accès  de  délire  furieux,  méconnaissant 
ses  parents  et  ses  proches,  déchire  à  belles  dents  les  membres 
de  son  propre  corps.  Des  sectes  contraires  divisent  le 
royaume  :  il  y  en  a  autant  que  d'hommes,  et  tous,  sous 
prétexte  de  réforme,  soulèvent  dans  la  multitude  des  tem- 
pêtes qui  sont  la  mort  des  âmes  et  la  désolation  de  la  patrie. 
Au  milieu  des  maux  qui  affligent  l'Église  et  dans  la  ruine 
de  toute  autorité  temporelle,  il  ne  reste  plus  à  la  Bohême 
qu'à  déclarer  que  chacun  est  libre  de  faire  ce  qui  lui  plaît  : 
Nihil  restât...  nisi  unicuique  licere  quod  liheat ;  signe 
fatal  de  la  ruine  prochaine  d'un  État,  aux  yeux  des  doctes 
et  des  sages  :  Quod  et  ruinœ  et  exterminii  prœsagium 
apiid  doctos  facile  judicatur.  Quand  il  s'agit  de  connaître 
la  vérité  sur  les  choses  sacrées,  c'est  à  la  prière,  au  jeûne  et 
aux  pieuses  pratiques  que  les  chrétiens  ont  recours  d'ordinaire, 
mais  non  au  sang  et  au  meurtre,  car  notre  loi  est  une  loi 
de  miséricorde,  fondée  sur  la  charité  envers  le  prochain  ; 
employer  le  glaive  dans  ce  cas,  c'est  agir  comme  des  païens. 
Si  le  peuple  de  la  Bohême  est  irrité  des  désordres  du 
clergé  et  de  la  corruption  des  grands,  il  devait  combattre 
l'iniquité  par  la  vertu  et  chercher  la  réforme  par  l'autorité 
et  par  la  sagesse,  non  par  les  tumultes  et  la  ruine.  Le  mal 
était  réel,  sans  doute,  et  le  pauvre  peuple  avait  le  droit  de 
s'en  plaindre  ;  il  devait  cependant  non  pas  donner  lui-même 
le  remède,  mais  le  demander;  remédia  petere,  non  dare 
debuerat.  Autrement,  son  intention,  quelque  bonne  qu'elle 
eût   été  primitivement,   devenait   condamnable;   et  à  qui 


—  87  — 

fallait-il  le  demander,  sinon  à  la  clémence  de  son  roi,  à 
César,  dont  l'autorité  est  stable  comme  celle  de  l'Eglise 
dont  elle  représente  la  puissance  et  la  divine  majesté?  Voilà 
ce  qu'enseigne  l'Écriture  sainte,  'et  quand  on  peut  puiser 
à  cette  source  sacrée  de  salutaires  doctrines,  voudra-t-on 
prêter  l'oreille  à  des  hommes  de  chair  (viris  carnalihus) 
qui  ne  prêchent  que  tumultes  et  séditions,  et  parmi  lesquels 
éclatent  déjà  de  violents  dissentiments  sur  les  nouveautés 
qu'ils  veulent  introduire?  Il  ne  veut  pas  entrer  dans 
l'examen  des  divers  articles  de  leurs  disputes,  car  il  ne 
songe  qu'à  les  plaindre.  C'est  à  l'Eglise  seule  qu'il  faut  s'en 
rapporter,  et  à  ses  décisions,  au-dessus  desquelles  il  n'ap- 
partient à  nulle  âme  de  s'élever.  S'il  n'est  pas  possible 
d'effacer  ou  d'oublier  le  passé,  le  sage,  du  moins,  peut 
réparer  le  mal  pour  l'avenir.  Saint  Augustin  dit  avec 
raison  que  pécher  volontairement  est  un  mal,  que  persé- 
vérer dans  le  péché  en  est  un  pire  encore,  mais  que  c'est  le 
mal  le  plus  grand,  c'est-à-dire  un  péché  mortel,  que  de  se 
refuser  au  repentir.  —  Prenez  cela  en  bonne  part,  dit 
l'orateur  en  terminant,  et  écoutez  la  charité  plus  que  la 
colère  ;  nous  remplissons  ici  un  devoir  d'amitié,  et  s'il  y  a 
dans  notre  langage  quelques  mots  qui  vous  blessent,  pensez 
moins  à  cette  blessure  involontaire  de  notre  part  qu'au  zèle 
qui  nous  anime.  «  La  blessure  faite  par  celui  qui  vous 
»  aime,  dit  Salomon,  vaut  mieux  que  le  baiser  perjSde  de 
»  celui  qui  vous  hait.  »  Nous  aimons  mieux  combattre 
par  les  paroles  que  par  les  armes  ;  et  plût  à  Dieu  que  les 
armes  n'eussent  été  pour  rien  dans  cette  cause  !  Ne  vous 
laissez  pas  entraîner  par  des  doctrines  étrangères  et  qui 
varient  sans  cesse.  Il  n'y  a  de  bon  que  la  stabilité  de  la 
grâce.  —  Après  avoir  cité  à  ce  sujet  divers  passages  de 
l'épître  de  saint  Paul  aux  Hébreux,  il  termine  en  disant  : 


«  Montrez-Yous  dignes  d'être  dirigés  par  des  conseils  de 
»  salut,  pour  mériter  de  l'être  par  Dieu  lui-même.  Quod  si 
»  feceritis,  neque  errasse  sponte  voletis^  neque  in 
»  poste7^um  errare  poteritis.  Valete,  si  consiliis  obtem- 
»  peratis  non  'periiuri.  » 

Tant  de  sages  pensées,  exprimées  avec  convenance  et 
modération,  dans  un  langage  dont  la  concision  et  la  netteté 
étaient  assez  rares  à  cette  époque,  et  qu'on  regrette  de  ne 
pas  trouver  plus  souvent  à  un  pareil  degré  dans  Alain 
Chartier  lui-même,  devaient  faire  une  impression  d'autant 
plus  favorable  au  rapprochement  des  bons  esprits  dans  les 
deux  partis,  que  dans  le  moment  où  nous  supposons  que  ce 
discours  dût  être  prononcé,  et  toute  supposition  contraire  nous 
paraît  absolument  invraisemblable,  l'accord  de  Sigismond 
et  de  Jean  Ziska  avait  dû  produire  dans  cette  cruelle  guerre 
de  Bohême  une  trêve  qui  permettait  aux  sages  de  faire 
entendre  la  voix  de  la  raison.  Cette  trêve,  il  est  vrai,  ne  fut 
pas  de  longue  durée,  et  peu  après  la  mort  de  Jean  Ziska, 
les  deux  Procope  rallumaient  avec  une  nouvelle  violence  la 
guerre  qui  ne  prit  fin  qu'au  concile  de  Bàle,  en  1434.  C'est 
ce  qui  explique  pourquoi  la  négociation  n'eut  pour  la  France 
aucun  des  résultats  immédiats  qu'on  en  avait  pu  attendre. 
Il  n'en  reste  pas  moins  pour  notre  orateur  l'honneur  d'avoir 
plaidé  avec  un  incontestable  talent  la  cause  de  l'Eglise,  et 
tel  fut  sans  doute  l'avis  de  Sigismond  lui-même,  qui  voulut 
que  ce  discours  qu'il  n'avait  pas  entendu  fût  prononcé  de 
nouveau  en  sa  présence.  Il  n'est  pas  possible,  du  moins,  de 
donner  un  autre  sens  à  ce  barbarisme  de  rorata  (évi- 
demment pour  iterum  orata),  présente  Cesare  que  nous 
lisons  dans  le  titre  du  manuscrit. 


-    89  "- 

§    4.  —  MISSION    DIPLOMATIQUE   EN    EcOSSE. 

Alain  Chartier,  à  son  retour  d'Allemagne,  avait  trouvé 
les  affaires  du  roi  dans  un  état  assez  peu  prospère.  Les  plus 
puissants  secours  que  la  France,  à  cette  époque,  pût  tirer 
du  dehors,  lui  venaient  de  l'Ecosse,  où  une  antipathie  natio- 
nale contre  l'Angleterre  avait  rendu  populaire  la  cause  du 
roi  de  France.  C'était  à  la  valeur  des  troupes  écossaises 
qu'était  due  la  victoire  de  Beaugé,  qui,  en  1421,  avait, 
pour  la  première  fois,  relevé  les  affaires  du  dauphin  et 
ranimé  les  espérances  des  partisans  de  la  monarchie  légi- 
time. Mais  les  suites  de  cette  victoire  avaient  coûté  cher  à 
nos  fidèles  alliés,  à  qui  les  Anglais  l'avaient  fait  cruellement 
expier  par  la  fureur  avec  laquelle  ils  immolèrent  les  soldats 
écossais  dans  les  deux  défaites  successives  de  Crevan  (1423) 
et  de  Verneuil  (1424),  où  périrent,  avec  l'élite  de  leur 
armée,  le  comte  de  Douglas,  que  Charles  VII  avait  fait 
connétable,  et  un  grand  nombre  de  princes  et  de  seigneurs 
français.  Cette  perte,  faiblement  compensée  pour  le  parti 
du  roi  par  la  victoire  de  Gravelles,  vers  la  même  époque, 
n'avait  nullement  arrêté  en  Ecosse  l'espèce  d'émigration 
qui  continuait  à  amener  sans  cesse  de  nouvelles  recrues 
à  l'armée  française,  malgré  les  efforts  du  roi  d'Angleterre 
qui  avait  cru  calmer  les  Ecossais  en  leur  rendant  leur  roi 
Jacques.  Tandis  que  Charles  VII,  livré  à  d'indignes  favoris, 
paralysait  les  efforts  de  ses  plus  vaillants  défenseurs  et  per- 
dait même  l'appui  tout  récent  du  duc  de  Bretagne  par  la 
disgrâce  du  connétable  de  Richement,  son  frère,  le  duc  de 
Bedfort,  dans  l'année  1428,  faisait  de  grands  préparatifs 
pour  porter  le  dernier  coup  à  la  cause  du  roi  légitime  par 
le  siège  d'Orléans,   dont  la  prise  l'aurait  rendu  maître  de 


—  90  — 

tout  le  cours  de  la  Loire  et  des  villes  riveraines.  La  résis- 
tance ne  semblait  plus  possible  que  par  un  suprême  appel 
à  toutes  les  forces  dont  la  France  pouvait  encore  disposer 
au  dedans  et  au  dehors,  et  c'est  alors  que  l'on  songea 
à  resserrer  par  un  lien  solide  et  durable  l'alliance  du  roi  de 
France  avec  l'Ecosse,  dont  on  avait  déjà  tiré  de  si  puissants 
secours.  Une  députation,  dont  Alain  Chartier  faisait  partie, 
fut  envoyée  au  roi  Jacques  pour  lui  demander  l'envoi  d'un 
corps  d'armée  auxiliaire  et  lui  proposer  d'unir  d'avance, 
par  un  projet  de  mariage,  sa  fille  Marguerite,  qui  n'avait 
encore  que  trois  ans,  et  le  dauphin  Louis,  qui  en  avait  cinq 
à  peine.  On  lui  promettait  à  ce  prix  la  cession  du  duché  de 
Berry  ou  du  comté  d'Evreux,  à  son  choix,  après  la  déli- 
vrance du  royaume  (H.  Martin,  t.  6,  p.  121).  Le  comte 
d'Evreux  lui-même  et  l'archevêque  de  Reims  accompa- 
gnaient Alain  Chartier  dans  cette  mission  ;  mais  c'était  lui 
qui,  sans  doute,  était  chargé  de  faire  les  premières  ouver- 
tures des  négociations,  puisqu'il  partit  et  fut  admis  un  peu 
avant  eux  auprès  du  roi.  Quoi  qu'il  assure  que  leur  arrivée 
n'a  été  que  retardée  par  un  pur  hasard  et  qu'il  ne  s'attribue 
à  lui-même  qu'un  rang  secondaire,  et  semble  ne  se  donner 
que  pour  l'agent  confidentiel  du  roi  de  France  dans  cette 
ambassade,  rien  ne  répond  moins  à  cette  idée  que  le  ton  de 
la  pièce  latine  que  nous  publions  dans  notre  appendice.  Il 
eût  été  difficile,  en  effet,  même  à  cette  époque,  de  pousser 
plus  loin  l'abus  des  formes  pédantesques  que  l'usage  et  l'é- 
tiquette imposaient  à  l'orateur  dans  les  harangues  d'apparat. 
Le  roi  d'Ecosse  passait,  il  est  vrai,  pour  un  connaisseur  en 
fait  d'art  et  de  littérature  ;  mais  on  peut  dire  que  le  bon 
goût  ne  lui  faisait  pas  moins  défaut  qu'à  l'empereur  Sigis- 
mond,  s'il  a  pu  prendre,  comme  lui,  quelque  plaisir  au 
prodigieux   fatras  par  lequel  notre  orateur  semble  avoir 


—  91  — 

cherché  à  se  surpasser  lui-même  dans  cette  circonstance. 
Dès  les  premiers  mots  de  cette  étrange  pièce,  dont  le  texte, 
comme  nous  le  verrons  plus  loin,  est  des  plus  incorrects  et 
plein  d'obscurités  et  de  lacunes,  on  se  demande  si  c'est  là 
véritablement  une  harangue;  si  ce  n'est  pas  plutôt  une 
lettre  ou  même  un  simple  projet  dicté  à  un  secrétaire  igno- 
rant qui,  en  écrivant,  ne  s'en  rapporte  qu'à  son  oreille,  et 
non  aux  règles  de  l'orthographe  dont  il  paraît  n'avoir  ni 
souci,  ni  connaissance.  Toutes  ces  suppositions,  en  effet, 
sont  admissibles  à  un  certain  degré,  car  si  l'exubérance 
oratoire  annonce  une  harangue  d'apparat,  la  mention  qui 
termine  le  manuscrit  lui  donne  aussi  le  titre  de  lettre, 
puisqu'elle  est  ainsi  conçue  :  Expliciunt  Alani  epistole 
(sic)  cujus  anima  requiescat  in  pace. 

Pour  toutes  ces  raisons,  nous  croyons  devoir  nous  borner 
à  donner  tel  qu'il  est  le  texte  de  cette  pièce,  qui  ne  nous 
apprend,  d'ailleurs,  rien  de  nouveau  et  qui  ne  fut  publié, 
par  un  copiste  des  plus  inhabiles  évidemment,  qu'après  la 
mort  d'Alain  Chartier,  comme  l'annonce  la  mention  finale 
que  nous  venons  de  citer.  Nous  renvoyons  pour  le  reste 
aux  notes  et  aux  observations  dont  elle  est  le  sujet  dans 
notre  appendice.  Il  nous  paraîtrait  peu  juste,  dans  tous  les 
cas,  de  faire  sérieusement  le  procès  à  l'auteur,  sur  une  pièce 
posthume  aussi  défectueuse.  Il  suffira  de  rappeler  que 
l'ambassade  eut  tout  le  succès  qu'on  pouvait  en  attendre,  et 
si  ce  n'est  pas  au  talent  de  l'orateur  oflBciel  qu'on  peut  faire 
honneur  de  ce  succès,  que  rien,  du  reste,  ne  pouvait  rendre 
douteux,  il  faut  du  moins  y  voir  une  nouvelle  preuve  de 
l'estime  qu'inspiraient  son  caractère  personnel  et  son 
talent,  et  de  la  confiance  dont  l'honorait  particulièrement 
Charles  YII.  Cette  confiance  même  pouvait  cependant  de- 
venir un  danger  pour  lui,  comme  elle  l'était  à  cette  époque 


—  92  — 

pour  tous  ceux  que  la  sincérité  de  leur  dévouement  en  ren- 
dait dignes  aux  mêmes  titres. 

§5.    —    Du    LIVRE    INTITULÉ    ESPERANCE    OU    CONSOLATION 

DES  Trois  Vertus  et  de  la  Disgrâce  qu'Alain  Chartier 
APPELLE  son  Dolent  Exil. 

H  y  avait,  en  effet,  à  ce  moment  là  même  où  la  monarchie 
avait  plus  que  jamais  besoin  du  concours  énergique  de  tous 
ceux  qui  ne  voulaient  pas  désespérer  de  son  salut,  un  écueil 
contre  lequel  venaient  échouer  les  plus  sages  combinaisons 
de  la  politique  et  les  plus  patriotiques  efforts  des  hommes  de 
cœur.  Cet  écueil,  c'était  la  déplorable  faiblesse  du  monarque 
lui-même,  dont  la  volonté,  incapable  de  toute  initiative  per- 
sonnelle ,  était  entièrement  à  la  merci  de  celle  d'un  favori 
qui  semblait  jouer  auprès  de  lui  le  rôle  d'un  véritable  traître. 
Personne,  en  effet,  n'a  jamais  peut-être  plus  mérité  d'être 
qualifié  ainsi  que  cet  indigne  La  Trémouille,  qui  n'avait  pas 
de  plus  grand  souci  que  d'éloigner  de  son  maître  tous  ceux 
qu'il  jugeait  capables  de  lui  disputer  la  direction  de  cette 
faible  volonté  dont  il  avait  su  se  rendre  maître.  Le  conné- 
table de  Richemont  avait  cru  s'emparer  de  cette  direction, 
dont  il  était  d'ailleurs  plus  digne  que  tout  autre  par  ses  ser- 
vices, en  frappant  impitoyablement  les  favoris  qui  la  lui  dis- 
putaient, sans  paraître  craindre  de  s'aliéner  par  là  un  maître 
qui  les  lui  abandonnait  aussi  facilement  qu'il  les  avait  pris, 
et  il  lui  en  avait  donné  un  de  son  choix  et  tout  à  son  ser- 
vice, dans  la  personne  de  La  Trémouille;  mais  il  avait  été 
lui-même  victime  de  celui-ci,  qui  voulait  éviter  le  sort  de 
ses  prédécesseurs.  La  disgrâce  du  connétable,  outre  qu'elle 
privait  la  cause  royale  d'un  de  ses  plus  fermes  soutiens,  avait 
entraîné  la  défection  du  duc  de  Bretagne,  son  frère  ;  et  La 


—  93  — 

Trémouille,  dont  la  coupable  jalousie  n'épargnait  aucun  des 
serviteurs  les  plus  dévoués  de  son  maître,  ne  pouvait  guère 
ménager  Alain  Chartier,  qui  avait  plus  de  titres  que  beaucoup 
d'autres  à  sa  confiance  et  à  sa  faveur.  Ce  serait  alors  le  cas 
de  placer  à  cette  date  de  1428  le  commencement  de  ces  dix 
années  d'exil  dont  parle  le  prologue  du  Livre  de  l'Espé- 
rance^ que  quelques-uns  intitulent  aussi  le  Livide  de  l'ExiL 
exil  ou  disgrâce  qui  aurait  pu  naturellement  cesser  lors  de 
l'arrivée  de  Marguerite  d'Ecosse  en  France.  Nous  dirons  plus 
loin,  en  parlant  de  cet  ouvrage,  le  plus  considérable  de  tous 
ceux  de  notre  auteur,  les  raisons  qui  nous  ont  fait  longtemps 
hésiter  à  adopter  cette  supposition,  à  laquelle  cependant  nous 
croyons  devoir  nous  arrêter  décidément,  bien  que  les  raisons 
contraires  ne  nous  paraissent  pas  absolument  dépourvues  de 
vraisemblance.  Si,  en  effet,  on  reconnaît  dans  les  vers 
suivants  la  plainte  légitime  d'un  serviteur  dévoué,  frappé 
comme  tant  d'autres  par  une  injuste  disgrâce,  il  semble  diffi- 
cile d'admettre  ce  que  disent  les  trois  derniers  sur  l'état  de 
la  France  après  la  miraculeuse  mission  de  Jeanne  d'Arc  : 

Las  !  nous  chétifs  et  de  maie  heure  nez 
Avons  esté  à  naistre  destinez  ! 
Quant  le  hault  pris  du  Royaume  dechiet 
Et  nostre  honneur  en  grief  reprouche  chiet  ; 
Qui  fut  jadis  franc,  noble  et  bien  heure, 
Or  est  faict  serf,  confus  et  espeuré  ;    ■ 
Et  nous  fuitifs,  exiliez  et  dispers, 
Avons  tous  maulx  esuyez  et  espers  ; 
Et  tous  les  jours  en  douleurs  gémissons, 
Povres,  chassez,  à  honte  vieillissons 
Desers,  despiz,  nuz  et  déshéritez 
Pour  droit  suyvir  et  amer  véritez. 
Portans  en  cueur  dur  regret  et  remors 
Du  temps  perdu,  pays  conquis,  amis  mors, 
En  l'avenir  que  penser  ne  savons 
Fors  que  petit  d'Espérance  y  avons 


—  94  — 

Qnant  nous  voyons  ainsi  France  déchoir 
Et  à  nous  tous  du  dechiet  mescheoir. 
(P.  262.) 

L'année  même  de  cette  mission ,  le  cours  des  événements 
avait,  il  est  vrai,  forcé  le  roi  de  rappeler  auprès  de  lui  le 
connétable  de  Richemont,  malgré  La  Trémouille,  mais  sans 
mettre  fin  pourtant  à  la  disgrâce  de  tous  les  autres  servi- 
teurs punis  par  lui  de  leur  fidélité.  Cependant,  malgré  le 
miracle  lui-même  et  le  parti  qu'en  avait  habilement  tiré  le 
connétable,  aidé  de  Dunois  et  de  plusieurs  autres  illustres 
guerriers,  la  marche  des  affaires  du  roi  n'avait  pas  été 
à  beaucoup  près  aussi  rapide  que  le  mouvement  qui  l'avait 
amené  à  Reims  à  travers  les  Anglais,  pour  y  recevoir 
l'onction  sainte.  L'enthousiasme  irrésistible  causé  dans  le 
premier  moment  par  ce  prodige  n'avait  été  sérieux  et 
profond  que  dans  le  peuple,  mais  non  à  la  cour  qui  semblait 
vouloir  en  effacer  l'impression,  et  elle  n'y  avait  que  trop 
réussi  depuis  le  supplice  de  Jeanne  d'Arc,  dont  la  mémoire 
n'en  restait  pas  moins  populaire.  Le  seul  résultat  politique 
un  peu  important  qu'il  eût  contribué  à  produire  était  la  paix 
d'Arras  qui  n'était  pas  un  véritable  dénouement,  puisqu'elle 
ne  mettait  fin  qu'à  la  guerre  entre  la  maison  de  France  et 
celle  de  Bourgogne,  mais  non  à  la  domination  des  Anglais, 
tout  en  leur  portant  un  coup  dont  ils  semblaient  ne  pas 
pouvoir  se  relever.  La  misère  était  grande  en  France,  où 
une  longue  guerre  avait  ruiné  les  villes  non  moins  que  les 
campagnes  et  épuisé  les  dernières  ressources.  Paris,  dont  le 
connétable  avait  pu  reprendre  possession  en  1436,  n'était 
plus  que  l'ombre  de  lui-même.  Rien  enfin  n'annonçait 
comme  prochaine  encore  l'heure  de  la  délivrance  définitive. 
Des  bandes  d'aventuriers,  que  l'appât  du  pillage  attirait 
dans  l'armée  du  roi  et  que  les  paysans  appelaient  écor- 


—  95  — 

eheiirs ,  ne  faisaient  qu'accroître  la  dévastation  par  des 
brigandages  dont  ils  partageaient  les  profits  avec  un  grand 
nombre  de  grands  et  de  princes,  leurs  complices.  Le  roi,  qui 
était  enfin  sorti  de  sa  torpeur  accoutumée  pour  marcher 
contre  un  de  leurs  chefs  les  plus  redoutés,  avait  réussi  un 
instant  à  les  réprimer,  et  après  avoir  payé  de  sa  personne 
à  la  prise  de  Montereau,  il  avait  fait  à  Paris  sa  rentrée 
solennelle  le  12  novembre  1437,  mais  sans  pouvoir  porter 
remède  à  la  misère  publique,  qui  là,  plus  qu'ailleurs,  avait 
accumulé  les  ruines  et  amené  la  désertion  des  principaux 
habitants.  Cette  misère,  en  1438,  dépasse  tout  ce  qu'on 
avait  éprouvé  depuis  vingt  ans.  La  famine  et  les  maladies 
épidémiques  décimaient  la  population.  Le  Bourgeois  de 
Paris  assure  dans  son  journal  qu'il  mourut  dans  le  cours 
de  l'année  environ  cinq  mille  personnes  à  l'Hôtel-Dieu  et 
plus  de  quarante  mille  dans  la  ville.  Paris,  ajoute-t-il, 
était  si  désert  et  si  désolé  que  les  loups  qui  y  venaient 
la  nuit  y  étranglèrent  et  y  mangèrent  plusieurs  per- 
sonnes dans  les  rues  détournées.  Enfin  Richemont  lui- 
même,  découragé,  semblait  prêt  à  déposer  les  pouvoirs 
dont  il  était  revêtu.  En  présence  d'un  pareil  spectacle, 
Alain  Chartier,  qui,  dans  les  méditations  de  la  solitude 
à  laquelle  le  condamnait  une  disgrâce  très-probable  selon 
nous,  et  qu'il  pouvait  appeler  son  Exil,  cherchait  les 
consolations  de  la  philosophie  et  de  la  religion,  ne  sem- 
blait-il pas  avoir  bien  des  raisons  de  dire  qu'il  avait  peu 
d'espérance  dans  l'avenir?  Voilà  pourquoi  nous  croyons 
pouvoir  placer  entre  1428  et  1438  les  dix  années  de  ce 
Dolent  Exil,  date  que  semble  d'ailleurs  confirmer  un  passage 
du  livre  même  de  VExil  (p.  311),  où  il  est  dit  que  les  maux 
de  la  France,  qui  durent  depuis  si  longtemps,  ne  font  que 
s'accroître  depuis  vingt  ans.  Rien  n'est  plus  vrai  de  1418 


—  96  — 

à  1438,  et  il  n'en  pourrait  être  tout-à-fait  de  même  de  1408 
à  1428.  C'est  aussi  pour  cela  que  nous  croyons  devoir 
supposer  que  le  grand  ouvrage  qu'il  avait  commencé  à  ce 
sujet  n'est  resté  inachevé  que  parce  que  sa  rentrée  à  la  cour, 
qu'on  ne  pouvait  sans  doute  refuser  à  Marguerite  d'Ecosse, 
ne  lui  laissa  plus  les  loisirs  nécessaires  pour  le  continuer. 
Nous  consacrerons  d'ailleurs  un  chapitre  à  part  à  l'étude 
spéciale  de  cet  ouvrage,  où  l'on  peut  dire  qu'il  a  mis  toute 
son  âme. 

Nous  ne  voulons  pas  cependant  oublier  ce  que  nous  avons 
dit  plus  haut  de  la  vraisemblance  des  raisons  contraires  à 
l'hypothèse  à  laquelle  nous  nous  sommes  arrêté.  La  plus 
grave  de  toutes  ces  raisons,  et,  à  vrai  dire,  la  seule  objec- 
tion bien  sérieuse  contre  la  date  que  nous  donnerons  à  ce 
Livre  de  l'Exil,  c'est  le  silence  complet  de  l'auteur  sur  un 
événement  tel  que  la  mission  de  Jeanne  d'Arc,  qui  répondait 
si  bien  à  cette  idée  sur  laquelle  il  revient  souvent  :  la  main 
de  Dieu  est  sw  nous.  Comment  concilier  un  pareil  silence 
avec  la  foi  dans  la  Providence  divine,  dont  il  y  avait  là 
une  si  éclatante  manifestation?  Quoi  de  plus  triste,  quoi 
de  plus  contraire  à  ce  que  nous  avons  dit  jusqu'ici  des 
sentiments  d'Alain  Chartier,  que  de  supposer  qu'un  scru- 
pule de  courtisan  avait  pu  lui  fermer  la  bouche  sur  un 
événement  qui  avait  si  profondément  remué  et  remue  encore 
de  nos  jours,  après  plus  de  quatre  siècles,  tous  les  cœurs 
français?  Si  d'ailleurs,  cet  ouvrage  qui  contient,  comme 
nous  le  verrons,  tant  de  nobles  et  fortes  pensées  sur  la 
religion,  a  été  écrit  pendant  la  disgrâce  dont  parle  le  pro- 
logue, l'auteur  qui  met  cette  disgrâce  au  nombre  des 
malheurs  du  temps,  n'avait,  ce  semble,  aucune  raison  de 
ménager  par  un  silence  aussi  prudent  sur  ce  point,  l'ou- 
blieuse iii'^ratitude  d'une  cour  dont  il  était  banni. 


—  97  — 

Il  faut  répéter  ici  cependant  ce  que  nous  avons  déjà  dit  plus 
haut,  la  foi  à  ce  grand  mipacle  n'était  entière  et  profonde  que 
dans  le  peuple.  Il  s'en  fallait  de  beaucoup  qu'elle  le  fût 
à  un  degré  égal  dans  l'Église  elle-même  qui,  loin  de  songer 
un  seul  instant  à  canoniser  la  sainte  héroïne,  ne  voulut  pas 
même  désavouer  l'odieuse  conduite  de  l'évêque  Cauchon 
à  son  égard  (1)  ;  il  est  plus  que  probable  enfin  que  cette  foi 
n'existait  pas  bien  fermement  chez  les  Richemont,  les  Dunois 
et  les  autres  chefs,  qui  étaient  portés  à  ne  voir  dans  cette 
fille  du  peuple  qu'un  instrument  dont  ils  auraient  su  habi- 
lement tirer  parti.  Des  doutes  avaient  donc  pu  pénétrer  dans 
quelques  bons  esprits,  et  notamment  dans  celui  d'Alain 
Chartier,  plein  d'un  si  profond  respect  pour  l'autorité  de 
l'Église,  qui  avait  bien  plus  contribué  à  les  entretenir  qu'à 
les  dissiper.  De  plus,  et  cette  considération  peut,  ce  nous 
semble,  atténuer  l'accusation  d'ingratitude  qui  pèse  sur  la 
mémoire  de  Charles  VII  et  de  ses  conseillers,  au  moment 
où  la  paix  d'Arras,  après  de  si  longs  efforts  et  au  prix  de 
tant  de  concessions  plus  ou  moins  humiliantes,  ramenait 
enfin  auprès  de  lui  le  duc  de  Bourgogne,  c'eût  été  plus 
qu'une  faute  politique  d'éveiller,  par  le  nom  seul  de  Jeanne 
d'Arc,  le  souvenir  de  l'odieux  marché  qui  l'avait  livrée  aux 
Anglais  et  qui  reste,  pour  cette  orgueilleuse  maison  de 
Bourgogne,  une  honte  à  jamais  ineffaçable.  Alain,  qui  avait 
tant  et  si  longtemps  travaillé  à  la  réconciliation  accomplie  enfin 
par  le  traité  d'Arras,  et  qui  d'ailleurs,  comme  nous  l'avons 
déjà  remarqué,  évitait  avec  le  plus  grand  soin  les  personna- 


(1)  La  vérité  cependant  finit  par  se  faire  jour,  et  il  serait  injuste  de  faire 
peser  sur  l'Eglise  la  responsabilité  du  crime  d'un  prélat  indigne  :  en  1-155 , 
la  Cour  de  Rome  rendit  un  jugement  qui  proclamait  l'innocence  de  Jeanne 
d'Arc,  et  tout  récemment  la  Pucelle  d'Orléans  a  trouvé,  dans  M?''  Dupanloup, 
un  éloquent  panégyriste. 

7 


—  98  — 

lités  blessantes,  pourrait  donc  paraître  plus  qu'excusable  de 
n'avoir  pas  voulu  évoquer  un  pareil  souvenir,  ni  même  y  faire 
la  moindre  allusion.  Qu'elle  qu'eût  pu  être,  d'ailleurs,  sa  foi 
dans  le  miracle,  son  silence  à  ce  sujet  ne  portait  aucune  atteinte 
à  celle  qu'il  avait  dans  l'action  de  la  Providence  divine. 

Une  dernière  considération  enfin,  dont  il  ne  faut  pas 
oublier  de  tenir  compte,  c'est  que  ce  Livre  de  l'Eœil,  que 
nous  supposons  écrit  en  1438,  c'est-à-dire  trois  ans  au  plus 
après  le  traité  d'Arras,  n'est  pas  terminé.  Des  trois  personnes 
mises  en  scène,  ou.ire  Eîitendement ,  qui  n'est  là  évidemment 
que  pour  donner  la  réplique,  deux  seulement  ont  pris  plus 
ou  moins  longtemps  la  parole,  Foi  d'abord,  puis  en  dernier 
lieu  Espérance,  sa  sœur,  à  qui  l'auteur  donne  pour  point 
de  départ  cette  belle  pensée  de  l'épître  aux  Hébreux  :  Fides 
sperandaru7n  substantiam  reriwi,  dont  elle  développe 
longuement  diverses  applications  plus  ou  moins  importantes, 
mais  sans  les  épuiser  toutes  à  beaucoup  près,  et  sans  conclure, 
car  elle  s'arrête  lorsqu'elle  avait  encore  beaucoup  à  dire.  Dans 
tous  les  cas,  il  restait  à  entendre  Charité,  la  troisième  sœur, 
que  l'auteur  n'a  pas  mise  en  scène  pour  ne  lui  rien  faire  dire. 
On  ne  peut  donc  tirer  de  son  silence  sur  les  choses  dont  il 
n'a  pas  encore  parlé  aucun  argument  sérieux  contre  lui. 

C'est  le  moment,  selon  nous,  de  produire  dans  cette 
discussion  une  autre  pièce  des  plus  importantes,  qui  paraît 
avoir  été  inconnue  aux  biographes  d'Alain  Chartier,  ou 
négligée  bien  à  tort  par  eux,  et  que  nous  croyons  devoir 
joindre  à  celles  de  notre  appendice,  bien  qu'elle  ait  été 
publiée  une  première  fois  dans  un  recueil  où  elle  a  pu  passer 
inaperçue,  et  en  dernier  lieu,  dans  le  savant  ouvrage  de 
M.  Quicherat,  sur  le  double  procès  de  Jeanne  d'Arc  (t.  V, 
p.  131),  où  elle  est  enfin  dans  la  lumière  et  à  la  place  qui  lui 
convient. 


99  — 


§  6.  —  Lettre  sur  Jeanne  d'Arc. 

Cette  pièce ,  qui  ne  nous  apprend  rien  de  nouveau , 
puisqu'elle  ne  contient  que  les  faits  les  plus  connus,  et  qui, 
par  conséquent,  a  moins  d'importance  pour  l'histoire  pro- 
prement dite  que  pour  la  mémoire  d'Alain  Chartier,  est  une 
lettre  dans  laquelle  il  fait,  sans  se  nommer  lui-même,  à  un 
personnage  qui  le  lui  avait  demandé,  mais  qu'il  ne  nomme 
pas  non  plus,  le  récit,  très-succinct  et  qui  semble  n'être  que 
son  attestation  personnelle,  des  choses  merveilleuses  accom- 
plies par  Jeanne  d'Arc  jusqu'au  sacre  de  Reims  inclusivement, 
auquel  s'arrête  la  relation.  C'est  une  date  qui  nous  oblige, 
on  le  voit,  à  revenir  sur  nos  pas,  puisque  la  discussion 
à  laquelle  nous  avons  consacré  le  paragraphe  précédent 
nous  avait  conduit  jusqu'à  l'année  1438  et  qu'il  s'agit 
maintenant  de  ce  qui  s'est  passé  en  1429.  Mais  cette  lettre, 
sans  date,  sans  signature  et  sans  désignation  précise  et 
nominale  du  personnage  auquel  elle  est  adressée,  peut  pro- 
voquer quelques  doutes  sur  chacun  de  ces  trois  points  : 
1°  Quant  à  la  date,  le  doute  disparaît  aisément,  pour  peu 
qu'on  fasse  attention  au  ton  même,  qui  est  celui  de  l'im- 
pression toute  récente  d'un  vif  enthousiasme  excité  par  le 
miracle  dont  le  sacre  de  Reims  venait  d'être  le  merveilleux 
dénouement.  Elle  est  donc  postérieure  à  ce  grand  événement, 
mais  de  bien  peu  probablement,  puisque  c'est  là  que  s'arrête 
la  relation.  L'auteur,  qui  ne  fait  que  reproduire  et  confirmer 
par  son  témoignage  les  circonstances  merveilleuses  sur 
lesquelles  l'interrogeait  son  correspondant,  aurait-il  gardé  le 
silence,  comme  il  le  fait,  sur  la  trahison  et  sur  le  supplice, 
si  l'un  et  l'autre  avaient  eu  lieu  déjà  au  moment  où  il  écrivait? 


—  100  — 

C'est  ce  qui  nous  semble  absolument  inadmissible.  2°  Il  est 
vrai  qu'il  ne  se  nomme'pas  et  ne  nous  donne  aucune  indica- 
tion précise  sur  sa  personne.  Mais  peut-il  être  autre  qu'Alain 
Chartier  ?  Ici  le  doute,  nous  en  convenons,  peut  paraître  plus 
admissible  que  pour  la  date.  M.  Quicherat  ne  paraît  pas 
considérer  comme  décisive  la  preuve  tirée  de  ce  que  les  deux 
manuscrits  de  la  lettre  en  question  se  trouvent  également 
dans  deux  recueils  de  lettres  d'Alain  Chartier.  A  cette  preuve, 
qui  a  pourtant,  on  ne  saurait  le  nier,  une  valeur  incontes- 
table, et  qui  a  suffi  pour  établir  l'authenticité  de  la  pièce 
relative  à  la  mission  d'Ecosse,  nous  en  ajouterons  une  autre 
que  nous  pouvons  dire  intrinsèque,  et  qui,  pour  les  deux 
pièces  également,  fait  disparaître  toute  espèce  de  doute  : 
c'est  la  preuve  que  nous  fournit  le  style  même  de  cette  lettre, 
oîi  l'on  reconnaît  non  seulement  un  imitateur  de  Sénèque 
dans  des  antithèses  telles  que  celles-ci  par  exemple  :  fœmina 
cum  viris,  indocia  cum  doctis,  sola  ciim  multis,  inflma 
a  miiliis  despecia,  mais  aussi  un  rhéteur  qui  sait  placer 
à  propos  les  figures  les  plus  recommandées  par  les  maîtres, 
telles  que  la  suivante  :  Quid  eoruni  est  quœ  hahere  duces 
in  hellis  oportet  qiiod  puella  non  hahcat?  An  pru- 
dentiam  'tnilitarem  ?  Hahet  mirabilem.  An  fortitu- 
dine?n?  Habet  ayiimum  eœcelsum  superque  onines.  An 
diligentiam?  Vincit  siiperos.  An  Jusiiiiam?  An  virtu- 
teni?  An  felicitateyn?  Et  his p)rœter  cœteros  est  ornata. 
Remarquons  en  passant  que  cette  figure,  ainsi  que  l'emploi 
de  tous  les  verbes  au  présent,  prouve  d'abord  que  la  Pucelle 
existe  encore  au  moment  où  l'auteur  écrit,  et  ensuite  qu'elle 
est  dans  tout  l'éclat  de  son  prestige  si  vivement  ressenti  par 
Charles  VII  lui-même.  L'auteur  a  dit  plus  haut,  en  parlant  de 
l'entretien  secret  du  roi  avec  Jeanne  :  Quid  locutasit,  nemo 
est  qui  sciât  illud.  Tamcn  riianifesiissimuin  est  o'cgem 


—  lOJ   — 

relut  spiritu  (1)  non  mediocri  fuisse  alacritate  per- 
fusum.  On  sent  enfin,  dans  tout  le  cours  de  ce  récit  généra- 
lement simple  et  exact,  et  qui  ne  relate  que  des  faits  bien 
connus,  quelque  chose  de  mieux  qu'une  vaine  rhétorique.  Le 
ton  en  est  sincèrement  animé  d'un  bout  à  l'autre,  et  l'espèce 
de  péroraison  qui  le  termine  rappelle  les  plus  beaux  des 
mouvements  oratoires  que  nous  avons  déjà  cités  dans  Alain 
Chartier.  Ne  cherchons  donc  pas  à  contester  à  notre  auteur 
un  titre  littéraire  dont  il  est  digne  à  tous  égards. 

3°  Enfin,  quant  au  nom  du  personnage  qui  avait  fait 
demander  la  relation  authentique  par  l'abbé  de  Saint-Antoine 
ou  par  l'archevêque  de  Vienne  (de  Reims,  suivant  Lami), 
c'est  bien,  comme  l'affirme  Lami,  nous  le  croyons  malgré 
l'affirmation  contraire  de  M.  Quicherat,  l'empereur  Si- 
gismond  lui-même,  qui  avait  les  plus  fortes  raisons  pour 
préférer  à  tout  autre  le  témoignage  d'Alain  Chartier,  qu'il 
avait  connu  et  apprécié  lors  de  sa  mission  en  Allemagne. 
M.  Quicherat  n'oppose  à  l'assertion  de  Lami  qu'une  seule 
objection,  dont  nous  avouons  ne  pouvoir  comprendre  la 
valeur.  C'est,  dit-il,  «  qu'un  secrétaire  du  roi  de  France, 
»  écrivant  à  l'empereur  d'Allemagne,  ne  l'aurait  pas  appelé 
»  illustrissime  princeps.  »  En  quoi  donc  ces  expressions 
pourraient-elles  être  moins  admissibles  que  les  suivantes  : 
Rex  clementissime,serenissime  Cœsar,  tuaserenitas,  et 
autres  du  même  genre  que  nous  lisons  dans  les  deux  discours 
adressés  à  l'empereur?  Si  M.  Quicherat  ne  les  trouvait 
pas  assez  respectueuses,  il  n'en  pourrait  dire  autant  de 
celles-ci,  qui  se  trouvent  quelques  lignes  plus  loin   dans 


(1)  M.  Quicherat  préfère  avec  raison  ce  mot  du  manixscrit  de  Paris 
à  celui  de  .tjjrcfum  qu'on  lit  dans  l'édition  de  Lami,  et  qui  serait  une  assez 
grossière  inconvenance. 


-  102  - 

l'exorde  de  la  lettre  en  question  :  Splendore  ac  magni- 
tudine  vestvn  coymnotus . . . 

De  toute  cette  discussion  il  nous  est  donc  permis  de 
conclure  :  1°  que  la  date  de  la  lettre  est  postérieure,  mais 
de  très-peu,  à  la  cérémonie  du  sacre  de  Reims,  et  antérieure 
à  la  trahison  et  au  supplice  ;  2°  que  l'auteur  ne  peut  pas 
être  autre  qu'Alain  Cliartier  ;  3°  que  le  personnage  auquel 
la  lettre  est  adressée  sur  sa  demande  est  bien,  comme  le  dit 
Lami,  l'empereur  Sigismond. 

Nous  ne  parlerons  pas  du  texte  de  cette  lettre,  qui  a  eu  le 
même  sort  que  les  autres  documents  insérés  dans  les 
recueils  manuscrits  des  lettres  d'Alain  Cliartier,  transcrites, 
probablement  sous  la  dictée,  par  des  copistes  aussi  inhabiles 
qu'ignorants.  Le  latin,  souvent  plat,  est  aussi  incorrect  et 
aussi  obscur  en  maint  endroit  que  la  lettre  ou  harangue  au 
roi  d'Ecosse  dont  nous  avons  parlé  plus  haut.  L'autorité 
d'un  savant  aussi  compétent  en  pareille  matière  que  M.  Qui- 
cherat  est  plus  que  suffisante,  selon  nous,  pour  que  l'on  s'en 
tienne,  sauf  découverte  ultérieure  de  manuscrits  plus  satis- 
faisants que  ceux  de  la  bibliothèque  de  Florence  ou  de  notre 
Bibliothèque  nationale,  au  texte  qu'il  a  tiré  de  la  compa- 
raison de  ces  deux  manuscrits,  et  qu'il  a  publié  dans  le 
cinquième  volume  des  deux  procès  de  Jeanne  d'Arc.  C'est 
du  moins  celui  que  nous  avons  cru  devoir  adopter  sans 
aucun  changement  dans  notre  appendice. 

Ainsi  tombent  et  doivent  disparaître  toutes  les  pré- 
ventions défavorables  auxquelles  donnait  lieu  contre  Alain 
Chartier  son  silence  sur  Jeanne  d'Arc,  préventions  dont 
nous  n'avions  pu  nous  défendre  nous-même,  et  qui  n'ont 
cédé  qu'à  une  assez  longue  discussion,  comme  on  vient  de  le 
voir.  11  a  ressenti  en  véritable  Français  et  exprimé  dans 
un  langage  digne  de  lui  ce  qu'il  y  avait  de  merveilleux  et  de 


—  103  — 

visiblement  providentiel  dans  ia  mission  de  la  jeune 
Lorraine.  Qu'il  l'ait  fait  alors  qu'il  était  en  disgrâce,  il  n'en 
a  que  plus  de  mérite;  mais  c'est,  nous  en  convenons,  un  point 
sur  lequel  sa  lettre  ne  donne  aucun  éclaircissement,  et  qui, 
en  attendant  mieux,  reste  une  hypothèse.  Ce  qui  n'en  est  plus 
une,  c'est  la  position  de  notre  auteur  à  la  cour  à  partir 
de  1638  :  nous  allons  en  parler  dans  le  chapitre  suivant. 


LIVRE  PREMIER. 


CHAPITRE  V. 


Alain  Cliartier  à  la  cour  après  l'arrivée  en  France  de 
]!IIar«,*nerite  d'Ecosse.  La  Lettre  à  un  Ami  ingrat,  le 
Curial  ;  le  Bréviaire  des  Nobles,  la  Ballade  de  Fougères, 
fin  de  la  partie  biograpliiqne  et  du  premier  livre. 


§  1.  —  Retour  a  la  cour,    faveur  dont  il  y  jouit, 

MALGRÉ    quelques   INIMITIES    ATTESTEES   PAR   LA   LETTRE 

A  UN  Ami  ingrat. 

L'apparition  de  Jeanne  d'Arc  sur  la  scène  historique, 
les  circonstances  aussi  merveilleuses  qu'incontestables  qui 
accompagnent  sa  mission  et  en  assurent  le  succès,  la  réunion 
la  plus  complète  et  la  plus  authentique  que  l'on  connaisse 
de  tous  les  caractères  qui  constituent  ce  que  l'on  appelle  un 
miracle,  tout  enfin,  jusqu'à  ce  triste  dénouement  qui  est 
comme  la  passion  de  la  sainte  victime,  avait  si  profondément 
remué  les  esprits  qu'il  n'est  pas  un  seul  écrivain,  poète  ni 
prosateur,  pas  un  seul  historien  qui  n'en  ait  parlé  avec 
émotion,  même  parmi  ceux  qui  ne  voulaient  pas  reconnaître 
là  le  signe  d'une  intervention  providentielle,  soudaine  et 
directe  en  faveur  de  la  Fi'ance.    Jamais  la  mvstérieuse 


—  105  — 

puissance  de  la  simplicité  et  de  la  pureté,  ces  deux  ailes 
par  lesquelles,  nous  dit  l'Imitation,  la  piété  élève  l'âme  au- 
dessus  du  monde,  ne  s'était  mieux  fait  sentir  que  dans 
toutes  les  actions  et  les  paroles  de  cette  jeune  fille  si 
naïvement  héroïque,  et  qui  ne  demandait  qu'à  se  retirer 
loin  du  monde  après  l'avoir  sauvé.  Si,  en  présence  d'un 
pareil  spectacle,  le  doute  ne  semblait  guère  possible  chez 
un  homme  sincèrement  religieux  et  ami  de  son  pays,  le 
silence  absolu  d'un  secrétaire  du  roi  sur  un  pareil  prodige 
était  peut-être  moins  pardonnable  qu'à  tout  autre,  et  le 
rendait  solidaire  de  l'ingratitude  de  son  maître  et  de  toute 
la  cour.  Ce  grief  disparaît  heureusement  devant  la  lettre 
que  nous  venons  de  citer,  et  qui  contient  des  paroles  tout-à- 
fait  dignes  de  la  gracieuse  récompense  de  Marguerite.  On 
ne  peut  pas  dire  non  plus,  ce  nous  semble,  que  ce  soit  une 
conjecture  hasardée  que  d'attribuer,  en  grande  partie  du 
moins,  à  cette  jeune  et  malheureuse  princesse  la  rentrée  en 
grâce  de  son  poète  favori,  qui  paraît  dès  ce  moment  avoir 
passé  à  la  cour  le  reste  de  sa  vie. 

S'il  put  y  rendre  des  services,  il  ne  devait  pas  manquer, 
par  conséquent,  d'y  faire  aussi  des  ingrats.  C'est  ce  que 
prouve  du  moins  la  lettre  intitulée  :  Invectiva  contra 
ingratuni  amicum,  dont  il  semble  naturel  de  reporter  la 
date  à  l'époque  de  sa  faveur.  L'ingratitude  est  le  vice  le 
plus  ordinaire  et  en  quelque  sorte  le  plus  inévitable  de  la 
vie  de  cour.  C'est  là  surtout  qu'elle  est  d'autant  plus 
grande  que  les  devoirs  de  la  reconnaissance  sont  plus  im- 
périeux. Ces  devoirs  étaient  réciproques,  à  ce  qu'il  paraît, 
et  fondés  primitivement  sur  des  services  mutuels  entre  notre 
auteur  et  l'ami  dont  il  se  plaint.  En  quoi  consistaient  ces 
services?  La  lettre  ne  le  dit  pas  clairement  et  nous  ne 
croyons  pas  qu'il  soit  important  de  le  rechercher.  On  voit 


—  106  — 

seulement  que  la  rupture  entre  les  deux  amis  a  pour  cause, 
comme  toujours,  la  fortune  de  l'un  devenue  bien  supérieure 
à  celle  de  l'autre,  et  engendrant  chez  le  plus  favorisé 
l'orgueil  et  le  dédain  envers  celui  qui  l'est  moins,  parce  qu'il 
n'a  pas  hésité  à  faire  le  sacrifice  de  ses  propres  intérêts  à 
ceux  de  son  faux-ami  ;  c'est  ainsi  que  tous  les  ingrats  ont 
coutume  de  payer  la  dette  de  la  reconnaissance.  Ils  s'en 
affranchissent,  il  est  vrai,  mais  ne  réussissent  pas  également 
à  s'affranchir  du  mépris  qu'ils  méritent,  et  Alain  Chartier 
exprime  le  sien  dans  des  termes  assez  vifs,  mais  toujours 
dignes;  d'une  latinité  souvent  fort  incorrecte,  il  est  vrai, 
quoique  non  dépourvue  d'une  certaine  élégance  de  diction, 
mais  où  le  tour  de  la  phrase  accuse  plus  que  partout  ailleurs 
l'imitation  de  Sénèque  :  «  Ce  que  je  t'écris,  lui  dit-il  en 
»  terminant,  n'est  pas  pour  te  ramener  aux  devoirs  de 
»  l'amitié,  ni  dans  la  moindre  intention  de  représailles.  Il 
»  me  suffit  de  te  faire  voir  que  je  connais  ton  caractère  et 
»  que  je  sais  ce  qu'exige  ma  dignité.  »  (P.  489.)  Il  trouve 
moyen,  enfin,  de  lui  décocher  un  dernier  trait  à  la  manière 
de  Sénèque,  dans  cette  formule  finale  :  Vale,  ut  decet  viros 
qui  sibi  solis  valent. 

Malgré  la  date  que  nous  avons  cru  devoir  donner  approxi- 
mativement à  cette  lettre,  nous  ne  nous  dissimulerons  pas 
qu'il  est  possible  de  lui  en  assigner  une  autre  plus  reculée, 
et  de  la  compter  par  exemple  parmi  les  causes  qui  ont 
amené  la  disgrâce  que  notre  auteur  appelle  son  exil,  et 
que  nous  avons  attribuée  à  La  Trémouille,  devenu  si  puissant 
lui-même  par  son  ingratitude  envers  Richemont.  Quelques 
phrases  de  la  lettre  pourraient  même  justifier  cette  conjec- 
ture ;  les  suivantes  entre  autres  :  In  causa  es,  quia  egenus 
sim.  nec  parum  temporis  aut  facultatis  modicum  tibi 
concessi,  aut,  verius  dicam,  in  te  consumpsi 


—  107  — 

Quœ  tua  fœdifraga  ingratitudine  deiurpasti  intus, 
habeas.  Maneant,  ego  ad  me  rediictus  vivam,  et  in  hoc 
gloriabor  a  te  segregaius,  quod  infractam  meam  fidem 
reporto,  tuam  violatam  relinquo.  hi  me  de  cœtero  nihil 
vindices.  Vive  tecuï)i„  et  cum  liis  quibus  amicitiam 
simulare  industria  est.  amicitiœ  caristia  carituris. 
C'est  là,  en  effet,  la  morale  des  favoris  de  la  trempe  de  La 
Trémouille.  Notre  seul  motif  de  préférence  pour  la  date  que 
nous  avons  adoptée,  c'est  qu'il  nous  semble  voir  dans  le 
style  de  cette  lettre  une  maturité  de  talent  plus  sensible 
que  dans  les  autres  ouvrages  latins  d'une  date  antérieure. 
C'est  ce  que  nous  remarquons  aussi  dans  la  pièce  française 
(lu  CuriaL  dont  nous  allons  parler. 

§  2.  —  Le  Curial. 

Au  point  de  vue  littéraire,  nous  n'hésitons  pas  à  dire  que 
l'auteur  n'a  rien  écrit  de  plus  achevé,  rien  qui  se  ressente 
moins  de  ses  défauts  les  plus  ordinaires,  que  ce  morceau,  le 
plus  concis  sans  contredit  et  le  plus  court  de  tous  ses  ou- 
vrages en  prose,  bien  qu'on  puisse  signaler  encore  plus 
d'une  longueur  et  d'assez  fréquentes  redites.  L'imitation  de 
Sénèque,  dont  il  cite  d'ailleurs  un  passage  tiré  de  ses  tra- 
gédies, ne  s'y  fait  pas  moins  sentir  que  dans  la  Lettre  à  un 
Ami  ingrat,  par  la  multiplicité  des  antithèses  et  le  tour 
aiguisé  de  la  phrase,  comme  dans  la  suivante,  par  exemple  : 
«  Si  tu  me  demandes  que  c'est  que  vie  curiale,  je  te  répons, 
»  frère,  que  c'est  une  pauvre  richesse,  une  habondance 
»  misérable,  une  haulteur  qui  chiet,  un  estât  non  estable, 
»  ainsi  comme  un  pillier  tremblant  et  une  moureuse  vie 
»  (p.  399).  »  Quant  aux  idées  qui  en  constituent  le  fond, 
ce  sont  des  lieux-communs,  si  l'on  veut,  mais  de  ces  lieux- 


—  108  — 

communs  qui  prennent  toujours  un  air  de  nouveauté  sous  la 
plume  d'un  bon  écrivain,  et  qui  ont  le  mérite  d'être  des 
vérités  de  tous  les  temps,  une  peinture  prise  sur  le  vif  des 
vices  et  des  misères  de  la  vie  de  cour.  Un  sentiment  vrai 
y  règne  d'un  bout  à  l'autre,  et  donne  au  langage  de  l'auteur 
la  touchante  éloquence  d'une  vive  et  sincère  amitié,  quand 
il  dit,  par  exemple  :  «  Suffise  à  toi  et  à  moi  que  l'un  de  nous 
»  deux  soit  infortuné  (p.  392)  !  »  Et  plus  loin,  p.  400  : 
«  Croj  sûrement,  frère,  et  n'en  doubte  pas,  que  tu  exerces 
»  très  bon  et  très  notable  office,  si  tu  sais  bien  user  de  la 
»  maîtrise  que  tu  as  en  ton  petit  hostel .. .  0  bienheurée 
»  maisonnette,  en  laquelle  règne  vertu  sans  fraude  ne 
»  barat,  et  qui  est  lionnestement  gouvernée  en  crainte  de 
»  Dieu  et  bonne  modération  de  vie  !  »  La  lettre  enfin  se 
termine  par  ces  mots  :  «  Et  si  tu  n'as,  au  temps  passé, 
»  cogneu  que  tu  ayes  été  bienheuré ,  si  apprens  à  le 
»  cognoistre  désormais  (p.  401).  »  A  qui  s'adressent  ces 
sages  conseils,  pleins  d'une  affectueuse  sollicitude?  Si  le 
mot  de  frère  n'est  pas  ici  une  pure  appellation  d'amitié,  quel 
est  ce  frère,  pris  d'une  velléité  si  soudaine  qu'elle  peut 
paraître  suggérée  plutôt  que  spontanée,  de  tenter  fortune 
à  la  cour?  Nous  ne  croyons  pas  que  ce  puisse  être  Guil- 
laume, l'aîné  des  trois  frères,  par  qui  Alain  a  été  primiti- 
vement patroné,  et  qui,  en  voie  de  devenir  évêque  de  Paris, 
s'il  ne  l'est  déjà  à  cette  époque,  exerce  dans  tous  les  cas 
tm  office  tout  autre  que  la  maîtrise  d'un  petit  hostel. 
Il  nous  semble  qu'il  est  plus  naturel  de  supposer  qu'il  s'agit 
du  plus  jeune  des  trois  frères,  de  ce  Thomas,  resté  ignoré, 
et  qui  n'en  a  peut-être  été  que  plus  heureux  dans  sa  mai- 
sonnette lionnestement  gouvernée  en  crainte  de  Dieu. 
L'éloquence  d'Alain  a  été  celle  d'un  bon- frère,  s'il  l'a  décidé 
à  y  rester,   quoique  le  contraire  résulte  d'un  document 


—  109  — 

authentique  que  M.  du  Fresne  de  Beaucourt  a  entre  les 
mains,  et  dans  lequel  Alain  et  Thomas  sont  mentionnés 
comme  frères  et  comme  étant  l'un  et  l'autre  notaires  et 
secrétaires  du  roi  Charles  VIL  C'est  même  là  la  seule 
preuve  que  nous  ayons  de  l'existence  de  ce  Thomas  Chartier 
dont  il  n'est  question  nulle  part  ailleurs. 

Mais  ce  que  cette  lettre  contient  de  plus  important  pour 
nous,  au  point  de  vue  biographique  qui  nous  occupe  en  ce 
moment,  ce  sont  les  renseignements  qu'elle  nous  fournit  sur 
le  genre  de  vie  que  menait  à  la  cour  le  poète  plus  que  jamais 
en  foveur,  et  il  fallait  que  son  crédit  fut  bien  solidement  éta- 
bli pour  résister  à  des  épreuves  telles  que  celles  qu'il  ne 
nous  décrit  si  bien  que  parce  qu'il  les  a  subies  ,  sans  doute, 
plus  ou  moins  pour  son  propre  compte.  Il  devait  avoir  sou- 
vent fort  à  faire  pour  s'en  tirer  même  avec  l'appui  de  Mar- 
guerite d'Ecosse.  La  cour  a  été  de  tout  temps  et  sous  tous  les 
maîtres,  quels  qu'ils  soient,  le  rendez- vous  et  l'espèce  de  terre 
promise  des  intrigants,  des  ambitieux,  des  traîtres  et  des  in- 
grats à  qui  la  naissance  ou  quelque  heureux  hasard  en 
ouvre  l'accès.  Il  le  sait,  et  c'est  pour  en  avoir  été  souvent 
témoin  et  plus  d'une  fois  victime,  qu'il  peut  dire  à  son  frère, 
en  parlant  de  ce  pays  de  mensonge  et  de  corruption  :  «  Sois 
»  certain  ou  que  la  vertu  te  y  fera  mocquer,  ou  ta  vérité  te 
»  y  fera  hayr,  ou  que  ta  discrétion  te  y  rendra  plus  suspect, 
»  à  mauvaises  gens  qui  mesdisent  de  ceux  que  ilz  connaissent 
»  estre  sages  et  loyaulx  (p.  393).  »  «  Les  abus  de  la  cour  et 
»  la  manière  des  gens  curiaulx  sont  tels  que  jamais  homme 
»  n'y   est   souffert   soy    eslever  se    il   n'est    corrompable 
»  (p.  3Uo).  »  On  peut  voir  encore  la  révélation  toute  per- 
sonnelle d'un  des  plus  grands  périls  de  la  faveur  dans  la 
phrase  suivante  :  «  Se  tu  peulx  parvenir  jusques  aux  haulx 
»  secrets  qui  sont  fort  à  redouter  et  à  craindre,  adonc  y  seras 


—  110  — 

»  tu  plus  meschant  (c'est-à-dire  exposé  à  mauvaise  chance) 
»  de  tant  que  tu  y  cuideras  estre  plus  eureux;  et  de  tant 
»  seras-tu  en  plus  grant  péril  de  tresbuchier  comme  tu  seras 
»  monté  en  plus  haut  lieu  (p.  394).  »  Etre  initié  aux  hauts 
secrets,  c'est  là,  on  le  sait,  et  Alain  Chartier  le  savait  pro- 
bablement mieux  que  tout  autre,  la  plus  haute,  mais  aussi  la 
plus  dangereuse  marque  de  la  faveur.  Ce  que  coûte  à  la  no- 
blesse de  son  cœur  cette  faveur  que  sa  conscience  d'honnête 
homme  semble  lui  reprocher  comme  une  sorte  de  complicité 
dans  le  mal,  par  ce  mot  nous  qui  se  rencontre  souvent  sous 
sa  plume  (nous  autres  curiaux),  on  peut  en  voir  la  preuve 
et  le  touchant  aveu  dans  les  passages  suivants  :  «  Par  quoy, 
»  frère,  je  te  conseille  que  tu  te  délites  en  toy  mesme  de  la 
»  vertu,  car  elle  rend  joye  et  loyer  àceulx  qui  bien  vivent... 
»  Ne  me  poursui  point  de  fait ,  mais  par  la  plainte  de  mon 
»  malheur  te  chaslie  ;  ne  ne  regarde  ou  ayes  considération 
»  à  ce  que  je  suis  souvent  avec  les  mieux  vestuz  (remar- 
»  quons,  en  passant,  qu'il  ne  parlerait  pas  du  vêtement  si  la 
»  lettre  était  adressée  à  Guillaume  qui  était  homme  d'église)  ; 
»  mais  aye  pitié  et  compassion  en  ton  cueur  des  périls  dont 
»  je  suis  assiégé  et  des  assaux  dont  je  suis  environné  nuit  et 
»  jour  (p.  397).  »  Voilà  une  souffrance  morale  que  ne  con- 
naissent guère  les  gens  de  cour,  pour  qui  le  trafic  de  la  fa- 
veur est  l'unique  cause  de  chagrin  ou  de  plaisir.  Véritable 
trafic,  en  effet,  car  là  tout  se  vend,  tout  s'achète,  les  hommes 
aussi  bien  que  les  choses,  et  la  faveur  y  est  le  prix  de  tous  les 
marchés.  «  Entre  nous  de  la  cour,  dit-il,  nous  sommes  mar- 
»  chans  affaictez,  qui  acheptons  los  autres  gens,  et  aucunes 
»  fois  pour  leur  argent,  nous  leur  vendons  nostre  humanité 
»  précieuse.  Nous  acheptons  autruy  et  autruy  nous,  par 
»  flaterie  ou  par  corruptions.  Mais  nous  scavons  très  bien 
»  vendre  nous   mesmes  à  ceux  qui  ont  de    nous   affaire. 


—  111  — 

»  Quel  bien  donc  y  peux-tu  acquérir  qui  soit  certain,  sans 
»  doubte  et  sans  péril  ?  Veux-tu  aller  à  la  cour  vendre  ou 
»  perdre  ce  bien  de  vertus  que  tu  as  acquis  hors  d'icelle 
»  (p.  399)?  »  Ce  hieti  de  vertu,  on  voit  à  quels  périls  il 
l'expose  tous  les  jours;  mais  on  sent  aussi,  rien  qu'à  la 
manière  dont  il  en  parle,  qu'il  a  su  le  conserver  tout  entier. 
A  quel  prix  ?  Il  nous  le  dit  lui-même,  moyennant  le  sacrifice 
complet  de  sa  liberté,  de  ses  intérêts  et  de  ses  plaisirs.  «  Se  tu 
»  veulx  perdre  ta  franchise  ,  adoncques  dois-tu  scavoir  que 
»  tu  auras  à  habandonner  toy  mesmes,  quant  tu  voudras 
»  poursuyr  la  cour,  qui  fait  à  homme  délaisser  ses  propres 
»  meurs  pour  les  mesler  à  ceux  d'autruy.  Car  s'il  est  véri- 
»  table ,  on  le  tendra  aux  escoles  de  flaterie.  S'il  aime  vie 
»  honneste,  on  l'apprendra  à  mener  vie  dé.shonneste.  S'il 
»  est  paresseux  et  nonchalant  d'avoir  prouffit,  il  sera  laissé 
»  avoir  souffreté.  S'il  ne  scait  ou  ne  veut  riens  demander, 

»  aussi  ne  trouvera  il  qui  riens  luy  donne S'il  a  accous- 

»  tumé  de  lire  et  estudier  es  livres,  il  musera  oiseux  toute 
»  la  journée  en  attendant  que  on  luy  ouvre  l'uys  du  retrait 
»  du  prince.  S'il  aime  le  repos  de  son  corps,  il  sera  envoyé 
»  de  ça  et  de  là  comme  un  coureur  perpétuel.  S'il  veut 
»  coucher  tost  et  lever  tard  à  son  plaisir,  il  faudra  qu'il 
»  veille  tard  et  qu'il  se  liève  bien  matin,  et  qu'il  perde  sou- 
»  vent  les  nuits  sans  dormir  ne  reposer  (p.  395).  »  Que  de 
révélations  évidemment  personnelles  dans  ces  détails  sur  les 
tristes  conditions  du  métier  de  courtisan,  ne  fut-ce  que  cette 
dure  nécessité  de  muser  oiseux  toute  la  journée  sans  pouvoir 
lire  ni  estudier  es  livres,  et  surtout  sans  pouvoir  dormir  , 
condition  à  laquelle  n'aurait  jamais  pu  se  résigner  notre  bon 
Lafontaine.  Il  paraît  que  le  pauvre  Alain  s'en  dédommageait 
quand  et  où  il  pouvait,  même  dans  les  galeries  de  la  royale 
demeure,  lorsqu'on  lui  faisait  trop  attendre  l'ouverture  de 


— 112  — 

Vhuis  ;  et  si  l'histoire  du  baiser  de  Marguerite  n'est  pas  une 
pure  légende,  il  fallait  qu'il  dormît  de  bien  bon  appétit  pour 
n'être  pas  réveillé  par  le  passage  de  la  princesse  et  de  sa  suite, 
et  surtout  par  le  gracieux  baiser,  à  moins  qu'il  n'ait  voulu 
en  savourer  la  douceur  plus  à  son  aise  en  feignant  de  con- 
tinuer à  dormir.  Mais  de  toutes  ces  conditions,  la  plus  triste, 
sans  doute,  pour  lui,  c'est  l'impossibilité  de  trouver  à  la  cour 
un  véritable  ami;  aussi  est-ce  celle  qu'il  énonce  la  dernière  : 
«  Se  il  s'estudie  à  j  trouver  amitié,  il  s'abusera.  Car 
»  jamais  elle  ne  scait  troter  parmy  les  salles  de  ces  grans 
»  Seigneurs,  ainçois  elle  se  tient  dehors  et  n'y  entre  avec 
»  aucun  (p.  395).  »  Yâ  Lettre  à  un  Ayni  ingrate  que  nous 
avons  citée  plus  haut,  prouve  qu'il  avait  appris  à  ses  dépens 
cette  triste  vérité. 

Remarquons  que  dans  ce  tableau  des  mœurs  de  la  cour, 
dont  un  des  plus  grands  mérites  est  de  ne  rien  dire  qui  ne 
soit  vrai  dans  tous  les  temps,  il  n'est  question  que  des  cour- 
tisans, c'est-à-dire  des  serviteurs,  mais  non  pas  du  maître 
dont  l'auteur  ne  dit  pas  un  mot.  Ce  n'était  pas  là  pourtant 
le  moindre  des  dangers  qu'il  eût  à  signaler  à  son  frère;  mais 
la  reconnaissance,  peut-être  non  moins  que  la  prudence,  lui 
fermait  la  bouche  à  ce  sujet.  Est-ce  à  un  motif  du  même 
genre  qu'il  faut  attribuer  son  silence  absolu  sur  les  femmes; 
autre  lacune  dans  ce  tableau,  si  complet  d'ailleurs  pour  tout 
le  reste,  car  le  rôle  des  femmes  n'a  jamais  été  nul,  ni  même 
purement  secondaire  à  la  cour,  et  celle  de  Charles  VII, 
comme  de  presque  tous  les  Valois,  ne  fait,  certes,  pas 
exception  à  cet  égard.  Sans  parler  de  l'infortunée  Margue- 
rite d'Ecosse  que  des  calomnies  de  cour  ont  fait  périr  de 
chagrin,  comme  l'atteste  ce  cri  de  douleur  :  «  Fi  de  la 
»  vie;  qu'on  ne  m'en  parle  plus!  »  on  voit  la  duchesse 
Yolande  d'Anjou  dojuier  elle-même  une  maîtresse,  c'est- 


—  1-13  - 

à-dire  une  rivale  de  sa  propre  fille,  à  son  gendre 
Charles  VII  qu'elle  voulait  gouverner  par  là.  On  peut 
juger  de  ce  qu'étaient  les  mœurs  de  cette  cour,  bien  qu'on 
doive  quelque  reconnaissance  à  cette  maîtresse,  qui  n'était 
autre  que  la  célèbre  Agnès  Sorel,  la  dame  de  Beauté,  comme 
on  l'appelait,  qui  sut,  dit-on,  inspirer  à  son  royal  amant 
de  viriles  résolutions.  Rien  de  plus  fréquent,  du  reste,  que 
ces  scandales  dont  on  trouve  la  trace  jusque  dans  les  événe- 
ments politiques.  Mais  à  qui  devait-il  être  plus  sévèrement 
défendu  d'en  parler  qu'à  un  secrétaire  du  roi  ?  On  peut  dire 
en  outre  que  le  silence  de  celui  de  Charles  VII  à  ce  sujet 
était  non  seulement  prudent,  mais  surtout  respectueux,  car, 
sans  se  donner  pour  le  champion  des  daines,  comme  le 
poète  Martin  Franc,  il  n'avait  jamais  parlé  d'elles  que 
pour  en  dire  du  bien.  Il  ne  devait  guère  lui  en  coûter,  par 
conséquent,  de  ne  rien  dire  de  leur  influence  à  la  cour  ;  et 
il  n'en  parle  pas  davantage  dans  le  Bréviaire  des  Nobles, 
ce  qui  porterait  à  croire  qu'il  n'en  attendait  rien  de  bon. 

§  3,  —  Le  Bréviaire  des  Nobles. 

Si  les  écrivains  moralistes  savent  en  général  peindre  avec 
plus  ou  moins  de  talent  la  réalité  du  mal  dans  la  vie  humaine, 
combien  sont  rares  ceux  qui  mettent  plus  de  talent  encore 
à  y  faire  sentir  la  possibilité  et  la  puissance  réelle  du  bien. 
C'est  pourtant  ce  qu'a  fait  Alain  Cliartier,  qui,  en  parlant 
de  la  cour,  après  avoir  dit  dans  la  meilleure  prose  du  temps 
ce  qui  est,  parce  qu'il  ne  l'a  que  trop  bien  vu  lui-même, 
nous  dit,  dans  des  vers  meilleurs  encore  que  sa  prose,  ce  qui 
doit  être,  parce  qu'il  le  croit  possible  et  que  la  nature  de  son 
esprit  le  porte  à  ne  jamais  désespérer  du  bien,  quelque  rares 
qu'en  soient  les  exemples,  à  la  cour  plus  que  partout  ailleurs. 


—  114  — 

Nous  n'hésitons  pas  à  dire,  en  effet,  que  le  petit  poème  du 
Bréviaire  des  Nobles  est  son  chef-d'œuvre,  et  nous  ne 
croyons  pas  aller  trop  loin  en  ajoutant  que  c'est  aussi  dans 
notre  littérature,  comme  nous  espérons  le  démontrer  dans  la 
seconde  partie  de  notre  travail,  le  chef-d'œuvre  de  la  poésie 
didactique  au  moyen-âge.  Si  nous  le  plaçons  ici,  quoique 
nous  en  ignorions  la  date  précise,  comme  de  la  plupart  de 
ses  autres  ouvrages,  c'est  que  tout  y  fait  sentir,  selon  nous, 
la  plus  haute  maturité  du  talent  et  cette  espèce  de  sérénité 
que  l'âge  et  l'expérience  donnent  à  l'esprit  d'un  honnête 
homme,  comme  l'heureux  fruit  d'une  bonne  conscience.  Les 
détails  nous  manquent  souvent  sur  l'homme  et  sur  sa  vie, 
mais  on  voit  assez  que  ses  œuvres  sont  la  constante  apologie 
de  l'écrivain.  Nul  peut-être  n'a  mieux  prouvé  que  lui  la 
vérité  de  ce  beau  précepte  de  Boileau  : 

Que  votre  âme  et  vos  mœurs  peintes  dans  vos  ouvrages, 
N'offrent  jamais  de  vous  que  de  nobles  images. 

Le  Bréviaire  des  Nobles^  quoiqu'il  n'y  soit  pas  question 
de  la  vie  de  cour  proprement  dite,  n'en  est  pas  moins  la  contre- 
partie du  Ciirial.  De  même,  en  effet,  que  dans  le  monde 
féodal  le  roi  était  le  suzerain  par  excellence,  de  même  la 
cour  avait  été  de  bonne  heure  la  carrière  suprême  du  gen- 
tilhomme et  comme  le  lieu  d'épreuve  où  devait  s'achever  sa 
destinée.  C'était  là  le  but  où  conduisait,  comme  par  autant 
de  degrés,  la  subordination  hiérarchique  de  toutes  les  petites 
cours  féodales,  car  un  gentilhomme  n'avait  pu  donner  la 
véritable  mesure  de  sa  valeur  personnelle  tant  qu'il  n'avait 
pas  fait  ses  preuves  à  la  guerre  ou  à  la  cour,  et  plutôt  encore 
dans  l'une  et  l'autre  également.  Faire  l'éducation  complète 
du  gentilhomme  n'était  donc  pas  autre  chose  que  former  de 


—  i\6  — 

bonne  heure  un  courtisan  et  un  homme  de  guerre.  VoiJà 
pourquoi  réunir  et  formuler  en  une  espèce  de  code  simple  et 
précis  les  meilleurs  préceptes  de  cette  éducation,  c'était,  en 
définitive,  travailler  pour  la  cour,  c'est-à-dire  pour  le  roi, 
et  par  conséquent  pour  la  patrie,  dont  il  était  alors  l'unique 
personnification.  Hors  de  là,  en  eff'et,  la  guerre  n'était  plus 
qu'un  horrible  brigandage  où  les  gentilshommes  et  leurs 
bandes  n'avaient  que  trop  mérité  le  nom  d'écorcheut'S. 
Nous  montrerons  plus  loin,  dans  la  partie  purement  litté- 
raire de  ces  études  sur  Alain  Chartier,  en  quoi  il  nous 
semble  avoir  réussi  à  donner  à  ces  préceptes  la  forme  la  plus 
propre  à  les  fixer  dans  la  mémoire  par  l'attrait  de  la  poésie, 
et  nous  avons  hâte  d'arriver  à  celui  de  ses  ouvrages  qui, 
outre  une  date  précise,  nous  fournit  le  dernier  renseigne- 
ment authentique,  et  non  purement  conjectural,  comme  tant 
d'autres,  sur  sa  biographie. 

§  4.  —  La  Ballade  de  Fougères. 

Après  le  traité  d'Arras,  dont  l'orgueil  de  l'Angleterre 
avait  fait  tourner  contre  elle  les  résultats  politiques,  les 
Anglais  restaient  encore  en  France,  mais  pour  y  voir  tomber 
pièce  à  pièce  l'édifice  de  leur  conquête,  tandis  que  chez  eux 
grondaient  déjà  les  orages  de  la  guerre  civile  des  Deux 
Roses.  La  Normandie,  où  ils  croyaient  s'être  le  plus  solide- 
ment établis,  leur  échappait  peu  à  peu,  et  il  est  probable 
qu'ils  eussent  disparu  beaucoup  plus  tôt  de  notre  territoire, 
si  la  réorganisation  administrative  et  militaire  de  la  France, 
confiée  enfin  à  de  meilleures  mains  que  celles  de  la  noblesse, 
n'avait  été  retardée  par  les  derniers  brigandages  des  écor- 
cheurs  et  par  la  Praguerie,  où  les  princes  et  les  seigneurs, 
en  armant  contre  son  propre  père  le  jeune  dauphin  Louis,  ne 


—  IIG  — 

se  doutaient  guère  que  celui-ci  foisait  ainsi  parmi  eux  l'ap- 
prentissage de  l'impitoyable  politique  qui  devait  les  écraser 
plus  tard.  Parmi  les  plus  beaux  et  les  plus  durables  ré- 
sultats de  cette  réorganisation,  l'établissement  de  l'armée 
française,  pourvue  d'une  artillerie  habilement  conduite 
(H.  Martin,  t.  6,  p.  379)  et  la  création  de  l'impôt  fixe 
et  permanent,  jointe  à  une  bonne  administration  des 
finances,  avaient  donné  à  la  France  une  vie  nouvelle  et  une 
force  capable  d'avoir  promptement  raison  de  la  guerre  civile 
et  de  faire  disparaître  enfin  les  derniers  restes  de  l'invasion. 
Cette  force  avait  surtout  sa  source  dans  l'esprit  public, 
comme  l'avait  démontré  la  répression  populaire  de  la  Pra- 
guerie,  et  c'est  ce  que  les  seigneurs  eux-mêmes  avaient 
très-bien  compris  sans  doute  quand,  au  commencement  du 
règne  de  Louis  XI,  ils  essayèrent  de  donner  le  change  à  la 
nation  par  ce  titre  hypocrite  de  Ligue  du  bien  public.  En 
attendant,  si  l'expulsion  définitive  des  Anglais  semblait 
marcher  lentement,  elle  n'en  faisait  pas  moins  des  progrès 
de  plus  en  plus  irrésistibles,  malgré  les  trêves  successives 
par  lesquelles  ceux-ci  cherchaient  à  retarder  l'inévitable 
dénouement.  Celle  de  1444,  qui  avait  été  conclue  à  l'occa- 
sion du  mariage  de  Marguerite  d'Anjou  avec  le  roi  d'Angle- 
terre Henri  VI,  avait  été  accueillie  comme  un  immense 
soulagement  par  les  populations  à  qui  elle  semblait  rendre  la 
vie  avec  la  sécurité.  Mais  la  paix  n'était  pour  la  France 
qu'une  pause  qui  lui  donnait  le  temps  de  préparer  les 
moyens  de  porter  à  son  ennemi  le  dernier  coup  et  d'en  finir 
avec  une  si  longue  guerre.  On  n'avait  pas  osé,  en  Angle- 
terre, porter  à  la  connaissance  du  public  une  des  conditions 
de  la  trêve  de  1444  qui  coûtaient  le  plus  à  l'orgueil  anglais  : 
c'était  l'engagement  de  restituer  à  la  France  la  province  du 
Maine.  Les  Anglais  avaient  réussi  sous  diff'érents  prétextes 


—  MT  — 

à  en  différer  l'accomplissement  jusqu'en  1448,  lorsqu'au 
commencement  de  cette  même  année,  Charles  VII  les  y  con- 
traignit, en  mettant  le  siège  devant  Le  Mans,  et  consentit 
à  une  nouvelle  prolongation  de  trêve  jusqu'au  P^"  avril 
1449  (H.  Martin,  t.  6,  p.  431),  concession  qui  n'avait 
pour  but  que  de  lui  donner  le  temps  de  mettre  la  dernière 
main  aux  préparatifs  d'une  guerre  décisive.  L'issue  en  pa- 
raissait si  peu  douteuse  et  la  confiance  générale  de  la  nation 
dans  ses  propres  forces  était  si  grande,  qu'on  y  attendait 
avec  une  impatience  de  plus  en  plus  difficile  à  contenir  l'ex- 
piration de  cette  trêve  qui  devait  être  la  dernière,  lorsque 
peu  de  jours  avant  le  délai  fixé,  un  aventurier  aragonais  au 
service  de  l'Angleterre  et  qui,  mal  payé  par  elle,  ne  se  sou- 
tenait que  par  le  pillage  dans  les  marches  et  les  contrées 
limitrophes  de  la  Normandie  et  de  la  Bretagne,  s'empara  par 
surprise  de  la  ville  de  Fougères  et  s'y  établit,  en  partageant 
le  butin  qu'il  y  fit  avec  sa  bande.  Ce  butin  devait  être  consi- 
dérable, car  Fougères,  dit  le  chroniqueur  Bouvier,  «  était 
»  une  très-puissante  et  bonne  ville,  bien  peuplée  de  notables 
»  bourgeois  et  riches  marchands,  et  là  trouvèrent  moult  d'or 
»  et  d'argent  (p.  166).  »  A  la  nouvelle  de  cet  acte  de  bri- 
gandage, le  roi  de  France  envoya  immédiatement  une  dépu- 
tation  au  duc  de  Sommerset,  gouverneur  de  Normandie  pour 
le  roi  d'Angleterre,  «  pour  le  sommer,  dit  le  même  chroni- 
»  queur,  et  requérir  qu'il  voulût  rendre  et  délivrer  lesdits 
»  ville  et  chastel  de  Fougières,  et  qu'il  fît  réparer,  rendre  et 
»  restituer  les  deniers,  biens,  meubles  et  autres  marchan- 
»  dises  qui  dedans  avaient  été  prins  par  lesdits  Anglais. 
»  Lequel  duc  respondit  qu'il  désavouait  ceux  qui  avaient 
»  prins  ladite  ville  et  qu'il  ne  se  mesleroit  de  la  faire 
»  rendre  (p.  166).  »  Pareille  réponse  fut  faite  aux  envoyés 
du  duc  de  Bretagne,  plus  directement  intéressé  encore  que 


—  118  — 

]e  roi  de  France  à  une  réparai  ion  de  ces  attentats  contre  le 
droit  des  gens.  La  réparation  était,  d'ailleurs,  au  dessus  des 
moyens  financiers  du  gouvernement  anglais,  dont  toutes  les 
ressources  étaient  depuis  longtemps  épuisées.  Mais  son 
refus,  en  donnant  à  l'attentat,  dont  il  était  évidemment 
responsable,  le  caractère  d'une  violation  de  la  trêve,  n'en 
était  pas  moins  une  faute  irréparable,  dont  il  ne  tarda  pas 
à  sentir  les  conséquences.  En  efifet,  à  la  nouvelle  de  cette 
rupture,  un  immense  cri  retentit  dans  toute  la  France  et 
surtout  en  Bretagne,  cri  d'indignation  et  de  colère  sans 
doute,  mais  plus  encore  de  conviction  que  l'heure  de  la  dé- 
livrance était  enfin  venue.  L'armée  de  Charles  VII  ne  s'était 
pas  encore  mise  en  marche  que  déjà,  en  moins  de  deux 
mois,  les  villes  de  Pont-de-l'Arche  et  de  Conches,  en  Nor- 
mandie; de  Cognac,  en  Saintonge,  et  de  Gerberoy,en  Beau- 
voisis  (H.  Martin,  t.  6,  p.  433),  étaient  tombées  aux  mains 
de  quelques  capitaines  qui  s'en  étaient  emparés  au  nom  du 
duc  de  Bretagne,  en  poussant  le  cri  de  :  Bretagne  et  Saint- 
Yves! 

C'est  au  milieu  de  cette  espèce  d'efferves(;ence  que  parut 
la  ballade  de  Fougères,  qui  n'en  est  que  réclio  populaire  en 
quelque  sorte,  et  dans  laquelle  on  retrouve  la  trace  de  tous 
les  faits  dont  nous  venons  de  parler.  Chaque  strophe  est  ter- 
minée par  un  proverbe,  forme  qui  semble  donner  à  la  voix 
du  poète  l'accent  de  celle  du  peuple,  vox  populi.  M,  Leroux 
deLincy,  dans  son  recueil  de  chants  historiques  (t.  P*",  p.  264 
à  271),  cite  une  chanson  du  même  genre  en  vingt-deux  cou- 
plets, dont  chacun  a  pour  refrain  un  proverbe,  et  qui  avait 
été  composée  à  la  fin  du  siècle  précédent  contre  le  prévôt  de 
Paris,  Hugues  Aubriet,  par  les  écoliers  de  l'université,  assez 
malmenés  par  ce  sévère  et  illustre  magistrat.  La  prise  de 
Pont-de-l' Arche  qui,  comme  nous  venons  de  le  dire,  avait 


.      140  — 

été  le  début  du  soulèvement  général  contre  les  Anglais, 
était  l'œuvre  d'un  capitaine  nommé  Flocquet,  au  service  de 
l'Aragonais,  et  qui  avait  saisi  fort  à  propos  cette  occasion 
de  se  tourner  contre  son  chef.  C'est  ce  que  prouvent  les 
trois  couplets  suivants  de  la  ballade  : 

En  rompant  la  commune  trêve 
Sur  votre  fiance  et  enseigne, 
L'Arragonnois  a  prins  la  fève 
Au  chastel  du  duc  de  Bretaigne, 
Flocquet  la  requeult  et  regaigne 
Comme  son  servant  et  amy 
Encontre  ung  faulx  ung  et  demy. 

Trop  plus  vous  nuit  le  Pont  de  l'Arche 
Que  ne  vous  peult  ayder  Fougières  ; 
Car  il  est  près  de  vostre  marche 
De  Eouen,  et  sur  les  rivières, 
Et  si  est  près  de  noz  frontières. 
Qui  est  ung  point  qui  vous  déçoit. 
Fol  ne  croit  tant  que  il  reçoit. 

Pensez-vous  que  Dieu  toujours  seuffre 
Vos  iniquitez  et  injures, 
Sans  vous  punir  quant  le  cas  s'eufire 
Comme  ses  autres  créatures  ? 
Pas  n'avez  les  testes  plus  dures 
Que  les  Bretons,  la  mercy  Dieu. 
Vieilles  debtes  viennent  en  lieu. 
(P.  719-7:0.) 

On  sent,  en  un  mot,  dans  tout  le  cours  de  cette  ballade, 
que  l'accent  de  l'enthousiasme  l'emporte  de  beaucoup, 
comme  nous  l'avons  déjà  fait  remarquer,  sur  celui  de  l'in- 
dignation, chez  le  poète  aussi  bien  que  parmi  le  peuple, 
tant  est  grande  partout  la  certitude  d'une  vengeance  pro- 
chaine et  définitive.  On  sait,  en  effet,  que  moins  de  trois 
ans   après  la  reprise  des  hostilités,  les  Anglais,  expulsés 


—  120  -^ 

enfin  de  notre  territoire,  n'y  possédaient  plus  que  les  deux 
Yilles  de  Calais  et  de  Guines  (H.  Martin,  p.  454,  t.  VI). 
La  ballade  de  Fougères,  empreinte  comme  tant  d'autres 
œuvres  du  poète  orateur  d'un  vif  sentiment  de  patriotisme, 
est  le  dernier  renseignement  authentique  qui  nous  soit  connu 
sur  la  vie  d'Alain  Chartier.  Nous  ne  dirons  pas  que  c'est  le 
chant  du  cj'^gne,  car  rien  peut-être  ne  répond  moins  à  une 
pareille  figure  que  le  ton  général  de  ses  poésies.  A-t-il 
survécu  longtemps  à  la  prise  de  Fougères?  A-t-il  pu  prendre 
sa  part  à  la  joie  patriotique  du  dénouement  qui  en  fut  la 
conséquence,  et  s'écrier  comme  Mithridate  mourant  à  la  vue 
des  Romains  en  déroute  : 

Et  mes  derniers  regards  ont  vu  fuir  les  Komains. 

Nous  l'ignorons,  et  nous  n'avons  sur  les  dernières  années 
de  sa  vie,  comme  sur  la  date  de  sa  mort,  que  de  pures  con- 
jectures et  des  témoignages  plus  contestables  les  uns  que  les 
autres. 


m 


LIVRE  DEUXIEME. 


Observations  préliminaires  et  plan 
général  du  deuxième  livre. 


La  vie  d'Alain  Chartier,  telle  que  ses  ouvrages  presque 
seuls  nous  la  font  connaître,  est,  nous  l'avons  vu,  celle  d'un 
écrivain  sincèrement  dévoué  aux  intérêts  de  la  monarchie  et 
de  la  France,  c'est-à-dire  de  la  patrie,  dont,  pour  lui  comme 
pour  tous  les  vrais  Français  de  son  temps,  le  roi  est  avant 
tout  la  personnification.  L'image  qu'il  en  a  sous  les  yeux 
à  la  cour,  où  paraît  s'être  écoulée  sa  vie  presque  tout 
entière ,  est  bien  déchue  de  ce  qu'elle  était  dans  le  passé, 
vers  lequel  se  reporte  sans  cesse  sa  pensée  attristée  des 
malheurs  de  son  pays;  mais  ces  malheurs  ne  sont,  à  ses 
yeux,  que  ceux  de  la  royauté  elle-même,  et  quand  une  dis- 
grâce de  dix  années  l'éloigné  de  la  cour  et  devient  pour  lui, 
par  cette  seule  raison,  un  exil,  quoiqu'il  ne  soit  pas  forcé  de 
quitter  la  France,  c'est  encore  la  royauté  qui  est  l'objet  de 
ses  plus  profondes  méditations  et  le  principal  motif  des  con- 
solations qu'il  demande  à  la  religion  et  à  la  philosophie. 
L'homme  est  donc,  comme  l'écrivain,  un  vrai  Français  de 
cœur  et  de  langage;  c'est  par  là  surtout  qu'il  est  poète  et 


—  122  — 

orateur.  Mérite-t-il,  à  ce  double  titre,  le  rang  que  lui  ont 
donné  ses  contemporains  et  les  plus  grands  écrivains  du 
XVP  siècle?  Voilà  la  question  qu'il  nous  reste  à  examiner. 
Etre  compté  parmi  les  maîtres  à  une  époque  quelconque  de 
l'histoire  littéraire,  c'est  un  titre  pour  l'être  aussi  parmi 
ceux  qui  ont  le  plus  contribué  aux  progrès  de  la  littérature. 
La  justice  de  l'histoire,  non  moins  que  la  science,  qui  n'est 
complète  qu'à  ce  prix,  exige  donc  qu'on  fasse  la  part  de 
chacun,  sans  en  omettre  aucun.  Or,  il  y  a  à  l'égard  d'Alain 
Chartier,  comme  des  maîtres  l'ont  déjà  dit  avant  nous  tout 
récemment,  une  omission  à  réparer,  et  le  moment  est  venu 
plus  que  jamais  de  l'entreprendre.  Ce  que  nous  avons  dit  de 
sa  vie  et  de  ses  ouvrages,  qui  en  sont  le  reflet  et  à  peu  près 
l'unique  source  historique,  nous  a  fait  suffisamment  con- 
naître ce  que  vaut  l'homme,  et  c'est  le  cas  plus  que  jamais 
de  dire  que  le  style,  c'est  l'homme  même;  nous  allons  voir 
maintenant  ce  que  vaut  l'écrivain,  heureux  d'avoir  pour 
nous  l'autorité  des  maîtres  qui  ont  déjà  élevé  la  voix  en  sa 
faveur. 

Voyons  d'abord  où  en  est  notre  littérature  à  l'époque  où 
il  vient  y  apporter  son  tribut,  c'est-à-dire  au  commencement 
du  XV®  siècle.  Nous  examinerons  ensuite  la  part  qui  lui 
appartient  en  propre  dans  les  diff"érents  genres  de  la  poésie 
et  de  la  prose,  et  plus  particulièrement  dans  l'éloquence  et 
dans  la  philosophie. 


i^D 


LIVIIE  DEUXIEME. 


CHAPITRE  I-. 


Tableau   général   de   la   littérature  française   dans  la 
première  moitié  du  XV^  siècle. 


Quand  on  considère  dans  son  ensemble  le  domaine  de  la 
littérature  au  commencement  du  XV®  siècle,  on  voit  que 
l'Eglise,  l'Université,  la  cour  du  roi,  celle  des  ducs  de 
Bourgogne  et  le  peuple  proprement  dit,  forment  comme 
autant  de  centres  distincts,  dont  chacun  a  ses  interprètes, 
poètes,  orateurs  ou  historiens,  animés  de  son  esprit  et  de  ses 
passions,  et  plus  souvent  en  lutte  avec  les  autres  centres 
que  disposés  à  s'allier  à  eux  dans  l'intérêt  commun  ;  car  la 
guerre  est  partout  à  cette  époque,  guerre  étrangère  et 
guerre  civile  en  même  temps,  aidées  l'une  par  l'autre  et 
également  funestes  à  la  nation.  L'Eglise,  il  est  vrai,  parle 
plus  souvent  en  latin  qu'en  français;  mais  la  parole  est 
constamment  française  chez  les  poètes  et  dans  les  trois  autres 
centres.  On  peut  remarquer  cependant  que  c'est  à  la  cour 
du  roi  de  France  qu'elle  prend  en  général  l'essor  le  plus 
élevé,  parce  que  c'est  là  que  la  pensée  embrasse  d'ordinaire 
des  horizons  plus  étendus  en  quelque  sorte  que  partout 
ailleurs.  C'est  la  nation  qui  est  devant  elle  après  tout,  bien 


—  124  — 

qu'elle  ne  la  voie  guère  que  dans  la  personne  du  roi.  Ce 
caractère  n'est  nulle  part  plus  sensible  que  dans  la  compa- 
raison générale  des  écrivains  attachés  à  la  cour  du  roi  de 
France  ou  aux  intérêts  de  la  monarchie,  avec  ceux  qui 
appartiennent  plus  particulièrement  à  la  cour  fastueuse  des 
ducs  de  Bourgogne.  Le  faste  domine,  en  effet,  à  cette  cour 
où,  malgré  les  ressources  que  lui  fournissent  les  riches  cités 
de  la  Flandre,  Philippe-le-Bon  se  ruine  en  fêtes  somptueuses 
de  tout  genre  et  finit  par  tomber  dans  un  tel  dénuement 
que  le  roi  de  France  est  obligé  de  faire  les  frais  de  ses  funé- 
railles. Il  y  a  comme  un  reflet  de  toutes  ces  fêtes  et  de  leur 
splendeur  éblouissante  chez  presque  tous  les  écrivains 
attachés  à  la  fortune  de  cette  puissante  maison  de  Bour- 
gogne. Les  Régnier  de  Querchy,  les  Martin  Franc,  les 
Michaut,  lesChastellain,  les  Olivier  Delamarche  semblent 
n'en  être  que  les  décorations  littéraires  plus  ou  moins 
brillantes,  et  ne  rien  voir  au-delà;  on  dirait  qu'il  n'y  a 
d'autre  avenir  pour  eux  que  la  fin  du  monde.  Tout  autre 
est  l'esprit  de  la  littérature  du  côté  de  la  cour  ou  parmi  les 
écrivains  attachés  à  la  cause  de  la  monarchie.  Leurs  regards 
en  général  portent  beaucoup  plus  loin,  trop  loin  peut-être 
pour  bien  voir,  car  le  défaut  le  plus  fréquent  de  leurs 
ouvrages  est  leur  caractère  en  quelque  sorte  encyclopé- 
dique, et  ce  défaut  date  de  loin.  Dès  le  temps  de  Philippe-le- 
Bel,  qui  a  ses  raisons  pour  laisser  les  coudées  franches 
à  Jean  de  Meung  dans  ses  saillies  contre  la  papelardie,  on 
voit  celui-ci  trouver  moyen  de  placer  dans  son  fatras 
allégorique  du  Roman  de  la  Rose  tout  un  système  fan- 
taisiste de  sa  façon  et  qui  n'est  pas  sans  quelque  grandeur, 
sur  la  nature  aux  prises  avec  le  temps,  sur  le  génie  de 
l'homme  et  sur  Dieu  lui-même.  Sous  le  règne  de  Charles  V, 
ce  roi  protecteur  des  lettres  et  ami  des  savants,  Philippe  de 


—  425  — 

Maizières,  dans  un  ouvrage  intitulé  le  Songe  du  vieux 
Pèlerin,  composé  pour  l'éducation  du  dauphin  qu'il  appelle 
le  blanc  faucon  à  bec  et  à  j^ieds  dorés,  et  dans  lequel  pas 
une  idée  générale  n'échappe  aux  personnifications  allégo- 
riques qui  se  meuvent  au  milieu  de  ses  perpétuelles  fictions  ; 
Philippe  de  Maizières,  disons-nous,  met  à  contribution  ses 
souvenirs  personnels,  la  géographie,  l'histoire,  la  théologie, 
toutes  les  rêveries  qui  de  son  temps  passaient  pour  des 
notions  scientifiques,  et  jusqu'à  l'alchimie.  Plus  tard  et  au 
commencement  du  XV®  siècle,  les  nombreux  ouvrages  de 
Christine  de  Pisan  sont  de  véritables  encyclopédies  à  mettre 
à  côté  de  celles  de  Gautier  de  Metz  ou  de  Vincent  de 
Beauvais.  Enfin,  Alain  Chartier  lui-même,  dans  son  Z/î;ré? 
de  l'ExiL  comme  nous  le  verrons  plus  loin,  passe  en  revue 
et  discute  sérieusement  presque  toutes  les  questions  de  son 
temps  sur  la  religion,  sur  l'Église,  sur  la  politique  et  sur  la 
philosophie.  L'intérêt  de  la  royauté  et  de  la  France  est 
évidemment  l'âme  de  toutes  ces  discussions. 

Celui  de  l'Eglise  est  encore  plus  général  sans  doute,  puis- 
qu'il est  commun  à  toutes  les  nations  chrétiennes  de  l'Occi- 
dent qui  semblent  alors  occuper  seules  la  scène  historique.  Une 
crise  redoutable  se  dénoue  pour  elle  en  ce  moment,  celle  du 
grand  schisme,  en  même  temps  que  les  Wiclef,  les  Jean  Huss 
et  les  Jérôme  de  Prague  lui  en  préparent  une  autre  bien  plus 
redoutable  encore,  celle  de  la  Réforme.  Ce  sont  là  des  ques- 
tions d'un  intérêt  plus  européen  que  français,  qui  s'agitent  et 
se  décident  plus  ou  moins  heureusement  dans  les  conciles  de 
Pise,  de  Constance  et  de  Bâle.  La  France  n'y  prend  une 
part  directe  que  par  quelques  illustres  docteurs  de  l'Univer- 
sité de  Paris,  tels  que  Gerson  par  exemple,  qui  réclame 
énergiquement  au  concile  de  Constance  la  condamnation  des 
doctrines  régicides  de  Jean  Petit,  et  Clémengis  qui,  dans 


—  126  -^ 

son  livre  célèbre  de  corrupio  Ecclesiœ  Statu,  signale  avec 
véliémence  les  désordres  du  clergé.  L'un  et  l'autre  sont  les 
disciples  de  Pierre  d'Aillj,  surnommé  l'aigle  des  docteurs 
de  la  France  et  le  marteau  des  hérétiques.  Ils  écrivent 
tous  en  latin,  il  est  vrai,  mais  ils  prêchent  en  français,  et  c'est 
par  là  qu'ils  prennent  part  au  mouvement  de  notre  littéra- 
ture. 

La  langue,  en  effet,  est  le  lien  d'unité  par  excellence 
entre  les  divers  centres  dont  nous  parlons,  et  l'on  sait  que 
vers  la  fin  du  XIV®  siècle,  la  prose  française  en  particulier 
est  déjà  en  possession  de  l'universalité  qu'elle  doit  à  ce  que, 
suivant  l'expression  de  Brunetto  Latini,  autre  encyclopé- 
diste qui  a  été  le  maître  de  Dante,  la  parlure  en  est  plus 
délitable  et  plus  commune  à  toutes  gens.  A  quoi  attri- 
buer ce  caractère,  si  ce  n'est  au  génie  propre  de  la  nation 
dont  la  langue  est  l'organe?  Chaque  langue  en  effet  naît,  se 
développe  et  meurt  avec  la  nation  qui  la  parle  ;  elle  peut 
même  lui  survivre,  comme  le  grec  et  le  latin,  par  exemple, 
ont  survécu  aux  deux  nations  les  plus  civilisées  de  l'anti- 
quité, ce  qui  prouve  que  leur  vitalité  intellectuelle  était 
celle  de  l'esprit  humain  lui-même.  C'est  là  ce  qui  assure 
aux  langues  une  part  toujours  réelle  et  plus  ou  moins  efficace 
dans  les  progrès  de  l'intelligence  et  de  la  civilisation  en 
général.  Mais  sans  nous  arrêter  à  des  considérations  d'un 
ordre  aussi  élevé,  nous  pouvons  nous  contenter  de  remar- 
quer que  partout  et  dans  tous  les  temps,  les  langues,  dans 
leur  développement  naturel  le  plus  vital  en  quelque  sorte, 
ont  i)Our  principal  ouvrier  le  peuple,  c'est-à-dire  cette  partie 
de  la  nation  qui  en  a  au  plus  haut  degré  les  instincts  et  le 
génie  caractéristique.  Il  n'y  travaille  pas  seul,  il  est  vrai,  et 
laisse  beaucoup  à  faire  encore  à  la  partie  éclairée  de  la  nation, 
à  l'imitation  et  à  l'usage  ;  mais  sa  part  dans  ce  travail  n'en 


—  127  — 

est  pas  moins  la  plus  importante,  et  l'on  sent  que  c'est  bien 
là  qu'est  le  principe  de  vie.  C'est  au  peuple  et  à  son  esprit 
qu'appartient  le  poète  qui  au  XV^  siècle  fait  faire  le  plus 
grand  pas  à  la  poésie  française.  Si  Villon  n'est  pas  le  pre- 
mier dans  l'ordre  chronologique,  comme  l'a  dit  à  tort 
Boileau,  qui  nele  jugeque  d'après  Clément  Marot;  s'il  n'est 
pas  exact  de  dire  qu'il  a 

Débrouillé  l'art  confus  de  nos  vieux  rornanciers, 

il  mérite  incontestablement  à  tous  les  autres  égards,  parmi 
les  poètes  de  son  époque,  le  rang  que  lui  assigne  l'auteur  de 
VArt  23oétique. 

En  définitive,  c'est  à  la  langue  après  tout  qu'il  faut  en 
revenir  pour  juger  des  progrès  de  la  littérature  dont  elle  est 
l'organe.  Or,  dans  le  tableau  que  nous  retraçons  ici,  il  est 
aisé  de  voir  que  l'unité  à  laquelle  se  rallient  de  plus  en  plus 
\e<>  différents  centres  dont  nous  venons  de  parler,  n'est  pas 
autre  que  celle  qui  tend  à  se  constituer  dans  la  langue 
comme  dans  la  nation  elle-même,  et  qui  sera  sa  plus  grande 
force  dans  le  mouvement  de  la  Renaissance  et  de  la  Réforme. 
Chacun  de  ces  centres  exerce  sur  la  langue  une  action  plus 
ou  moins  favorable  à  ses  progrès  ;  celle  de  l'Eglise  et  de 
l'Université  y  développe  surtout  les  aptitudes  oratoires  et 
philosophiques  ;  celle  de  la  cour  du  roi  de  France,  si  elle 
y  maintient  bien  des  formes  et  des  traditions  du  passé,  qui  ne 
sont  pas  les  meilleures  assurément ,  y  fait  prédominer 
cependant  de  solides  qualités,  telles  que  le  sentiment  natio- 
nal, les  idées  générales  et  une  certaine  tempérance,  tandis 
que  c'est  au  contraire  l'intempérance  et  je  ne  sais  quoi  de 
factice  et  de  tourmenté  qui  caractérise  en  général  les  écri- 
vains de  la  cour  de  Bourgogne  et  rend  stérile  le  plus  souvent 
la  richesse  exubérante  de  leur  langage. 


-  128  — 

Il  ne  faut  pas  oublier  non  plus  que  c'est  à  cette  même 
époque  qu'apparaît  dans  l'histoire  littéraire  un  fait  nouveau, 
dont  rien  encore  ne  semble  faire  soupçonner  la  puissance  et 
la  portée,  et  qui  cependant  est  destiné  à  donner  à  l'action 
de  l'intelligence  humaine  une  force  inconnue  jusqu'alors  et 
à  renouveler  la  face  du  monde  civilisé  :  c'est  la  découverte 
de  l'imprimerie.  L'Eglise  s'empare  la  première  de  ce  redou- 
table instrument  de  la  pensée,  en  répandant,  entre  autres 
livres  lus  avec  le  plus  d'avidité,  d'innombrables  éditions  de 
celui  qui  a  pour  titre  V Imitation,  qui  donne  si  heureu- 
sement aux  âmes  pieuses  les  deux  ailes  de  la  simplicité  et 
de  \dipu7'eté,  à  l'aide  desquelles  elles  s'élèvent  au-dessus 
du  monde  et  cessent  d'en  ressentir  l'immense  tristesse.  Ce 
beau  livre  est  écrit  en  latin  ;  mais  les  idées  qu'il  exprime  se 
répandent  aussi  dans  des  éditions  de  plus  en  plus  nombreuses 
sous  la  forme  française,  qui  pourrait  bien  en  être,  comme 
on  l'a  déjà  soupçonné,  la  forme  primitive,  et  dont  l'influence 
heureuse  et  des  plus  opportunes  assurément,  est  attestée  par 
le  titre  d'internelle  consolation.  C'était  aussi  à  la  religion 
qu'Alain  Chartier,  dans  son  livre  de  Y  Exil  que  nous  étu- 
dierons plus  loin,  demandait  les  consolations  dont  tous 
avaient  besoin. 

En  résumé,  quels  sont,  dans  chacun  des  différents  centres 
dont  nous  venons  de  parler,  les  écrivains  qui  ont  rendu  les 
services  les  plus  durables  à  notre  littérature,  et  quel  rang 
mérite  parmi  eux  celui  dont  nous  nous  occupons  ici?  Voilà 
ce  que  nous  nous  proposons  d'examiner,  en  traitant  d'abord 
séparément  des  principaux  genres  en  poésie  et  en  prose,  et 
en  réunissant  ensuite  les  résultats  que  nous  aura  fournis 
chacun  de  ces  genres  pour  tirer  de  l'ensemble  les  conclu- 
sions qui  doivent  être  le  terme  de  notre  travail. 


LIVRE  DEUXIEME. 


CHAPITRE  IL 


De  la  poésie  française  au  XV^  siècle  dans  les  quatre  grands 
genres  :  1°  le  genre  épique  ;  3  >  le  genre  lyrique  ;  3°  le 
genre  dramatique;  4"  le  genre  didactique.  —  De  la 
place  qu'a  prise  Alain  Cliaitier  dans  chacun  de  ces 
genres. 

Chétive  créature  humaine 
Née  à  travail  et  à  paine, 
De  fraelle  corps  revestuë, 
Tant  es  foible  et  tant  es  vaine, 
Tendre,  passible,  incertaine 
Et  de  legier  abbatuë  : 
Ton  penser  te  dévertue, 
Ton  fol  sens  te  nuit  et  tue 
Et  à  non  scavoir  te  maine. 
Tant  es  de  povre  venue 
Se  des  cieux  n'es  soustenuë 
Que  tu  ne  peuz  vivre  saine. 
A.  Chaetiek. 


§  1 .   —   Ou    EN   EST   LA   POESIE  FRANÇAISE   DANS   LE   GENRE 
ÉPIQUE   AU   TEMPS   d'AlAIN    ChARTIER. 

L'histoire  nous  montre  que  toutes  les  littératures  accom- 
plissent une  sorte  d'évolution  naturelle  dans  quatre  genres 
principaux,  qui  sont  :  1°  le  genre  épique  ;  2°  le  genre 
lyrique  ;  3°  le  genre  dramatique  ;   4°  le  genre  didactique. 

9 


—  130  — 

L'ordre  que  nous  indiquons  ici  n'est  pas  précisément 
un  ordre  de  succession,  car  il  arrive  fort  souvent  que 
plusieurs  genres,  sinon  tous,  se  développent  à  peu  près 
simultanément.  Cependant  le  genre  dramatique  n'apparaît 
le  plus  ordinairement  qu'après  tous  les  autres  ;  c'est  notre 
seule  raison  pour  n'en  pas  parler  en  premier  lieu  et  pour 
commencer  par  le  genre  épique,  quoique  le  genre  lyrique 
l'accompagne  fort  souvent,  ainsi  que  le  genre  didactique,  et 
même  précède  quelquefois  l'un  et  l'autre. 

Il  semble  jusqu'à  présent  qu'il  n'y  ait  pour  l'évolution 
primitive  du  genre  épique  dans  toutes  les  littératures  qu'un 
moment,  passé  lequel  elles  ne  produisent  plus  que  des 
épopées  secondaires  presque  toujours  inférieures  aux  autres 
poèmes  contemporains,  et  à  l'époque  d'Alain  Chartier,  il 
y  a  déjà  plus  de  deux  siècles  que  ce  moment  est  passé  pour 
notre  littérature,  en  sorte  que  dès  le  XIV®  siècle,  même  si 
l'on  y  avait  rencontré  un  poème  qui  ne  fût  pas  plus  indigne 
que  la.  ffenriade  du  nom  d'épopée,  on  aurait  pu  dire,  comme 
on  l'a  tant  répété  au  XVIIP  siècle  :  les  Français  n'ont 
pas  la  tête  épique.  Et  cependant,  c'est  le  contraire  qui  est 
aujourd'hui  parfaitement  démontré  par  l'histoire  dans  l'évo- 
lution épique  primitive  de  la  poésie  française,  ce  qui  prouve, 
selon  nous,  qu'il  n'est  pas  permis,  en  parlant  de  la  poésie 
au  XV®  siècle,  de  se  contenter  d'y  signaler  l'absence  de  tout 
poème  épique  plus  ou  moins  digne  de  ce  nom,  et  de  passer 
outre  sans  rien  dire  de  plus.  On  a  remis  tout  récemment  en 
lumière,  sans  même  être  assuré  de  les  avoir  tirés  tous  de 
l'oubli  où  ils  étaient  tombés  depuis  si  longtemps,  les  innom- 
brables monuments  épiques  qu'a  produits  primitivement 
notre  littérature  sous  le  nom  de  cycles  ou  de  chansons  de 
gestes  :  cycle  de  Chayicmagne,  où  se  groupent  autour  de 
cette  grande  figure  historique  tous  les  héros  qui  en  effacent 


—  d31  — 

plus  ou  moins  l'éclat  réel,  au  profit  surtout  de  ceux  de 
l'Aquitaine,  toujours  un  peu  hostile  à  la  monarchie  fran- 
çaise; cycle  des  chevaliers  de  la  table  ronde,  où  domine 
de  plus  en  plus  l'idéal  de  la  galanterie  féodale  et  cheva- 
leresque ;  cycle  du  Saiyit-Graal,  où  l'idéal  de  l'héroïsme 
religieux  s'élève  jusqu'au  plus  mystique  symbole  ;  cycles 
d' Alexandre  et  de  la  guerre  de  Troie,  où  la  légende 
antique  s'unit  et  se  confond  avec  la  légende  chrétienne, 
puisant  toutes  deux  leurs  éléments,  l'une  dans  les  traditions 
orientales  relatives  à  Alexandre,  transformé  par  nos  poètes 
français  en  chevalier  du  moyen-âge  ;  l'autre  dans  les  récits 
homériques  et  pseudonymes  de  Dictys  de  Crète  et  de  Darès- 
le-Phrygien,  qui,  avec  le  roman  du  Brut  de  Robert  Wace, 
ont  donné  naissance  et  même  plus  d'une  fois  quelque  crédit 
à  toutes  les  fables  relatives  à  la  filiation  imaginaire  des 
Français  et  des  Bretons  avec  les  anciens  Troyens.  Voilà  la 
source  immense  ouverte  par  la  poésie  française  aux  imagi- 
nations du  moyen-âge,  et  dans  laquelle  sont  venues  puiser 
largement  l'Italie  et  l'Espagne.  Presque  tous  les  héros  de 
l'Arioste  et  du  Tasse  sont  Français  de  nom,  d'esprit  et  de 
race,  sinon  de  langage,  et  il  en  est  de  même  des  Amadis, 
qui,  au  temps  de  François  l"^,  ont  été  rapportés  de  l'Es- 
pagne dans  la  France,  leur  patrie.  L'Espagne,  il  est  vrai, 
a  porté  à  l'idéal  chevaleresque  un  coup  mortel  pour  ainsi 
dire,  par  la  main  de  Michel  Cervantes;  mais  la  monomanie, 
si  touchante  parfois,  de  Don  Quichotte,  n'a  pu  porter  une 
atteinte  sérieuse  à  la  beauté  réelle  de  cet  idéal,  ni  à  sa  ri- 
chesse esthétique,  pour  ainsi  dire  toute  française,  comme 
l'attestent  bien  des  chefs-d'œuvre  de  l'art  moderne,  qui  est 
loin  encore  d'avoir  dit  à  ce  sujet  son  dernier  mot. 

Nous  voilà  bien  loin,  ce  semble,  du  XV^  siècle  dont  nous 
parlons  et  d'Alain  Chartier  en  particulier  ;  nous  y  revenons 


—  132  — 

par  une  dernière  considération  qui  prouvera,  nous  l'espérons, 
que  cette  excursion  apparente  en  dehors  de  notre  sujet  n'est 
pas  du  tout  un  hors-d'œuvre,  car  il  s'agit  de  démontrer  que 
ce  n'est  ni  à  lui,  ni  à  son  époque,  pas  plus  qu'à  celles  qui  la 
précèdent  ou  la  suivent,  qu'il  faut  s'en  prendre  de  la 
pauvreté,  disons  même  du  dénuement  de  notre  poésie 
moderne  dans  le  genre  épique,  comparativement  surtout 
à  son  développement  primitif,  si  riche  dans  le  même  genre 
au  commencement  du  moyen-âge.  Pourquoi  ce  dévelop- 
pement n'a-t-il  abouti  chez  nous,  de  si  bonne  heure,  qu'à 
un  complet  avortement,  car  c'est  le  mot,  et  il  ne  faut 
pas  hésiter  à  le  dire  ;  et  pourquoi  n'a-t-il  produit 
d'autre  épopée  véritablement  populaire  que  la  légende 
presque  complètement  imaginaire  du  fabuleux  Roland  ? 
C'est  que  l'élément  vital  faisait  défaut  à  ce  développement, 
et  cet  élément  c'est  le  peuple,  la  nation  proprement  dite, 
dont  l'imagination  fournit  aux  grands  poètes  les  matériaux 
les  plus  solides  avec  lesquels  ils  construisent  l'épopée  pri- 
mitive. Or,  celle-ci  au  moyen-âge  n'emprunte  les  siens 
qu'à  la  féodalité  presque  exclusivement,  et  la  féodalité  est 
de  plus  en  plus  hostile  à  la  monarchie  telle  que  la  comprend 
l'imagination  populaire,  qui  oppose  à  la  légende  féodale  le 
bon  sens  armé  de  la  satire  dans  les  contes  et  les  fabliaux, 
et  qui  d'ailleurs  n'avait  guère  eu  où  se  prendre  de  quelque 
goût  pour  cette  légende,  après  les  coups  que  lui  portent 
successivement  les  désastres  de  Crécy,  de  Poitiers,  de  Nico- 
polis  et  d'Azincourt,  et  après  les  sanglantes  réactions  de  la 
Jacquerie,  l'oppression  féodale  des  grandes  compagnies  et 
des  Malandrins.  Au  temps  d'Alain  Chartier,  l'impopularité 
des  grands  et  des  princes  était  plus  que  jamais  justifiée  par 
ces  bandes  d'écorcheurs  qu'amenaient  avec  eux  les  Bour- 
guignons aussi  bien  que  les  Armagnacs.  Quelle  part  aurait 


—  133  — 

pu  faire  l'imagination  populaire  aux  fictions  de  l'idéal  cheva- 
leresque si  cruellement  démenties  par  la  réalité  ?  Aussi  cet 
idéal,   malgré  les  efforts    du  duc   de  Bourgogne  et    des 
écrivains  de  sa  cour  pour  le  ressusciter,  avait-il  complè- 
tement disparu,  longtemps  avant  que  Louis  XI  eût  fait  si 
durement  expier  à  la  puissance  féodale  les  mensonges  de  sa 
poésie.  Aujourd'hui  que  la  destinée  politique  de  la  féodalité 
est  achevée  pour  jamais,  l'idéal  chevaleresque  qui  n'avait  été 
pour  elle  qu'un  vêtement  mensonger  au  moyen-âge,  n'en 
subsiste  pas  moins  par  lui-même,  comme  nous  l'avons  déjà 
dit,  et  s'il  lui  a  manqué  chez  nous,  dans  le  principe,  la  vie  du 
peuple  et  la  voix  d'un  Homère,  ce  n'est  pas  une  raison 
peut-être  pour  désespérer  que  quelque  grand  poète,  quelque 
Virgile  moderne,  puisse  venir  un  jour  lui  donner  l'un  et 
l'autre,  puisque  nous  avons  déjà  vu  arriver  quelque  chose 
de  semblable  au  XIX''  siècle  pour  la  poésie  lyrique  dont 
nous  allons  parler  plus  loin.  Mais  qu'avons-nous  cependant 
à  demander  à  la  fiction  poétique  en  fait  de  saints,  de  saintes 
et  de  héros,  nous  dont  l'histoire  présente  en  ce  genre,  dans 
la  plus  authentique  réahté,  des  figures  incomparablement 
plus  belles  et  plus  vivantes  que  toutes  celles  que  pourrait 
inventer  la  légende  ?  Quoi  de  plus  vraiment  saint  que  notre 
Louis  IX,   dont  Voltaire  a  dit  avec  raison  :  //  n'est  pas 
donné  à  l'homme  de  pousser  plus  loin  la  vertu  ;  et  quel 
Français  aurait  le  cœur  de  s'inscrire  en  faux  contre  ces 
paroles  adressées  au  roi  martyr,  son  descendant  :  fils  de 
Saint-Louis,  montez  au  ciel?  Est-il,  comme  l'a  si  bien 
dit    Michelet ,    plus    belle   légende   que    V incontestable 
histoire  de  notre  Jeanne  d'Arc  ?  Est-il  enfin  un  type  plus 
français  et  plus  sympathique  du  héros  chevaleresque  que 
notre  Bayard.  Ne  soyons  pas  ingrats  envers  la  Providence, 
qui  nous  a  refusé  un  grand  poète  épique,  puisqu'elle  nous  a 
donné  les  plus  beaux  types  de  l'épopée. 


—  134  — 

§  2.  —  De  LA  POÉSIE  LYRIQUE. 

L'imagination,  dont  la  poésie  est  le  langage  propre, 
marche  toujours  appuyée  sur  la  légende  dans  l'épopée  qui 
est  véritablement  la  forme  primitive  de  l'histoire  elle-même; 
elle  se  donne,  au  contraire,  le  plus  libre  essor  et  vole  de  ses 
propres  ailes  dans  le  genre  lyrique,  où,  dans  le  principe,  elle 
chante  encore  plus  qu'elle  ne  parle,  en  s'accompagnant  de  la 
lyre,  d'où  lui  vient  son  nom,  et  en  déployant  partout  et  dans 
tous  les  temps  les  ressources  et  les  propriétés  les  plus 
musicales  de  la  langue  dont  elle  se  sert  ;  et  si  elle  emprunte 
souvent,  comme  l'épopée,  les  sujets  de  ses  chants  aux  tra- 
ditions héroïques,  elle  y  fait  entrer  pour  une  bien  plus 
grande  part  les  mythes,  les  fables,  les  symboles  de  la 
religion  populaire,  parfois  même  les  pures  rêveries  de  la 
pensée,  en  même  temps  que  les  vagues  et  puissantes  émotions 
de  la  mélodie.  C'est  dans  la  littérature  grecque  surtout, 
bien  plus  que  dans  la  littérature  latine,  que  la  poésie  lyrique 
présente  au  plus  haut  degré  tous  ces  caractères,  depuis 
Orphée  jusqu'à  Pindare,  qui  en  est  l'expression  la  plus 
complète  et  la  plus  élevée.  Son  domaine  est  donc  aussi  vaste 
que  celui  de  la  pensée,  car  elle  cherche  à  satisfaire  les 
aspirations  naturelles  les  plus  profondes  de  l'âme,  en  mettant 
au  service  de  l'intelligence  toutes  les  forces  de  la  sensibilité, 
toutes  les  fibres  du  cœur  humain  pour  ainsi  dire.  Rien  de 
plus  vrai,  rien  de  plus  multiple,  par  conséquent,  que  les  sujets 
de  ses  chants;  rien  de  plus  complexe  que  les  moyens  dont 
elle  essaie  l'emploi,  jusqu'à  prendre  parfois  pour  auxiliaires 
la  danse  et  les  évolutions  chorégraphiques,  comme  on  l'a  vu 
en  Grèce  et  comme  cela  a  eu  lieu  également  chez  nous  dans 
les  chansons  exclusivement  à  l'usage  du  peuple  et  presque 


—  135  - 

toujours  anonymes  qu'on  appelait  Rotruenges,  ou  chansons 
à  carole,  parce  qu'elles  étaient  accompagnées  d'une  espèce 
de  danse  dont  les  pas,  ainsi  que  les  refrains  chantés,  étaient 
mesurés  par  la  rote  ou  vielle,  et  par  la  harpe,  en  attendant 
Tarchet  et  le  violon,  qui  peu  à  peu  devaient  plus  ou  moins 
les  remplacer.  Elle  embrasse  en  un  mot  tous  les  genres 
qu'elle  s'approprie  uniquement  par  la  régularité  des  formes 
métriques  de  son  langage,  et  elle  prend  tous  les  tons  les  plus 
divers,  depuis  ceux  du  dithyrambe,  de  l'ode  biblique  ou  patrio- 
tique, de  la  satire  virulente,  jusqu'à  celui  des  bouffonneries  et 
des  plus  folles  licences  de  la  chanson.  Mais  au  moyen-âge,  elle 
n'a  nulle  part  déployé  plus  de  richesse  que  dans  les  cérémonies 
du  culte  et  des  fêtes  religieuses;  c'est  là  qu'elle  a  donné  des 
formes  toutes  nouvelles  à  la  langue  latine  elle-même,  qui  est 
celle  de  l'Eglise,  parce  que  c'est  là  qu'elle  s'empare  le  mieux 
de  toutes  les  forces,  pour  ainsi  dire,  de  la  pensée  chrétienne 
et  de  tous  les  instruments  que  Part  consacre  à  son  service. 
Aussi  ne  semble-t-elle  laisser  à  l'art  laïque  et  profane  qu'une 
part  assez  exiguë  dans  la  littérature  nationale,  et  dans  la 
nôtre  en  particulier.  Tels  sont,  par  exemple,  le  sirvente,  la 
ballade  et  les  genres  mixtes  de  la  poésie  légère  et  de  la 
chanson.  C'est  dans  ces  derniers  genres  qu'ont  diversement 
brillé  tous  nos  vieux  poètes  plus  ou  moins  populaires, 
jongleurs,  trouvères  ou  troubadours,  tels  que  Thibaud,  roi 
de  Navarre,  Collin  Muset,  Hélinand,  Rutebeuf,  Guillaume 
de  Lorris,  Jean  de  Meung,  Froissard  lui-même,  plus  célèbre 
comme  chroniqueur  que  comme  poète,  et  enfin,  au  commen- 
cement du  XV®  siècle,  Eustache  Deschamps,  Christine  de 
Pisan ,  Charles  d'Orléans  et  Alain  Chartier  lui-même. 
Olivier  Basselin,  le  joyeux  et  patriotique  auteur  des  chansons 
normandes  appelées  Vaux  de  Vire,  puis  enfin  Vaudevilles, 
et  Villon,  ce  poète  animé  plus  que  tout  autre  de  la  verve  et 


~  136  ~ 

de  l'accent  populaire,  ne  paraissent  qu'un  peu  plus  tard.  Ces 
deux  derniers,  Villon  surtout,  sont  ceux  qui  dans  leur  genre 
donnent  le  plus  de  vie  au  langage  de  la  poésie  française.  Ils 
appartiennent  à  cette  famille  de  poètes  qui,  depuis  notre 
vieux  Rutebeuf  jusqu'à  Régnier  et  Lafontaine,  sans  oublier, 
bien  entendu,  Clément  Marot,  sont  l'expression  la  plus 
originale  et  en  quelque  sorte  la  plus  indigène  du  génie 
français  dans  le  genre  léger. 

Autres  sont,  dans  ce  même  genre,  les  caractères  des 
poésies  de  Charles  d'Orléans  et  d'Alain  Chartier,  que  rap- 
prochent le  plus  l'âge,  le  temps  et  l'esprit  de  la  cour  à  la- 
quelle ils  appartiennent  l'un  et  l'autre.  Michelet  a  dit  des 
poésies  de  Charles  d'Orléans  :  c'est  le  chant  de  l'alouette, 
ce  n'est  pas  celui  du  rossignol.  Nous  croyons  que  ce  n'est 
ni  l'un  ni  l'autre,  car  le  chant  du  rossignol  a  plus  d'âtoe 
et  celui  de  l'alouette  plus  de  gaieté.  Ce  mot,  dans  tous  les 
cas,  nous  paraîtrait  s'appliquer  mieux  aux  poésies  d'Alain 
Chartier,  ce  qu'il  appelle  lui-même  ses  joyeuses  écritures, 
assez  peu  joyeuses  cependant,  quand  il  se  plaint  d'être  sans 
'dame,  par  exemple,  ou  quand  il  déplore  la  mort  de  celle  qui 
seule  a  consenti  à  ne  pas  lui  faire  payer  les  frais  de  sa  mau- 
vaise mine.  Il  nous  semble  inutile  de  chercher  quel  est  celui 
des  deux  qui  a  été  le  maître  de  l'autre,  car  leur  âge  ne  per- 
mettrait de  voir  en  eux  que  des  rivaux;  et  s'ils  ont  eu  un 
maître,  ce  ne  pouvait  guère  être  qu'Eustache  Deschamps, 
qui  d'ailleurs  serait  plutôt  le  maître  d'Alain  Chartier,  son 
successeur  à  la  cour,  que  de  Charles  d'Orléans,  qui  n'est 
devenu  vraiment  poète  que  dans  l'exil.  On  ne  trouve  chez 
ce  dernier  aucune  de  ces  crudités  de  langage  que  l'on  ren- 
contre, au  contraire,  assez  souvent  chez  le  premier,  jusque 
dans  les  longues  plaidoiries  du  L{i?reo?^5  Quairc-Damcs,  et 
qui  ont  le  même  goût  de  terroir,  pour  ainsi  dire,  que  celles 


—  137  — 

d'Eustache  Deschamps.  Il  n'en  est  pas  de  même  de  beaucoup 
d'autres  expressions  des  plus  fréquentes  qui  leur  sont  com- 
munes, telles  que  celles-ci,  par  exemple  :  la  foyetde  longue 
attente,  la  forêt  d'ennuyeuse  tristesse,  et  bien  d'autres 
figures  de  mots  allégoriques  qui  appartiennent  à  la  langue 
en  usage  à  la  cour  plus  que  partout  ailleurs. 

Mais,  pour  ne  parler  que  de  la  poésie  lyrique  qui  nous 
occupe  en  ce  moment,  si  l'on  veut  bien  ne  pas  contester  à 
la  ballade  le  droit  d'en  faire  partie,  c'est  le  seul  titre  en  ce 
genre  qui  soit  commun  à  nos  deux  poètes  contemporains. 
La  ballade  a  été  mise  en  cause  par  Molière,  qui,  dans  les 
Femmes  savantes,  fait  dire  à  Vadius  (Ménage  ??)  : 

La  ballade,  à  mon  goût,  est  une  chose  fade, 

Ce  n'en  est  plus  la  mode,  elle  sent  son  vieux  temps. 

Elle  a  pour  les  pédants  de  merveilleux  appas. 

Il  ne  paraît  pas  cependant  qu'elle  en  ait  eu  beaucoup 
pour  celui  que  M.  Villemain  appelle  le pédayitesque  Alain 
Chartier.  Il  n'en  fait  pas  fi  assurément,  témoin  ce  qu'il 
en  dit  dans  le  Lay  de  Plaisance  : 

Qui  seroit 
Celuy  qui  plus  dicteroit 

Balades  nouvelles  ? 
Nul  homme  ne  danceroit, 
Ains  aux  cendi'es  croupiroit. 

(P.  540.) 

A  partie  petit  poème  didactique  du  Bréviaire  des  Nobles, 
qui,  comme  nous  le  verrons  plus  loin,  se  compose  de  treize 
ballades,  mais  simplement  dans  un  but  mnémonique,  il  n'ena 


—  138  — 

composé  lui-même  qu'un  bien  petit  nombre,  en  supposant 
même  que  toutes  celles  qui  portent  son  nom  soient  vraiment 
de  lui,  ce  qui  est  presque  toujours  plus  ou  moins  douteux. 
La  seule  vraiment  authentique  est  la  Ballade  de  Fougères 
dont  nous  avons  déjà  parlé,  et  à  laquelle  on  ne  saurait  con- 
tester, outre  l'accent  populaire  du  patriotisme,  le  caractère 
et  les  formes  propres  à  la  poésie  lyrique.  On  n'en  peut  pas 
dire  tout-à-fait  autant  des  nombreuses  ballades  qui  figurent 
dans  le  recueil  de  Charles  d'Orléans,  tant  sous  son  nom  que 
sous  celui  de  ses  correspondants,  et  qui  semblent  être  leur 
forme  poétique  de  prédilection.  Le  nombre  en  est  beaucoup 
plus  grand  que  le  ton  n'en  est  varié,  et  l'on  s'étonne  avec 
raison  d'y  trouver  si  peu  de  place  aux  vraies  douleurs  d'un 
pareil  prisonnier,  que  sa  patrie  pourtant  ne  regrettait  pas 
moins  qu'il  ne  la  regrettait  lui-même.  La  poésie  en  général 
n'est  guère  autre  chose  pour  lui  qu'une  distraction  à  l'aide 
de  laquelle  il  cherche  à  tromper  plutôt  qu'à  épancher  les 
tristesses  de  son  âme.  L'imagination  du  pauvre  prisonnier 
semble  ne  s'y  donner  carrière  que  dans  les  traditions  de  ga- 
lanterie les  plus  en  vogue  parmi  les  poètes  de  cour,  et  si  sa 
versification  a  quelque  chose  de  plus  doux  et  de  plus  correct 
que  chez  la  plupart  d'entre  eux,  elle  n'échappe  pas  à  l'abus 
des  subtilités  et  des  personnifications  outrées  qui  sont  leur 
défaut  commun  le  plus  inévitable,  et  celui  dont  les  poètes 
du  peuple,  au  contraire,  savent  le  mieux  se  préserver.  Ce 
défaut  est  celui  qui  persiste  le  plus  dans  la  ballade  et  qui  en 
explique  le  mieux  la  fadeur  ordinaire,  ainsi  que  l'absence 
assez  constante  de  la  véritable  inspiration  lyrique. 

Il  n'en  est  pas  ainsi  toutefois  d'un  autre  genre  de  lyrisme 
qui,  alors  comme  dans  tous  les  temps,  semble  la  plus  vive  et 
la  plus  heureuse  expression  de  l'esprit  français.  Ce  genre  est 
celui  de  la  chanson  ou  complainte,  et  c'est  aussi  celui  dont 


—  139  — 

]e  recueil  de  Charles  d'Orléans  offre  les  exemples  les  plus 
nombreux  après  la  ballade.  On  trouve  dans  ces  exemples 
tous  les  tons,  toutes  les  variétés  de  forme  et  jusqu'aux  plus 
vives  allures  de  la  chanson  française  qui ,  dans  son  accent 
lyrique  le  plus  élevé,  prend  d'ordinaire  le  nom  de  com- 
plainte. Telles  sont,  parmi  les  plus  célèbres  et  les  plus  popu- 
laires, la  complainte  sur  la  mort  de  Duguesclin,  par  Eus- 
tache  Deschamps,  celle  de  Christine  de  Pisan,  sur  la  folie  de 
Charles  VI,  la  prière  pour  la  paix,  par  Charles  d'Orléans, 
et  par  dessus  tout,  la  complainte  de  France,  si  elle  est 
vraiment  de  lui,  ce  qui  nous  paraît  plus  que  douteux  ;  la  note 
lyrique  est  là  incontestablement,  elle  vient  d'une  émotion 
sincère  et  elle  la  communique.  De  pareils  effets  sont  assez 
peu  fréquents,  au  contraire,  dans  les  poésies  d'Alain 
Chartier,  excepté  dans  quelques-unes  des  pièces  de  vers 
mêlées  à  la  prose  du  Livre  de  l'Exih  pour  que  dans  le 
genre  lyrique  il  paraisse  inférieur  à  son  contemporain 
Charles  d'Orléans,  et  ce  n'est  pas  par  là  qu'il  peut  mériter, 
même  de  son  temps,  le  titre  de  grand  poète.  Il  le  mérite  un 
peu  mieux  peut-être  à  certains  égards,  mais  très-secondaires 
cependant,  dans  le  genre  dramatique  dont  nous  allons  parler 
dans  le  paragraphe  suivant. 

§  3.  —  De  LA  POÉSIE  DRAMATIQUE  ET  DES  QUALITES  PROPRES 
A  CE  GENRE  QUI  SE  RENCONTRENT  DANS  LES  POESIES  d'AlAIN 

Chartier,  a  défaut  d'ouvrages  dramatiques  propre- 
ment DITS. 

Aristote  constate  dans  la  littérature  grecque  un  caractère 
qui  lui  est  commun  avec  les  autres  littératures,  c'est-à-dire 
un  rapport  de  filiation  originelle  de  la  poésie  dramatique 
avec  l'épopée,  quand  il  considère  comme  éléments  naturels 


—  140  — 

et  primitifs  de  la  tragédie  ce  qu'il  appelle  les  reliefs  du 
festin  d'Homère. 

La  tragédie,  en  efifet,  puise  ses  premières  données  à  la 
même  source  que  l'épopée  primitive,  c'est-à-dire  dans  la 
légende  religieuse  ou  héroïque  et  plus  ou  moins  fabuleuse, 
mais  toujours  nationale.  L'épopée  raconte  cette  légende  et 
lui  donne  déjà  quelque  chose  de  dramatique  dans  les  discours 
qu'elle  prête  aux  personnages  ;  la  tragédie  les  met  en  action 
par  la  représentation  fictive  des  personnages  et  du  milieu 
dans  lequel  ils  parlent  et  se  meuvent.  Ce  n'est  que  plus  tard 
que  la  comédie  applique  le  même  procédé  à  la  peinture  de 
la  vie  sociale  et  da  cœur  humain  lui-même  en  général,  sans 
plus  s'occuper  de  la  tradition  historique,  qui  est  le  fond 
primitif  de  la  légende.  Telle  est  la  marche  naturelle  de  l'art 
dramatique  dans  la  prose  aussi  bien  que  dans  la  poésie. 
Cependant,  les  qualités  qui  sont  propres  à  cet  art  lui-même 
peuvent  se  rencontrer  plus  ou  moins  accessoirement  dans 
d'autres  ouvrages,  qui  ne  sont  ni  des  tragédies,  ni  des  comé- 
dies, toutes  les  fois  par  exemple  qu'il  s'agit  de  montrer  les 
hommes  aux  prises  les  uns  avec  les  autres  dans  la  lutte  de 
leurs  idées,  de  leurs  passions,  de  leurs  vices  ou  de  leurs 
vertus.  C'est  là  le  mérite  particulier  de  quelques  grands 
historiens  de  l'antiquité,  quand  ils  font  agir  et  parler  les 
personnages  historiques  dans  ces  harangues  qu'ils  leur 
prêtent  la  plupart  du  temps.  La  vérité  dramatique,  en  un 
mot,  est  le  mérite  par  excellence  de  tout  dialogue  même 
purement  philosophique,  et  c'est  celui  qu'on  s'accorde  à  re- 
connaître aux  dialogues  de  Platon  par  exemple,  qui  lui- 
même  s'inspirait  heureusement  de  la  lecture  des  mimes  de 
Sophron.  Lors  donc  qu'il  s'agit  d'apprécier  les  ouvrages  d'un 
écrivain  ou  d'une  époque,  il  ne  faut  pas,  sous  prétexte  qu'on 
n'y  rencontre  ni  tragédie,  ni  comédie,  ni  œuvre  dramatique 


—  141  — 

proprement  dite,  se  dispenser  de  parler  des  qualités  vraiment 
dramatiques  qu'on  y  peut  reconnaître,  quelque  accessoires 
que  soient  ces  qualités;  autrement,  ce  serait  se  condamner 
à  garder  le  silence  sur  toute  notre  littérature  du  moyen- 
âge,  en  ce  qui  concerne  un  genre  aussi  important  en  lui- 
même  que  le  genre  dramatique.  Ce  n'est  pas  que  ce  genre 
fasse  véritablement  défaut  chez  nous  :  le  drame,  au  con- 
traire, y  est  partout  et  aussi  anciennement  que  la  légende 
religieuse,  avec  laquelle  il  naît  et  se  développe;  il  est  dans 
l'Eglise,  où  il  a  pour  type  sublime  la  Passion  ;  il  est  dans  les 
couvents  des  différents  ordres  et  sur  la  place  publique,  où 
sous  le  titre  de  mystères  ou  de  miracles,  il  met  en  action 
les  traditions  religieuses  et  les  vies  des  saints  ;  il  est  partout 
enfin,  mais  sous  des  formes  si  grossièrement  matérielles, 
qu'on  ne  g^eut  pas  appeler  cela  de  la  poésie  dramatique,  tant 
l'art  et  le  langage  un  peu  littéraire  y  sont  profondément 
étrangers.  Rien  de  plus  étranger  non  plus  à  la  naissance  et 
aux  premiers  progrès  du  genre  dramatique  dans  notre  litté- 
rature que  toutes  ces  grossières  et  informes  ébauches  qui 
semblent  n'avoir  produit  quelques  fruits  que  dans  les  mains 
de  Shakspeare.  Ne  cherchons  donc,  encore  une  fois,  pour 
parler  des  qualités  dramatiques  qui  peuvent  se  rencontrer 
chez  nos  écrivains  les  plus  connus  avant  le  XVP  siècle, 
rien  qui  ressemble  à  une  tragédie  ou  à  une  comédie  propre- 
ment dite.  Ces  qualités  se  trouvent  souvent  et  au  plus  haut 
degré  dans  les  chroniques  de  Froissard,  par  exemple,  quand 
il  fait  dialoguer  ses  personnages  ;  c'est  même  ce  qui  leur 
donne  le  mouvement  et  la  vie,  et  fait  le  charme  incompa- 
rable de  son  style.  Rien  de  pareil  à  signaler  nulle  part  dans 
les  œuvres  de  Charles  d'Orléans,  qui  emploie  même  bien 
rarement  la  forme  du  dialogue,  tandis  qu'au  contraire  on 
peut  remarquer  assez  souvent,  comme  nous  avons  eu  occa- 


—  142  — 

sion  de  le  faire  dans  le  livre  précédent,  un  certain  mouve- 
ment dramatique  et  une  sorte  de  vis  comica  dans  plusieurs 
des  dialogues  d'Alain  Chartier,  notamment  dans  ceux  du 
Réveille- Matin,  de  la  Belle-Dame  Sans-Mercy ,  et  même 
des  Deux  Fortunés  d'Amour. 

Ce  n'est  certes  pas  là  un  titre  suffisant  pour  classer  un 
écrivain  parmi  les  écrivains  dramatiques  ;  mais  à  une  époque 
où  il  n'y  en  avait  pas  un  seul  qui  méritât  vraiment  ce  nom, 
c'était  rendre  un  incontestable  service  à  notre  littérature 
que  d'y  éveiller  ainsi  par  quelques  bons  exemples  le  goût  du 
naturel  qui,  dans  la  poésie  surtout,  avait  tant  de  peine 
à  s'y  faire  jour  et  n'y  a  réussi  nulle  part  plus  victorieuse- 
ment que  dans  l'art  dramatique. 

§  4.  —  De  la  poésie  didactique  et  du  Bréviaire 
DES  Nobles. 

Si  par  ce  mot  de  poésie  didactique,  il  faut  entendre  l'en- 
seignement donné  sous  forme  poétique  des  vérités  et  des 
connaissances  pratiques  les  plus  utiles  à  l'humanité,  c'est  à 
la  Grèce  qu'appartient  l'honneur  d'avoir  produit  le  type  le 
plus  ancien  de  ce  genre.  A  peu  près  vers  l'époque  où  Homère 
donnait  son  nom  au  plus  beau  type  de  l'épopée  primitive, 
Hésiode,  par  son  poème  des  Œuvres  et  des  Jours,  méritait 
d'être  appelé  l'Homère  de  la  poésie  didactique  qu'il  inau- 
gurait non  moins  glorieusement  que  lui  et  dans  la  même 
langue  que  celle  de  V  Iliade  et  de  Y  Odyssée.  Hésiode  dans 
la  littérature  grecque,  Lucrèce  et  Virgile  dans  la  littérature 
latine,  sans  parler  d'Horace,  qui,  dans  sa  Lettre  aux  Pisons^ 
n'avait  pas  du  tout  songé  à  faire  un  poème  didactique,  sont 
considérés  avec  raison  comme  les  maîtres  et  les  modèles  par 
excellence  de  la  poésie  didactique,    parce  que  parmi  les 


—  143  — 

poètes  de  l'antiquité  qui  sont  venus  après  eux,  et  le  nombre 
en  est  grand  dans  toutes  les  variétés  du  genre,  il  n'en  est 
pas  un  seul  qui  ait  montré  avec  plus  de  génie  ce  que  peut 
l'imagination  mise  au  service  de  la  science.  Dans  l'antiquité, 
d'ailleurs,  la  science  proprement  dite,  telle  que  nous  l'en- 
tendons aujourd'hui,  n'était  pas  assez  avancée,  excepté  peut- 
être  dans  les  mathématiques,  pour  se  répandre  et  éclairer 
les  hommes  sans  le  secours  de  l'imagination.  Si  dans  la 
philosophie,  Aristote  cherche  visiblement  à  s'en  passer,  Pla- 
ton semble,  au  contraire,  avoir  un  peu  abusé  de  ce  secours, 
et  c'est  peut-être  là  une  des  causes  qui  ont  éloigné  de  lui, 
ou  du  moins  de  sa  doctrine,  un  aussi  illustre  disciple.  Dans 
cette  dissidence,  d'ailleurs,  se  révèle  la  destinée  même  de  la 
poésie  didactique,  dont  les  attributions  doivent  se  restreindre 
de  plus  en  plus,  à  mesure  que  les  matières  et  les  connais- 
sances qu'elle  embrasse  passeront  du  domaine  de  l'imagina- 
tion dans  celui  de  la  science,  pour  rester  sous  l'empire 
légitime  de  sa  méthode  et  ne  parler  que  le  langage  qui  lui 
est  propre. 

L'esprit  humain,  après  tout,  a  plus  à  y  gagner  que  la  poésie 
ne  pourra  y  perdre,  car  il  restera  toujours  à  celle-ci  le  vaste 
domaine  de  l'art  et  de  la  morale,  où  l'imagination  a  tant  de 
services  à  rendre  au  génie  et  à  la  volonté  de  l'homme.  C'est 
ainsi  que  dans  notre  littérature  du  moyen-âge,  la  poésie, 
non  moins  riche  dans  le  genre  didactique  que  dans  le  genre 
épique,  a  servi  à  répandre  les  notions  que  l'on  possédait,  ou 
ce  que  l'on  croyait  savoir  en  histoire  naturelle  dans  une 
multitude  depetits  poèmes  didactiques,  tehqneles Bestiaires^ 
les  Volucraires,  les  Lapidaires,  etc.,  etc.,  et  autres  qui, 
remplis  d'erreurs  et  souvent  de  pures  rêveries,  comme  la 
plupart  des  ouvrages  pédagogiques  ou  encyclopédiques  de 
cette  époque,  devaient  naturellement  perdre  de  leur  prix  ou 


_  144  — 

de  leur  vogue  devant  les  premiers  travaux  un  peu  sérieux 
de  la  véritable  science.  Il  n'en  était  pas  de  même  des  notions 
pratiques  confirmées  par  l'expérience,  surtout  des  pré- 
ceptes de  la  morale,  qui  n'a  pas  de  meilleur  auxiliaire  naturel 
que  l'imagination  et  la  poésie.  C'est  ainsi  que  les  proverbes, 
par  exemple,  afifectent  toujours  d'une  manière  plus  ou  moins 
heureuse  la  forme  poétique,  et  que  les  leçons  et  les  préceptes 
de  la  morale  se  font  toujours  mieux  goûter  sous  le  voile  de 
la  fiction  et  dans  le  langage  poétique  de  l'apologue  que  sous 
une  forme  purement  dogmatique  : 

Une  morale  nue  apporte  de  l'ennui  ; 
Le  conte  fait  passer  la  morale  avec  lui, 

a  dit  notre  Lafontaine,  qu'on  peut  appeler  l'Homère  de 
l'apologue.  La  vogue  des  contes  et  des  fabliaux  au  moyen- 
âge  adonné  des  preuves  sans  nombre  de  cette  vérité,  et  rien 
peut-être  n'a  plus  contribué  à  préserver  le  bon  sens  français 
des  excès  de  tous  genres  dont  il  était  pour  ainsi  dire  assailli. 
Mais  ce  n'est  pas  seulement  la  morale  pratique,  ce  sont 
encore  tous  les  arts  relatifs  aux  usages  de  la  vie  et  jusqu'aux 
diverses  institutions  sociales  de  l'époque  qui  ont  essayé  plus 
ou  moins  bien  de  parler  le  langage  de  la  poésie  presque 
toujours  sur  un  ton  léger  et  plus  enjoué  que  satirique.  Tels 
sont  les  7'iies,  crieries  et  meustiers  de  Paris  par  notre 
vieux  Rutebeuf,  la  Bataille  des  sept  arts  libéraux  et  la 
Bataille  des  viris,  par  Henri  d'Andely.  La  chevalerie  elle- 
même  a  donné  une  espèce  de  code  complet  de  ses  usages  et 
de  ses  règles  dans  le  poème  intitulé  ÏOrdène  de  Chevalerie, 
par  Hugues  de  Tabarie.  Tous  les  genres  d'enseignement 
pratique  en  un  mot  ont  eu  des  poètes  pour  interprètes  dans 
notre  littérature  du  moyen-âge,  où  le  conte,  le  fabliau  et 


—  -145  — 

l'apologue  sont  tirés  des  sources  les  plus  connues  alors, 
mais  la  plupart  du  temps  d'une  manière  indirecte  et  en 
passant  par  divers  intermédiaires,  comme  le  Dolopathos  par 
exemple  et  le  Castoiement  d'un  père  à  son  fils,  dont  la 
source  primitive  est  dans  l'Orient.  Sous  la  main  de  nos  poètes 
moralistes,  l'apologue  oriental  perd  peu  à  peu  sa  gravité 
sentencieuse  et  l'éclat  de  ses  couleurs  pour  faire  place  à  la 
grâce  enjouée  du  bon  sens  français  qui  fait  le  charme  de  nos 
vieux  fabliaux,  et  dont  nul  n'a  mieux  saisi  l'accent  que 
notre  bon  Lafoiitaine.  Cependant,  la  morale  dans  la  poésie 
didactique,  comme  dans  les  poèmes  pédagogiques  en  général, 
n'appelle  pas  toujours  à  son  aide  l'imagination  et  l'attrait  de 
la  fiction  ;  elle  aime  aussi  à  faire  parler  la  raison  toute  seule 
et  à  n'appuyer  que  sur  elle  l'autorité  de  ses  préceptes,  tâche 
plus  difficile  peut-être,  car  elle  demande  non  seulement  la 
justesse  constante  des  idées,  mais  encore  beaucoup  de  net- 
teté dans  le  langage  et  de  propriété  dans  les  mots  pour  donner 
à  ces  préceptes  la  forme  qui  s'empare  le  mieux  des  esprits 
et  laisse  la  trace  la  plus  durable  dans  la  mémoire.  C'est  ce 
qu'ont  essayé,  non  sans  quelques  succès,  au  moyen-âge,  les 
auteurs  de  ces  recueils  d'aphorismes  connus  sous  le  nom  de 
Distiques  de  Caton,  qui,  au  XVP  siècle,  ont  abouti  aux 
quatrains  de  Pibrac  ;  c'est  ce  qu'a  fait  enfin,  avec  plus  de 
succès  et  avec  un  talent  incontestablement  supérieur,  Alain 
Chartier,  quand  il  a  essayé  de  réduire  à  un  petit  nombre 
d'aphorismes  la  morale  pratique  à  l'usage  de  ces  g^tils- 
hommes  au  milieu  desquels  il  passait  sa  vie,  dans  le  petit 
poème  didactique  qui  a  pour  titre  le  Bréviaire  des  Nobles. 
Dans  une  œuvre  de  ce  genre,  où  il  s'agit  de  faire  parler  la 
raison  seule  et  de  ne  s'adresser  qu'au  bon  sens  pratique,  tout 
le  mérite,  et  il  n'est  pas  mince  assurément,  consiste  à  aborder 
directement  et  sans  le  secours  d'aucun  intermédiaire  chacune 

10 


—  146  — 

des  idées  morales  que  l'auteur  veut  exprimer  ;  à  les  grouper 
dans  un  plan  simple  et  naturel ,  sans  leur  donner  d'autre 
relief  que  celui  qui  résulte  d'un  choix  heureux  des  termes 
propres,  d'autre  lumière  que  celle  qui  fait  le  mieux  sentir  à 
l'esprit  le  rapport  intime  du  vrai  et  du  beau.  C'est  beaucoup 
demander,  sans  doute,  à  une  littérature  qui  n'en  est  encore 
qu'à  son  adolescence,  et  dont  la  langue,  dans  la  poésie  sur- 
tout, a  tant  à  faire  encore  pour  se  fixer  :  Mais  plus  la  tâche 
est  difficile,  plus  on  doit  de  louanges  à  l'auteur,  qui  la  rem- 
plit avec  succès  dans  presque  toutes  ses  parties.  Or,  non 
seulement  ces  louanges  ont  été  prodiguées  unanimement  par 
les  contemporains  et  dans  le  XVP  siècle  même  à  l'auteur  du 
Bréviaire  des  Nobles,  mais  il  est  facile  de  voir,  même  au- 
jourd'hui, combien  elles  étaient  méritées. 

Rien  de  plus  simple  et  de  moins  systématique  que  le  plan 
de  cette  espèce  de  catéchisme  rimé  à  l'usage  du  gentil- 
homme. Les  vertus  dont  son  éducation  morale  exige  la  cul- 
ture y  sont  au  nombre  de  douze,  dont  chacune  est  développée 
sous  une  forme  qui  n'est  autre  que  celle  de  la  ballade,  c'est- 
à-dire  en  quatre  strophes  d'égale  longueur,  sauf  la  dernière, 
toujours  plus  courte  que  les  trois  autres.  La  versification  tient 
un  peu  parla  au  genre  lyrique,  et  elle  s'en  rapproche  même  plus 
que  la  ballade,  en  ce  sens  que  chacune  des  quatre  strophes  est 
terminée  par  un  même  refrain  qui,  dans  la  pensée  de  l'auteur, 
semble  être  le  trait  le  plus  caractéristique  de  la  vertu  dont  il 
parle.  L'accent  lyrique  vient  ici  en  aide  à  un  poète  didactique, 
comme  une  sorte  de  mnémonique,  ou,  comme  dirait  Mon- 
taigne, pour  xmeurs.  presser  la  sentence  au  pied  nombreux 
de  la  poésie. 

Ainsi  ce  petit  poème  didactique  n'est  dans  sa  forme  qu'une 
espèce  de  recueil  de  treize  ballades,  dont  la  première  est  une 
interpellation  de  la  noblesse  elle-même  aux  gentilshommes , 


—  147  — 

et  sert  de  préambule  aux  douze  autres  ballades  concernant 
les  douze  vertus  dont  elle  leur  prescrit  le  culte  et  leur  trace 
les  devoirs.  Ce  n'est  pas  là,  on  le  voit,  un  cadre  bien  compli- 
qué; mais  la  simplicité  même  du  plan  produit  rien  que  par 
là  l'effet  des  meilleures  méthodes  d'enseignement,  car  les 
préceptes  sont  renfermés  dans  une  formule  toujours  la 
même,  et  cette  uniformité  permet  à  la  mémoire  de  les  retenir 
séparément  sans  rompre  le  lien  qui  les  rattache  tous  à  une 
seule  et  même  pensée,  c'est-à-dire  à  celle  de  la  vraie  noblesse. 
Pour  que  la  forme  ici  n'emporte  pas  le  fond  ,  mais  serve  au 
contraire  à  la  faire  valoir,  il  ne  reste  plus  qu'à  donner  aux 
idées  et  à  leur  expression  cette  justesse  que  Bossuet  considère 
comme  le  partage  de  notre  langue  et  comme  la  perfection  qui 
seule  produit  la  consistance  (Discours  de  réception  à  l'Aca- 
démie) .  Or,  c'est  à  quoi  notre  auteur  nous  paraît  avoir  réussi 
plus  qu'aucun  autre  poète  didactique  de  son  époque. 

La  première  ballade,  puisque  toutes  nous  paraissent  mé- 
riter ce  nom,  exprime  le  but  des  douze  autres  par  ce  refrain 
où  la  noblesse  elle-même  exige  que  chaque  gentilhomme 

tous  les  jours  une  fois 

Ses  Heures  die  en  cestuy  Breviaù-e. 
(P.  581.) 

Des  vertus,  au  nombre  de  douze,  dont  chacune  est  le  sujet 
d'une  ballade,  la  première,  dans  l'ordre  moral  dont  elle  est 
le  fondement,  c'est  la  foi  en  Dieu,  et  l'on  ne  saurait  contester 
assurément  la  justesse  des  idées  et  du  langage  dans  la  pre- 
mière pièce  qui  se  termine  par  ces  vers  : 

Povre  et  riche  meurt  en  corruption  ; 
Noble  et  commun  doivent  à  Dieu  service, 
Mais  les  nobles  ont  exaltation 
Pour  foy  garder  et  pour  vivre  en  justice. 
(P.  583.) 


—  148  — 

La  seconde  vertu  est  la  loyauté,  et  l'on  voit  par  le  refrain 
seul  que  c'est  bien,  comme  nous  l'avons  dit  plus  haut, 
l'homme  de  cour  qu'il  s'agit  de  former  dans  le  gentilhomme. 
Tous  doivent  en  effet, 

Servir  leur  Roy  et  leurs  sujets  défendre. 

Remarquons  en  passant  cette  allusion  aux  écorcheurs  : 

Ez  ne  sont  pas  si  très-hault  advenue, 
Pour  rapiner  et  par  leur  force  prendre. 

Uhonneur,  ce  sentiment  si  complexe  de  la  dignité  per- 
sonnelle que  Montesquieu  donne  pour  base  morale  à  la  mo- 
narchie, est  la  troisième  vertu.  C'est  aussi,  comme  le  dit  le 
refrain,  le  bien  par  excellence  : 

Car  c'est  le  bien  qui  les  autres  sui'monte. 
(P.  584.) 

La  droiture,  qui  vient  ensuite,  n'est  autre  chose  pour  le 
poète  que  la  justice  ;  c'est  le  cuique  suumjus,  exprimé  par 
ce  refrain  : 

A  chascun  son  loyal  di-oit. 
(P.  585.) 

De  plus  longs  développements  sont  donnés  à  la  cinquième 
vertu,  \di 2^rouesse ,  qui  veut,  selon  le  refrain,  que  l'on  pré- 
fère 

Honneste  mort  plus  que  vivre  en  vcrgongne. 

Elle  exige  chez  le  gentilhomme 

Sens  pour  choisir  bon  party  justement 


Ferme  propos  et  arresté  courage, 
Diligence,  secret  et  peu  langaigc 

Bon  renom  est  son  trésor,  son  avoir;  elle  est 

Doulce  aux  humbles  et  aux  fiers  fière, 
Et  aux  simples  ne  fait  empeschement. 
(P.  586.) 


—  149  — 

D'après  le  nom  seul  de  la  sixième  vertu,  on  s'attend  d'a- 
vance à  quelques-unes  au  moins  de  ces  subtilités  métaphy- 
siques qui  sont  le  texte  inépuisable  des  poésies  galantes  si 
fort  en  vogue  à  la  cour,  car  c'est  de  Vmnoiir  qu'il  s'agit. 
Il  n'en  est  rien  cependant,  et  l'amour,  tel  que  le  conçoit 
l'auteur,  n'a  rien  de  commun  avec  la  galanterie,  qui  n'en 
est  pour  lui  sans  doute,  comme  pour  Montesquieu,  que  le 
délicat,  le  lége)\  \e  ijerpétuel  mensonge.  Ce  n'est  pas  à  la 
galanterie  chevaleresque  que  s'adresse  ce  refrain  : 

Qui  n'a  amoUrs  et  amis  il  n'a  rien. 
(P.  58G.) 

L'amour  dont  il  est  question  ici,  c'est  la  sympathie  dans 
son  sens  le  plus  élevé  : 

C'est  largesse  de  liault  cueur  honnorable, 
Qui  de  soy  fait  à  ce  qu'il  aime  part  ; 
C'est  la  bonté  qui  soy  mesmes  espart, 
Et  qui  acquiert  l'autruy  cueur  pour  le  sien. 
(P.  586.) 

La  pensée  exprimée  dans  ces  vers  n'est-elle  pas  la  même 
au  fo]id  que  celle  qui  est  magnifiquement  développée  par 
Bossuct  dans  l'oraison  funèbre  de  Condé?  «  La  bonté,  dit-il, 
»  devait  faire  comme  le  fond  de  notre  cœur,  et  devait  être  en 
»  temps  le  premier  attrait  que  nous  aurions  en  nous-mêmes 
»  pour  gagner  les  autres  hommes.  » 

La  courtoisie,  septième  vertu,  n'est  guère  quelque  chose 
de  plus  que  ce  que  nous  entendons  par  le  mot  de  politesse; 
elle  doit  se  montrer  dans  les  actions  aussi  bien  que  dans  les 
paroles 

En  fais  et  en  dis, 

comme  le  dit  le  poète,  car  elle  est  l'empreinte  même  du 
cœur: 


—  150  — 

Par  les  fais  peult-on  prouver 
Ce  qui  est  au  cueur  empraint  ; 
L'oeuvre  fait  tel  reprouver 
Villain,  qui  gentil  se  faint. 
(P.  587.) 

Car  la  noblesse  s'estaint 
Des  que  la  vie  est  honteuse 
Et  la  langue  oultrageuse. 

-  (P.  588.) 

Nous  ne  nous  étendrons  pas  davantage  sur  les  autres 
vertus  qui  suivent;  chacune  a  comme  toujours  son  trait 
caractéristique  dans  le  refrain.  Telle  est,  par  exemple,  la 
diligence  qui  les  ve^Hus  esveille.  En  effet,  dit  le  poète  : 

Pmsquc  vertu  se  parfait  d'avoir  peine, 
L'âme  en  vault  mieux  et  la  vie  est  plus  saine. 

(P.  588.) 

Puis  la  nellcté,  c'est-à-dire  l'absence  de  toute  souillure  : 

Car  sa  noljlcsse  desprise 
Quant  nettement  ne  la  garde 
Celuy  où  tous  prennent  garde. 


Lait  parler  ou  trop  mesdire 
Sont  une  vile  devise 
Sur  homme  où  chacun  se  mire 
Et  où  tout  le  monde  vise. 
Honnesteté  est  requise 
Pour  tenir  en  sauvegarde 
Celuy  où  tous  prennent  garde. 
(P.  590.) 


C'est,  sous  forme  d'aphorismes,  le  texte  du  beau  sermon 
de  Massillon  sur  les  exemples  des  grands. 

Vient  ensuite  la  dixième  vertu,  plus  longuement  déve- 
loppée que  la  précédente,  la  largesse  ou  la  libéralité  : 


—  151  — 

C'est  l'enseigne  des  vertus  en  ce  monde. 

Le  don  receu  oblige  le  prenant, 
Et  le  donneur  sa  grant  bonté  acquitte. 
(P.  590.) 

La  onzième  vertu  est  la  sobriété, 

Garde  de  corps  et  concierge  de  vie, 

dit  le  refrain.  C'est  la  seule  de  ces  espèces  de  ballades  où 
l'on  puisse  remarquer  quelques  métaphores  d'assez  mauvais 
goût,  telles  que  celle-ci  par  exemple  : 

Et  qui  ne  scet  mesure  retenir 

Sur  sa  bouche,  qui  est  luissier  du  cueur,  etc.,  etc. 

Enfin  la  douzième  vertu  est  traitée  avec  plus  de  dévelop- 
pement que  toutes  les  autres,  car  les  stances  contiennent 
chacune  quinze  vers  de  dix  pieds  ;  c'est  la  persévérance, 
qui  dans  l'ordre  moral  forme  comme  le  couronnement. 
C'est  elle,  en  effet,  qui  mène  au  but,  suivant  l'axiome  : 

En  toute  chose,  il  faut  considérer  la  fin. 
C'est  ce  que  dit  le  refrain  : 

Puisque  la  fin  fait  les  euvres  louer. 

L'auteur  ne  dit  rien  de  trop  assurément  dans  ces  Ijeaux 
vers  par  lesquels  il  débute  : 

Excellente  et  haulte  vertu  divine. 
Qui  tout  parfait,  accomplit  et  termine, 
Eoyne  puissant,  dame  persévérance  : 
Cil  qui  retient  ta  loyalle  doctrine, 
Sans  fourvoyer  le  droit  sentier  chemine 
De  loz,  de  pris,  de  paix,  de  suffisance. 
Car  tu  vaincs  tout  par  ta  ferme  constance 
Qui  de  souffrir  n'est  soûlée  ne  lasse. 
(P.  592.) 


—  152  — 

Et  tout  est  sur  ce  ton  d'un  bout  à  l'autre  de  la  pièce. 
Ainsi  sont  justifiés  les  éloges  unanimes  des  contemporains, 
et  nous  avons  bien  le  droit,  ce  nous  semble,  de  dire  que  ce 
petit  poème  est  le  chef-d'œuvre  non  seulement  d'Alain 
Cliartier,  mais  aussi  de  la  poésie  didactique  au  moyen-âge. 

Avons-nous  besoin  de  désavouer  la  main  plus  que  mala- 
droite qui  s'est  permis  d'ajouter  au  manuscrit,  comme  a 
soin  de  le  noter  André  Duchesne,  les  huit  mauvais  vers 
contenant  un  jeu  de  mots  presque  aussi  détestable  que  celui 
des  vers  latins  qui  ont  été  ajoutés  à  la  fin  du  Curial? 
Remarquons  seulement  qu'ici,  pas  plus  que  dans  le  Curial, 
il  n'est  pas  dit  un  mot  des  femmes,  qui  tiennent  cependant 
une  place  si  considérable  de  tout  temps  dans  l'éducation 
pratique  du  gentilhomme.  Nous  avons  dit  plus  haut,  en 
parlant  du  CvjHaL  quels  sont,  selon  nous,  les  motifs  de  ce 
silence,  et  nous  croyons  inutile  de  revenir  sur  ce  sujet. 

§  5.  —  Conclusions  pour  la  poésie. 

D'après  ce  que  nous  venons  de  dire  des  quatre  grands 
genres  de  poésie,  on  voit  que  le  genre  didactique  est  le  seul 
dans  lequel  Alain  Cliartier  ait  vraiment  justifié  le  titre  de 
g7''ancl  poète  de  son  temps.  Il  est  le  premier,  sans  contredit, 
de  tous  les  poètes  moralistes  du  moyen-âge,  qui  n'ont  rien 
produit  de  plus  achevé  sous  tous  les  rapports  que  le  Bi^é- 
viaire  des  Nobles.  C'est  aussi  le  seul  de  ses  ouvrages  qui 
appartienne  à  la  haute  poésie  et  en  soutienne  le  ton  ;  tous  les 
autres  ne  peuvent  être  classés  que  dans  les  genres  légers  ou 
secondaires  ;  ce  n'est  qu'accidentellement  et  d'une  manière 
purement  accessoire,  qu'on  y  peut  signaler  quelques  mérites 
du  genre  lyrique  ou  du  genre  dramatique.  Quant  à  ceux 
du  genre  épique,  ils  y  font  complètement  défaut,  comme 


—  153  — 

dans  notre  littérature  en  général,  depuis  l'avortement  de 
l'épopée  primitive  dont  nous  avons  expliqué  les  causes.  Il 
n'en  est  pas  de  même  de  la  poésie  légère,  à  laquelle  appar- 
tiennent le  plus  grand  nombre  de  ses  poèmes.  C'est  dans  la 
poésie  légère,  en  effet,  que  l'esprit  français  se  sent  pour  ainsi 
dire  plus  à  son  aise  et  plus  libre  des  entraves  qui  partout 
ailleurs  gênent  plus  ou  moins  la  liberté  de  ses  mouvements, 
et  sont  cause  qu'à  toutes  les  époques  on  peut  dire  comme 
Pascal  le  disait  encore  en  plein  XVIP  siècle  :  «  Quand  on 
»  voit  le  style  naturel,  on  est  tout  étonné  et  ravi.  »  Et 
cependant,  à  l'époque  où  P-ascal  parlait  ainsi,  la  poésie  fran- 
çaise, grâce  surtout  à  Malherbe  et  à  Corneille,  savait  enfin 
parler  d'une  manière  soutenue  le  langage  des  sentiments 
élevés  et  des  fortes  pensées,  qui  est  propre  au  genre  lyrique 
et  à  la  tragédie,  sans  cesser  d'être  vraie  et  par  conséquent 
naturelle.  Pourquoi  y  avait-elle  si  peu  réussi  avant  eux  et 
dans  tout  le  cours  du  moyen-âge,  à  partir  du  siècle  de 
Saint-Louis,  où  le  sentiment  des  vraies  beautés  de  l'art  ne 
manquait  pas  assurément,  dans  l'architecture  religieuse  par 
exemple?  C'est  que  si  le  sentiment  religieux  créait  des  ar- 
tistes de  génie  au  service  de  l'Église,  celle-ci,  oui  ne  parlait 
guère  la  langue  nationale  que  dans  la  prédication,  ne  s'oc- 
cupait nullement  dans  l'enseignement  public,  dont  elle  était 
exclusivement  chargée,  à  former,  comme  nous  l'avons  déjà 
dit,  des  écrivains  français,  poètes,  orateurs  ou  autres.  Les 
auteurs  latins  qu'on  étudiait  là  étaient  bien  moins  ceux  du 
grand  siècle  que  les  Pères  de  l'Église  ou  les  théologiens  les 
plus  propres  à  exercer  les  clercs  aux  luttes  de  la  scolastique  ; 
c'était  en  quelque  sorte  déserter  l'Église  pour  le  monde  que 
d'écrire  en  français,  et  surtout  de  faire  des  vers  dans  les 
genres  les  plus  en  vogue,  et  il  était  bien  difficile,  même 
à  ceux  qui  le  faisaient  avec  le  plus  de  succès,  de  n'y  pas 


—  154  — 

apporter  quelques-unes  des  habitudes  pédantesques  con- 
tractées au  collège,  d'autant  plus  que  c'était  là  faire  preuve 
de  savoir  et  d'instruction  aux  yeux  du  monde  qui  n'en  était 
que  mieux  prévenu  en  faveur  de  l'écrivain.  Mais  le  monde 
lui-même  avait  aussi  des  habitudes  et  des  exigences  qui 
ne  contribuaient  pas  moins  que  celles  du  collège  à  fausser 
les  meilleurs  esprits.  C'est  ainsi  que  la  poésie  galante,  par 
exemple,  avait  ses  pédants  tout  comme  la  scolastique,  tout 
comme  de  nos  jours  la  science  elle-même.  Au  XVIIP  siècle, 
d'Alembert  disait  :  0  ph3^sique,  préserve-toi  de  la  méta- 
physique !  On  aurait  pu  dire  au  moj^en-âge,  et  on  dirait 
peat-être  avec  raison  même  de  nos  jours  :  0  poésie,  pré- 
s3rve-toi  de  l'affectation  et  des  caprices  de  la  mode,  c'est- 
à-dire  de  l'esprit  de  système;  car  il  n'y  a  rien  de  plus  funeste 
à  l'imagination  que  la  métaphysique,  outre  qu'elle  est  sans 
entrailles.  Le  mal  devait  durer  longtemps  dans  notre  litté- 
rature, et  ce  n'étaient  pas  l'Italie  et  l'Espagne  qui  pouvaient 
l'en  préserver,  puisque  l'on  a  vu  cette  dernière  l'aggraver 
encore  au  XVIP  siècle  sous  le  nom  de  Gongorisme. 

Rien  ne  pouvait  l'en  garantir  mieux  que  la  satire,  surtout 
quand  elle  est  l'expression  du  bon  sens  et  de  la  malice  spiri- 
tuelle et  sans  fiel  de  l'esprit  français.  On  sait  quelle  part  elle 
a  eue  dans  notre  littérature  du  moyen-âge,  et  si  malheureu- 
sement elle  n'a  pas  su  se  préserver  des  excès  de  la  licence, 
elle  a  du  moins  contril)ué  à  éviter  ceux  de  l'affectation  et 
à  éveiller  le  goût  du  vrai  et  du  naturel,  qui,  au  contraire, 
ne  faisaient  nulle  part  plus  complètement  défaut  que  dans  la 
poésie  galante,  où  dominait,  avec  l'abus  le  plus  extravagant 
des  personnifications  allégoriques,  une  théorie  de  plus  en 
plus  raffinée  des  sentiments  amoureux  ,  véritable  métaphy- 
sique tout-à-fait  digne  de  celle  dont  faisait  si  plaisamment 
profession  au  XVP  siècle  l'abstracteur  de  quintessence  Alco- 


—  155  — 

fribas  Nasier  (anagramme  de  François  Rabelais).  C'était 
là  qu'il  était  le  plus  difficile  d'être  naturel  et  vrai,  et  c'est  le 
mérite  de  Charles  d'Orléans  d'y  avoir  réussi  quelquefois; 
mais  il  y  est  surpassé  de  beaucoup,  comme  nous  l'avons  déjà 
dit,  par  Eustache  Deschamps  et  surtout  par  Alain  Chartier. 
Nous  avons  remarqué  plus  haut  que  ce  dernier  a  su  mêler 
heureusement  au  langage  amoureux  du  Réveille-Matin  et 
de  la  Belle-Dame  Sans-Mercy  par  exemple,  ces  teintes  de 
bon  sens  et  de  fine  ironie,  si  propres  à  faire  à  la  vérité  et  au 
naturel  la  part  qui  leur  manquait  presque  constamment  dans 
ce  genre  de  poésie.  L'allégorie  s'y  réduit  le  plus  souvent  à  ce 
qu'elle  ne  devrait  jamais  cesser  d'être,  c'est-à-dire  à  une 
pure  métaphore,  et  si  l'antithèse  y  est  un  peu  prolongée,  le 
langage  figuré  y  est  souvent  relevé  par  certaines  crudités 
d'expression  qui  en  sont  comme  le  piquant  assaisonnement. 
On  en  trouve  d'assez  fréquents  exemples  dans  le  Livre  des 
Quatre-Bames. 

Un  exemple  d'un  tout  autre  genre,  que  l'on  trouve  dans 
le  commencement  de  ce  même  livre,  et  dont  il  faut  tenir 
compte  à  nos  vieux  poètes  du  moyen-âge,  c'est  celui  de  la 
poésie  descriptive,  dans  laquelle  ils  ont  à  peu  près  tous  excellé 
plus  ou  moins,  en  ce  qui  concerne  le  sentiment  vrai  de  la 
nature  champêtre.  C'était  au  printemps  que  le  jongleur  ou 
le  trouvère  qui  colportait  dans  les  châteaux  féodaux  les 
poèmes  les  plus  en  vogue,  partait  d'ordinaire  pour  faire  sa 
tournée  littéraire  et  récolter  les  dons  par  lesquels  les  châ- 
telains et  surtout  les  châtelaines  encourageaient  la  gaie 
scienee.  De  là  les  poétiques  descriptions  qui,  la  plupart  du 
temps,  servaient  de  début  à  leurs  récits,  et  qui  se  ressentent 
toujours  assez  heureusement  des  impressions  que  leur  avait 
produites  le  spectacle  qu'ils  avaient  eu  sous  les  yeux  au 
commencement  de  leurs  voyages.  Le  Livre  des  Quatre- 


—  156  — 

Dames  débute  par  un  tableau  de  ce  genre,  plein  des  fraîches 
images  et  en  quelque  sorte  des  senteurs  du  printemps.  II 
semble  que  l'auteur  ne  se  lasse  pas  plus  d'en  parler  que  la 
nature  ne  se  lasse  de  les  produire,  toujours  les  mêmes  et 
cependant  toujours  nouvelles.  C'est  là  un  genre  de  vérité 
qu'on  ne  rencontre  guère  au  même  degré,  â  beaucoup  près, 
dans  les  poètes  du  XVIP  siècle,  et  il  faut  encore  une  fois 
en  tenir  compte  à  ceux  du  moyen-âge,  chez  lesquels  le 
naturel  avait  tant  de  peine  à  se  faire  jour  autre  part  que 
dans  les  genres  légers  et  dans  la  satire,  car  nous  ne  parlons 
pas  des  chroniques  rimées,  qui  n'ont  d'autre  titre  pour  être 
classées  dans  la  poésie  que  d'être  écrites  en  vers  et  non  en 
prose.  Ainsi,  au  mérite  d'avoir  été  de  beaucoup  supérieur 
à  tous  les  poètes  du  moj'en-âge  dans  un  des  quatre  grands 
genres  de  poésie,  Alain  Cliartier  joint  celui  d'avoir  été  vrai 
plus  souvent  qu'aucun  d'eux  dans  les  genres  où  les  meilleurs 
l'étaient  bien  plus  rarement  que  lui,  et  de  les  avoir  égalés 
pour  le  moins  dans  le  genre  où  presque  tous  ont  excellé. 
Quant  à  la  versification  proprement  dite,  il  ne  faut  pas 
oublier  de  remarquer  un  faU  qui  s'accorde  avec  l'infériorité 
universelle  et  constante  de  notre  littérature  du  moyen-âge 
dans  la  haute  poésie,  c'est  que  l'on  ne  rencontre  pas  chez 
lui  un  seul  vers  de  douze  syllabes,  vers  que  l'on  appelait 
Alexandrin,  parce  que  l'on  en  attribuait  Tiuvention,  à  tort 
peut-être,  à  Alexandre  de  Bernay,  l'un  des  auteurs  du 
cycle  épique  d'Alexandre.  Il  n'est  pas  tout-à-fait  exact  de 
dire  que  cette  forme  de  vers  répugnait  peut-être  aux 
franches  allures  de  nos  vieux  poètes  populaires*,  puisqu'on 
en  trouve  d'assez  fréquents  exemples  dans  Rutebeuf.  Il  n'en 
est  pas  moins  vrai  qu'après  lui,  cette  forme  semble  tomber 
à  peu  près  en  désuétude,  surtout  chez  les  poètes  du  peuple, 
puisqu'on  n'en  trouve  pas  un  seul  exemple  dans  Villon. 


—  157  — 

Quant  à  Alain  Ghartier  qui,  malgré  ses  sympathies  pour  le 
peuple,  n'est,  en  réalité,  qu'un  poète  de  cour,  le  vers  le  plus 
long  dont  il  se  serve  pour  les  tons  les  plus  élevés  de  la 
poésie  est  celui  de  dix  pieds.  Hors  de  là,  le  vers  de  huit 
pieds  est  celui  dont  il  fait  le  plus  fréquent  usage  ;  au-dessous 
do  cinq  pieds,  le  vers  ne  se  présente  guère  chez  lui  qu'appuyé 
pour  ainsi  dire  sur  des  vers  plus  longs.  Il  ne  paraît  pas 
avoir  songé  plus  que  les  poètes  contemporains  à  éviter  les 
hiatus,  et  il  conserve  ou  élide  Ve  muet  à  peu  près  arbitrai- 
rement; comme  eux  aussi,  il  ne  paraît  pas  avoir  songé 
davantage  à  faire  alterner  ou  croiser  les  rimes  féminines  et 
masculines,  règle  que  n'a  observée  qu'assez  tard  Clément 
Marot  lui-même.  C'était  une  difficulté  de  plus,  dont  notre 
poésie,  à  la  rigueur,  aurait  pu  ne  pas  accepter  l'inflexible 
loi  sans  perdre  beaucoup  à  s'en  écarter  quelquefois,  comme 
le  prouve  la  pièce  suivante,  toute  composée  de  rimes  fémi- 
nines, qui  nous  a  servi  d'épigraphe  et  par  laquelle  nous 
terminerons  ce  chapitre  sur  les  œuvres  poétiques  de  notre 
auteur  : 

Chétive  créature  humaine, 
Née  à  travail  et  à  paine, 
De  fraelle  corps  revestue, 
Tant  es  f  oible  et  tant  es  raine, 
Tendre,  passible,  incertaine, 
Et  de  légier  abbatuë  : 
Ton  penser  te  devertuë, 
Ton  fol  sens  te  nuit  et  tue 
Et  à  non  scavoir  te  maine. 
Tant  es  de  povre  venue, 
Se  des  cieux  n'es  soustenue, 
Que  tu  ne  peuz  vivre  saine. 
(P.  264.) 


LIVRE  DEUXIÈME. 


CHAPITRE  III. 


De  la  prose  fiaiiçaise  eu  «énéral  dans  les  (liflférents  genres 
au  moyen-rige,  et  des  caractères  propres  à  celle  d'Alain 
Chaitier  en  particulier. 


§  1 .  —  De  LA  PROSE  EN  GÉNÉRAL,  DE  SES  CARACTÈRES  ET  DE 
SES  PROGRÈS  DANS  LES  DIFFERENTS  GENRES. 

C'est  un  fait  parfaitement  établi  dans  l'histoire  de  notre 
littérature  que  la  prose  a  pris  de  bonne  heure  et  a  conservé 
jusqu'au  XVII®  siècle  une  grande  avance  sur  la  poésie, 
beaucoup  plus  lente  à  se  fixer,  surtout  dans  les  genres 
sérieux  et  élevés.  La  vieille  devise  argute  loqui,  par  laquelle 
les  anciens  signalaient  le  caractère  propre  au  langage  de  la 
race  gauloise,  n'a  pas  tardé  à  être  justifiée  par  la  langue 
nouvelle,  dont  l'origine  dans  la  Gaule  date  de  la  transfor- 
mation politique  qui  lui  a  donné  le  nom  de  France  en  même 
temps  que  le  titre  de  Fille  aînée  de  l'antiquité  et  de  l'Eglise, 
et  c'est  dans  la  prose  surtout  que  la  langue  française 
a  commencé  le  plus  vite  à  acquérir,  au  moment  même  où  elle 
entrait  à  peine  dans  l'adolescence,  l'universalité  qui  n'a  plus 
cessé  de  lui  appartenir,  parce  que,  disait-on,  même  en  Italie, 


—  159  — 

la  parlure  en  était  plus  délilahle  et  plus  cotnmune  à  toutes 
gens.  Si  l'on  n'en  disait  pas  autant  de  la  poésie,  si  riche 
pourtant  dès  le  principe  dans  le  genre  épique  ,  il  faut 
l'attribuer  sans  doute  aux  mêmes  causes  que  celles  qui, 
comme  nous  l'avons  dit  plus  haut,  expliquent  l'espèce 
d'avortement  de  l'épopée  primitive  dans  notre  littérature. 
La  réaction  satirique  qui,  trop  justifiée  par  les  événements, 
avait  soulevé  le  bon  sens  français  contre  l'orgueil  féodal  et 
les  mensonges  poétiques  de  l'esprit  chevaleresque,  ne  pouvait 
nuire  à  la  prose  autant  qu'à  la  poésie,  à  qui  elle  fermait  pour 
ainsi  dire  la  source  des  plus  hautes  inspirations.  La  plupart 
de  nos  vieilles  chansons  de  gestes  n'avaient  pu  échapper  au 
discrédit  qui  les  frappait  toutes,  en  même  temps  que  la 
féodalité,  qu'en  renonçant  au  langage  de  la  poésie  pour 
parler  celui  de  la  prose  dans  des  traductions  plus  ou  moins 
plates  en  général,  mais  qui  cependant  ont  fait  sortir  du 
mouvement  épique  primitif  de  notre  littérature  le  seul 
rameau  un  peu  vivace  qu'il  ait  produit,  celui  du  roman  en 
général  et  surtout  du  roman  d'aventures.  C'est  là  pour  les 
imaginations  un  aliment  sur  la  valeur  duquel  il  y  aurait 
beaucoup  à  dire  pour  et  contre,  attendu  qu'il  est  pour  la 
santé  de  l'esprit  ce  que  sont  les  liqueurs  fortes  pour  celle  du 
corps;  mais  la  prose  avait  beaucoup  mieux  à  faire  dans 
l'éloquence,  dans  l'histoire  et  dans  la  philosophie.  Dans 
l'histoire,  où  l'imagination  a  d'abord  bien  plus  de  part  que 
la  critique,  la  poésie  marche  souvent  d'un  pas  égal  à  celui  de 
la  prose,  par  exemple  dans  les  chroniques  moitié  historiques, 
moitié  fabuleuses  de  Robert  Wace,  et  surtout  dans  la  chro- 
nique en  vers  de  Duguesclin  ;  mais  la  supériorité  de  la  prose 
devient  incontestable  aussitôt  que  l'historien  s'inspire  de  ses 
impressions  et  de  ses  souvenirs  personnels  :  c'est  ce  qui  fait 
l'incomparable  mérite  des  mémoires  de  Villehardouin  et  de 


—  160  — 

Joinville,  et  surtout  des  chroniques  de  Froissart;  c'est  aussi 
par  la  même  raison,  sans  doute,  celui  de  la  chronique  en 
prose  de  Duguesclin.  Les  mémoires  sont,  dès  le  principe,  et 
doivent  rester  pour  toujours  la  forme  la  plus  originale  et  la 
plus  heureuse  de  notre  littérature,  et  l'on  sait  que  ce  qui 
donne  tant  d'intérêt  et  tant  de  vie  à  ceux  qu'on  appelle  les 
chroniques  de  Froissart,  c'est  que  pour  lui,  raconter  est  une 
véritable  passion  où  il  ^lidbiliie  et  se  délite,  comme  il  le 
dit  lui-même,  et  qui  le  fait  courir  partout  où  il  croit  trouver 
des  scènes  à  voir  par  lui-même  ou  à  se  faire  raconter  par 
des  témoins  compétents.  La  féodalité  avait  là  un  peintre 
enthousiaste  qu'il  était  de  son  intérêt  de  bien  traiter;  lui- 
même  d'ailleurs  l'entend  bien  ainsi  ,  car  il  croit  faire 
beaucoup  d'honneur  aux  grands  seigneurs  de  son  temps, 
en  parlant  d'eux.  Le  XV^  siècle  est  riche  en  prosateurs  qui 
méritent  plus  ou  moins,  et  mieux  que  Monstrelet,  par 
exemple,  le  titre  d'historiens,  quoique  leurs  ouvrages  soient 
plutôt  des  matériaux  historiques  que  des  histoires  proprement 
dites  ;  aucun  cependant  n'atteint  à  la  valeur  historique  et 
littéraire  des  mémoires  de  Comines,  où  la  prose  se  rapproche 
déjà  plus  que  partout  ailleurs  de  celle  du  XVIP  siècle, 
quoique  deux  siècles  encore  l'en  séparent. 

Mais  c'est  surtout  dans  l'éloquence,  et  en  général  dans 
tout  ce  qui  se  rapproche  plus  ou  moins  du  genre  oratoire, 
que  la  prose  française  fait,  au  XV^  siècle,  les  progrès  les 
plus  sensibles,  et  l'honneur  en  revient  à  Alain  Chartier  plus 
qu'à  tout  autre.  Là  est  son  plus  beau  titre  littéraire  ;  c'est 
par  conséquent  un  point  sur  lequel  nous  devons  nous  arrêter 
plus  longtemps. 

§  2.  —   Alain  Chartier  prosateur. 
Nous  avons  vu  plus  haut  comment  la  plus  noble  des 


—  161  — 

passions,   celle  du  patriotisme,  qui  manquait  le   plus  au 
monde  dans  lequel  vivait  Alain  Chartier,  éveilla  chez  lui  le 
génie  oratoire  en  face  des  terribles  événements  dont  il  était 
témoin.  L'éloquence,  à  cette  époque,   n'en  était  certes  pas 
à  ses  débuts  ;  il  y  avait  longtemps  qu'elle  se  donnait  carrière, 
dans  la  chaire  surtout,  où  l'autorité  de  la  religion  lui  avait 
le    plus   constamment   maintenu  la  liberté  de  la  parole. 
Quand  les  monuments  de  l'éloquence  religieuse  au  moyen- 
âge  nous  font  défaut,  les  événements  nous  disentassez  quelle 
a  été  sa  puissance.  C'est  elle  par  exemple  qui,  par  la  voix 
des  Pierre  l'Hermite,  des  Foulques  de  Neuilly,  des  Saint 
Bernard,  a  donné  à  la  France  l'initiative  des  Croisades  et 
de  leurs  mouvements  les  plus  populaires.   La  parole  n'a  pu 
lui   être  interdite  à  aucune  époque,  et  nous  voyons    au 
XV®  siècle  le  prédicateur  Olivier  Maillard  braver  impuné- 
ment les  menaces  de  Louis  XI  lui-même.  Qu'elle  en  ait  abusé 
trop  souvent  par  des  bouffonneries  indignes  de  la  majesté  de 
la  religion,  mais  qui  plaisaient  à  la  multitude,  c'est  ce  qu'on 
ne  saurait  nier,  et  c'est  ce  qui  explique  pourquoi  la  véritable 
éloquence,  qui  avait  plus  à  perdre  qu'à  gagner  à  une  pareille 
école,  a  du  commencer  par  rompre  définitivement  avec  de  pa- 
reilles traditions,  qui  finissaient  à  la  longue  par  nuire  à  la 
religion  elle-même,  avant  d'atteindre  enfin  dans  la  chaire  à  la 
hauteur  sublime  où  l'ont  portée  les  grands  orateurs  chrétiens 
du  XVIP  siècle.  Elle  n'en  était  pas  là,  à  beaucoup  près,  au 
XV®  siècle,  et  elle  avait  bien  à  faire  pour  y  arriver.  Des 
orateurs  religieux  tels  que   le  moine  Augustin  Legrand, 
dont  le  religieux  de  Saint-Denis  nous  a  traduit  dans  sa 
chronique  latine  quelques  magnifiques  paroles ,  ou  tels  que 
Gerson,  sont  rares  à  cette  époque.  Il  faut  attendre  que  les 
grandes  luttes  de  la  Réforme  viennent  achever  sous  ce  rap- 
port l'éducation  littéraire  de  l'éloquence  religieuse. 

H 


—  162  — 

Quant  à  l'éloquence  politique  qui  était  loin  d'avoir  les 
mêmes  occasions  de  se  produire,  les  Etats  généraux  lui 
avaient  donné  une  première  tribune  en  1353,  en  prenant  en 
mains  le  pouvoir  après  la  désastreuse  bataille  de  Poitiers  et 
pendant  la  captivité  du  roi  Jean  ;  les  événements  seuls  nous 
apprennent  ce  qu'elle  a  pu  y  faire,  mais  non  ce  qu'elle  a  dit, 
ni  comment  y  ont  parlé  les  Marcel  et  les  Robert  Lecoq. 
Poussée  par  les  grands  intérêts  du,moment,  l'éloquence  était 
là  évidemment  dans  les  meilleures  conditions,  celles  de  la 
spontanéité.  La  pratique  des  affaires  devait  lui  être  égale- 
ment favorable  dans  une  autre  tribune  ouverte  plus  con- 
stamment à  la  parole,  dans  l'Hôtel-de -Ville  de  Paris,  qu'on 
appelait  alors  le  Parloire  aux  Bouy^geois.  On  sait  que  dès 
le  milieu  du  XIV®  siècle,  la  place  publique  elle-même  a  eu 
ses  orateurs  qui,  comme  Charles  le  Mauvais  et  le  médecin 
Jean  de  Troyes,  par  exemple,  venaient  y  soulever  les  passions 
de  la  multitude  et  donner  par  conséquent  à  leurs  paroles 
quelques  accents  de  la  véhémence  tribunitienne.  L'éloquence 
obéissait  dès  lors  et  obéit  encore  trop  longtemps  après  à  deux 
impulsions  profondément  différentes,  l'une  peu  favorable 
à  ses  progrès,  où  les  prétentions  d'un  savoir  pédantesque  et 
une  maladroite  imitation  de  l'antiquité  surchargent  et 
encombrent  pour  ainsi  dire  les  harangues  officielles  ou 
d'apparat;  l'autre  plus  profitable,  parce  qu'elle  est  nécessai- 
rement plus  spontanée,  où  l'urgence  des  intérêts  présents 
oblige  l'orateur  à  renoncer  à  toute  vaine  recherche  pour 
s'en  tenir  au  langage  plus  ou  moins  populaire  du  bon  sens 
et  de  la  pratique  des  affaires.  L'histoire  littéraire  nous 
montre  le  perpétuel  contraste  de  ces  deux  formes  de  la 
parole,  et  nous  l'avons  déjà  suffisamment  constaté  dans*  le 
langage  oratoire  latin  ou  français  d'Alain  Chartier  lui- 
même.  Mais  il  y  a  déjà  de  son  temps,  pour  l'action  de  l'élo- 


—  163  — 

quence,  un  mode  tout  nouveau,  à  peu  près  nul  jusque  là,  et 
auquel  l'imprimerie  va  donner  une  puissance  de  plus  en 
plus  grande  désormais,  c'est  celui  de  la  parole  écrite,  où  la 
pensée,  en  se  donnant  le  temps  de  mûrir  et  de  chercher, 
pour  s'en  revêtir,  les  formes  les  plus  vives  du  langage, 
n'en  exerce  qu'avec  plus  de  force,  et  d'autant  mieux  qu'elle 
est  plus  sincère,  son  empire  sur  les  esprits. 

L'éloquence  de  la  parole  écrite,  voilà  le  plus  grand  titre 
littéraire  d'Alain  Chartier,  celui  qui  l'a  fait  appeler  avec 
raison  le  Père  de  l'éloquence  française.  C'est  là  que  se  fait 
le  plus  sentir  et  que  se  soutient  le  mieux  sa  supériorité 
comme  écrivain  prosateur,  parce  que  c'est  là  aussi  qu'il 
obéit  le  moins  souvent  aux  exigences  du  mauvais  goût  qui, 
de  son  temps,  imposait  à  l'éloquence  l'étalage  pédantesque 
de  l'érudition  et  des  formes  savamment  barbares  de  la  sco- 
lastique,  et  à  l'imagination  l'abus  de  la  fiction  allégorique 
telle  qu'on  l'entendait  alors.  Parmi  les  écrivains  de  l'anti- 
quité, Sénèque  a  été,  on  le  sait,  et  nous  l'avons  déjà  dit  plus 
haut,  son  auteur  favori  et  celui  qu'il  s'efforce  le  plus  con- 
stamment d'imiter.  Nous  croyons  devoir  rapporter  ici  une 
remarque  que  nous  avons  déjà  faite  :  c'est  qu'au  point  où 
en  était  alors  la  prose  française,  il  n'y  avait  pas  à  craindre 
qu'elle  pût  être  de  longtemps  gâtée  par  les  défauts  séduisants 
du  philosophe  latin,  qui,  au  commencement  d'une  époque  de 
décadence  pour  l'éloquence  latine,  pouvaient  être  avec  raison 
signalés  par  Quintilien  comme  un  danger  pour  elle;  mais  ce 
n'en  était  pas  un  au  XV®  siècle  pour  la  prose  française, 
à  laquelle  la  précision  et  le  tour  arrêté  de  la  phrase  étaient 
ce  qui  manquait  le  plus  alors.  La  prolixité  et  l'exubérance 
étaient  au  contraire  le  défaut  dominant  et  le  plus  inévitable, 
en  quelque  sorte,  de  l'époque;  et  si  le  génie  littéraire  de 
Froissard  l'en  avait  préservé,  grâce  au  naturel   exquis  de 


—  164  — 

son  langage,  les  écrivains  les  plus  éminents  du  XV  siècle, 
et  surtout  ceux  de  la  cour  des  ducs  de  Bourgogne,  en 
avaient  poussé  l'abus  jusqu'aux  derniers  excès,  avant  que 
Comines  ne  fût  venu  donner  dans  ses  mémoires  le  plus 
heureux  modèle  du  bon  style  de  la  prose  française.  Or,  ce 
que  Comines  a  fait  pour  l'histoire  seulement,  Alain  Chartier 
l'avait  fait  avant  lui,  avec  la  même  supériorité,  pour  l'élo- 
quence,  et  nous  verrons  plus  loin  qu'il  l'a  fait  également 
pour  le  langage  du  sens  commun  en  philosophie.  Dans  l'un 
comme  dans  l'autre,  il  est  également  redevable  à  la  lecture 
assidue  et  à  l'imitation  de  Sénèque,  et  il  n'entrait  aucune 
pensée  de  blâme  dans  le  titre  de  Sénèque  français,  que  lui 
donne  Pasquier  au  XVP  siècle.  11  mettait  ainsi  la  prose 
française  au  régime  dont  elle  avait  le  plus  besoin  de  son 
temps. 

Il  n'était  pas  moins  redevable,  ainsi  que  notre  langue,  en 
ce  qui  concerne  l'éloquence,  à  la  lecture  et  à  l'imitation, 
moins  fréquente,  il  est  vrai,  mais  également  salutaire,  de 
Salluste,  de  Tite-Live  et  de  Cicéron.  C'est  là,  en  effet,  qu'il 
a  le  mieux  compris  la  puissance  du  langage  dans  le  bon 
emploi  des  figures  et  dans  la  marche  de  la  période.  Jamais 
chez  lui  les  formes  les  plus  vives  du  langage  figuré  ne 
tombent  dans  l'emphase  et  la  déclamation.  L'exclamation  et 
l'apostrophe,  par  exemple,  ne  viennent  jamais  hors  de 
propos,  et  nous  avons  déjà  cité  plus  haut  de  nombreux 
passages  tirés  de  ses  ouvrages  latins,  où  elles  ne  sont  que 
le  cri  naturel  d'une  âme  fortement  émue,  toujours  sûre  de 
trouver  de  l'éclio  dans  celle  du  lecteur  ;  toll(î  entre  autres 
la  belle  apostrophe  à  la  jeune  héroïne  de  Vaucouleurs  : 
«  0  virginem  singularem,  omni  gloria,  omni  laude  dignam, 
»  dignam  divinis  honoribus!  Tu,  regni  decus,  etc.,  etc. 
»  (Voir  l'Appendice,  p.  315).  »'  Ce  n'est  certes  pas  là  de 


—  165  — 

la  vaine  rhétorique.  Que  de  passages  du  même  genre  nous 
pourrions  tirer  du  Quadrilogue  et  du  Livre  de  l'Exil  ! 
L'exclamation  suivante,  que  nous  rencontrons  dans  ce  der- 
nier ouvrage,  ne  trouverait-elle  plus  un  écho  même  de  nos 
jours  :  «  0  Français,  Français!  Vous  avez  par  une  damnée 
»  et  accoustumée  blasphème  despité  le  nom  de  celuy  à  qui 
»  tout  genoil  se  doit  fléchir,  et  il  vous  a  par  l'usance  de  sa 
»  justice  mis  en  blasme  et  en  reprouche  des  nations,  et  fait 
»  ployer  vos  corps  et  encliner  vos  testes  devant  vos  en- 
»  nemis!  (p.  319).  »  Nous  aurons  plus  loin,  en  parlant  de 
cet  ouvrage  en  particulier,  à  citer  bien  d'autres  passages 
du  même  genre. 

Mais  ce  n'est  pas  seulement  l'accent  ému  de  la  parole  qui 
se  fait  sentir  dans  le  langage  français  de  l'auteur,  c'est  aussi 
l'art  de  donner  à  la  prose  l'ampleur  et  l'harmonie  de  la 
phrase  oratoire.  En  voici  un  exemple  tiré  du  début  du 
Quadrilogue,  où  il  nous  semble  impossible  de  ne  pas  recon- 
naître une  analogie  frappante  avec  le  magnifique  exorde  de 
l'oraison  funèbre  de  la  reine  d'Angleterre  :  «  Comme  les 
»  haultes  dignitez  des  seigneuries  soient  establies  soubz  la 
»  divine  et  infinie  puissance  qui  les  esliève  en  florissant 
»  prospérité  et  en  glorieuse  renommée,  il  est  à  croire  et 
»  tenir  fermement  que  ainsi  que  leurs  commencemens  et 
»  leurs  croissances  sont  maintenus  et  adressiez  par  la 
»  divine  Providence,  aussi  est  leur  fin  et  leur  détriment 
»  par  sentence  donnée  au  hault  conseil  de  la  souveraine 
»  Sapience,  qui  les  aucuns  verse  du  hault  throsne  de  impé- 
»  rial  Seigneurie  en  la  basse  fosse  de  servitude,  et  de  ma- 
»  gnificence  en  ruine,  et  faict  des  vainqueurs  vaincus,  et 
»  ceulx  obéyr  par  crainte  qui  commander  souloient  par 
»  auctorité  (p.  402-403).  »  Quel  accent  plus  vrai  de  com- 
passion  pour  la  misère  du  pauvre  peuple  que  la  plainte 


—  166  — 

suivante  que  lui  fait  pousser  l'auteur,  en  réponse  à  l'objur- 
gation de  la  France  :  «  Ha  !  mère  jadis  habondant  et  plan- 
»  tureuse  de  prospérité,  et  ores  angoisseuse  et  triste  du 
»  déclin  de  ta  lignée  :  je  reçoy  bien  en  gré  ta  correction,  et 
»  congnois  que  tes  plaintes  ne  sont  point  desraisonnables 
»  ne  sans  cause.  Mais  trop  m'est  amère  deplaisance  que 
»  j'aye  de  ce  meschief  la  perte  et  le  reprouche  ensemble,  et 
»  que  m'en  doyes  en  riens  tenir  suspect.  Et  quant  d'autruy 
»  coulpe  je  porte  la  très  aspre  pénitence,  je  suis  comme 
»  l'asne  qui  soustiens  le  fardel  importable,  et  si  suis  aguil- 
»  lonné  et  batu  pour  faire  et  souffrir  ce  que  je  ne  puis.  Je 
»  suis  le  bersault  contre  qui  chacun  tire  sagettes  de  tribu- 
»  lation.  Ha!  chéiif  doloreux!  Dont  vient  ceste  usance  qui 
»  a  si  bestourné  l'ordre  de  justice  que  chacun  a  sur  moy 
»  tant  de  droit  comme  sa  force  luy  en  donne?  Le  labeur  de 
»  mes  mains  nourrist  les  lasches  et  les  oyseux,  et  ilz  me 
»  persécutent  de  faim  et  de  glaive.  Je  soustiens  leur  vie  à  la 
»  sueur  et  travail  de  mon  corps,  et  ilz  guerroyent  la  mienne 
»  par  leurs  oultrages,  dont  je  suis  en  mendicité.  Hz  vivent 
»  de  moy,  et  je  meur  par  eulx.  Hz  me  deussent  garder  des 
»  ennemis,  hélas!  et  ilz  me  gardent  de  mengier  mon  pain  en 
»  seureté  (p.  417).  »  Le  clergé,  qui  a  un  beau  rôle  dans  le 
Quadrilogue,  celui  de  conciliateur,  parce  qu'il  n'appartenait 
à  nul  ordre  plus  qu'à  lui  de  dire  à  chacun  ses  vérités,  mais 
qui  en  abuse  un  peu,  il  faut  en  convenir,  dans  la  longueur 
de  ses  remontrances,  n'a-t-il  pas  révélé  le  secret  de  la 
plupart  des  défections  féodales  dans  ce  soj  hisme  qui  leur 
servait  d'excuse  et  qui  n'est  que  la  condamnation  nationale 
de  la  féodalité  elle-même  :  «  En  mémoire  me  vient  que 
»  j'ay  souvent  à  plusieurs  ouy  dire  :  je  n'iroye  pour  riens 
»  soubz  le  panon  de  tel,  car  mon  père  ne  fu  oncques  soubz 
»  le  sien.  Et  ceste  parolle  n'est  pas  assez  pesée  avant  que 


—  -167  — 

»  dicte.  Car  les  Jignaiges  ne  sont  pas  les  chiefz  de  guerre  ; 
»  mais  ceulx  à  qui  Dieu,  leurs  sens  ou  leurs  vaillances  et 
»  l'auctorité  du  prince  en  donnent  la  grâce  doivent  estre 
»  pour  tels  obéiz  :  laquelle  obéissance  n'est  mie  rendue  à  la 
»  personne,  mais  à  l'office  et  à  l'ordre  d'armes  et  discipline 
»  de  chevalerie  que  chascun  noble  doit  préférer  à  tout  autre 
»  honneur  (p.  447-448).  »  Et  parmi  toutes  ces  longueurs, 
quel  résumé  plus  complet  et  plus  serré  tout  à  la  fois  des 
maux  de  la  guerre  civile  et  de  tous  ceux  qui  rendaient  si 
difficile  la  tâche  de  la  royauté,  que  le  passage  suivant  : 
«  0  guerre  d'ennemis  et  division  d'amis!  Discordz  de 
»  royaulmes  et  batailles  civiles  et  plus  que  civiles  au  dedans 
»  des  citez  et  des  seigneuries  !  Par  vous  est  mis  le  joug  de 
»  servitute  sur  les  très  liaultes  puissances.  Par  vous  est 
»  donné  à  congnoistre  aux  hommes  mortels  que  sur  eulx 
»  règne  Dieu  immortel  qui  l'orgueil  de  leur  fier  pouoir 
»  puet  reprimer  et  affermir  et  asservir  à  moindre  de  soy,  et 
»  la  vanité  de  leurs  grans  habondances  chastier  et  ramener 
»  à  indigence  et  nécessité.  Soit  donc  regardé  quantz  aguetz 
»  d'ennemis,  dangiers  de  servans  et  de  souldoyers  mal 
»  contens,  indignation  de  gens  esconditz  ou  reboutez, 
»  murmure  de  subgetz,  plainctes  de  peuples  et  de  communs 
»  rapportz,  divers  et  soupeçonneux  litiges,  et  riotes  entre 
»  les  siens  prince  menant  guerre  est  contrainct  d'escouter, 
»  doubter  et  refraindre.  Et  chacun  congnoistra  que  plus 
»  d'eur,  seurté  et  franchise,  souffisance  et  faculté  de  vivre 
»  à  son  gré  est  en  la  maison  d'ung  petit  bergier  que  es  haulx 
»  palais  des  princes,  que  grant  auctorité  de  seigneurie 
»  a  faict  estre  serfz  à  plusieurs  pour  celle  avoir,  mais  plus 
»  que  serfz  quant  le  besoing  contraint  à  la  deffendre.  » 
Malgré  ce  titre  à'invectif  ajouté  au  Quadrilogue,  la 
plainte  la  plus  vive  et  la  plus  fondée  n'a  jamais  la  moindre 


—  168  — 

amertume.  On  sent  qu'il  n'y  a  pas  de   fiel  dans  lame  de 
l'écrivain. 

Il  pourrait  y  en  avoir,  et  cependant  il  n'y  en  a  d'aucune 
sorte  dans  le  Curial,  qui  est,  comme  nous  l'avons  déjà  dit,  le 
plus  achevé  des  ouvrages  en  prose  de  notre  auteur,  celui  où 
disparaissent  le  plus  complètement  les  défauts  les  plus  habituels 
de  son  style.  Ce  n'est  pas,  il  est  vrai,  une  œuvre  oratoire  à 
proprement  parler,  bien  qu'on  puisse  y  reconnaître  cependant 
l'éloquence  d'une  sincère  amitié,  qui  ne  signale  le  danger  que 
pour  en  préserver  un  frère  ou  un  ami.  Nous  ne  reviendrons 
pas  sur  ce  que  nous  avons  dit  à  ce  sujet  ;  nous  nous  conten- 
terons de  remarquer  que  cf'est  là  que  se  trouvent  en  plus 
grand  nombre  que  partout  ailleurs,  et  d'une  manière  plus 
soutenue,  les  pages  de  la  plus  excellente  prose  française  de 
cette  époque.  C'est  ce  que  reconnaissait  Pasquier,  d'accord  en 
cela  avec  tous  les  admirateurs  d'Alain  Chartier  au  XVP  siècle, 
dans  le  chapitre  de  ses  Recherches  de  la  France,  qui 
a  pour  titre  :  Des  mots  dorés  et  belles  sentences  de  maistre 
Alam  Chartier,  où  l'on  voit  que  l'exemplaire  qu'il  avait 
sous  les  yeux  semble  ne  contenir  que  le  Curial  et  le  Quadri- 
logue,  et  ne  mentionne  même  pas  le  Livre  de  l'Exil,  d'où 
sont  tirés  cependant  les  passages  qu'il  admire  le  plus  et 
avec  raison.  Rappelons  seulement  ici,  et  la  redite  est  plus 
que  jamais  excusable,  ce  nous  semble,  rappelons,  dis-je, 
qu'il  termine  ainsi  ses  nombreuses  citations  :  «  Et  une 
y>  infinité  -d'autres  belles  sentences,  desquelles  il  est  confit 
»  de  ligne  à  autre,  que  je  ne  le  puis  mieux  comparer  qu'à 
»  l'ancien  Sénèque  romain.  »  N'oublions  pas  qu'il  l'avait 
appelé  au  commencement  de  ce  chapitre  «  grand  poète  de 
»  son  temps  et  encore  plus  grand  orateur  »,  comme  l'on 
peut  voir,  ajoute-t-il  «  par  son   Curial  et  Quadrilogue, 
»  lesquelles   deux  œuvres    il    nous  laisse    pour  éternelle 


-  169  — 

»  mémoire  de  son  esprit  ».  Cette  redite  d'un  jugement  qui 
nous  a  servi  de  point  de  départ  nous  fournira  la  conclusion 
de  ce  chapitre  de  notre  travail,  car  elle  achève  de  prouver, 
selon  nous,  que  la  supériorité,  décidément  incontestable, 
d'Alain  Chartier,  consiste  bien,  comme  nous  l'avons  déjà  dit, 
dans  le  double  service  qu'il  a  rendu  à  notre  langue  :  P  en 
faisant  sentir  le  premier  tout  ce  qu'elle  gagnait  à  s'affranchir 
du  fatras  pédantesque  imposé  par  l'usage  à  l'éloquence 
officielle,  et  à  se  dégager  de  toutes  les  scories,  pour  ainsi 
dire,  de  la  scolastique  ;  2°  en  lui  révélant  en  quelque  sorte 
les  ressources  qu'elle  possédait,  tout  aussi  bien  que  la  langue 
latine,  pour  donner  à  la  pensée  soit  les  formes  concises  du 
langage  de  Sénèque,  soit  l'ampleur  oratoire,  la  richesse  et 
l'harmonie  de  la  phrase  cicéronienne.  Mais  ce  qui  donne 
par  dessus  tout  la  force  et  la  vie  à  son  style,  c'est  que  l'on 
y  sent  partout  la  sincère  conviction  d'un  honnête  homme  et 
l'âme  d'un  penseur  qui  ne  recherche  et  n'aime  que  la  vérité. 
C'est  ce  que  démontrera,  nous  le  croyons,  l'étude  que  nous 
allons  faire  de  son  ouvrage  le  plus  étendu,  de  celui  où  l'on 
peut  dire  qu'il  a  mis  toute  son  âme,  en  un  mot  du  livre  qui 
a  pour  titre  dans  l'édition  d'André  Duchesne  V Espérance 
ou  Consolation  des  Trois  Vertus,  qui  va  être  le  sujet  du 
chapitre  suivant.  ' 


LIYRE  DEUXIÈME. 


CHAPITRE  IV. 


L'Espérance  ou  Consolation  des  Trois  TeHw s,  OU  autrement 

le  Livre  de  VExil. 


Ce  dernier  titre  de  Livre  de  l'Exil  est  celui  par  lequel 
Lemaire  de  Belges  désigne  l'ouvrage  dont  nous  allons  nous 
occuper.  D'autres  lui  donnent  simplement  pour  titre  Conso- 
lation. Ont-ils  voulu  par  là  en  signaler  l'analogie  avec  le 
livre,  si  répandu  déjà,  de  Vlnternelle  Consolation?  Les 
circonstances,  non  moins  que  l'esprit  même  des  deux  ou- 
vrages, autoriseraient  peut-être  une  pareille  conjecture  ; 
nous  ne  voulons  pas  cependant  nous  y  arrêter,  car  cela 
pourrait  nous  amener  à  réclamer  pour  Alain  Chartier  une 
place  dont  il  n'est  pas  moins  digne  que  notre  illustre  Gerson  , 
parmi  les  prétendants  au  beau  livre  de  Vhnitation,  irrévo- 
cablement anonyme  sous  sa  forme  latine  ou  française.  Il  nous 
suffira  de  dire  que  les  deux  ouvrages  français  sont  égale- 
ment remarquables  par  les  mérites  du  style,  l'élévation  et  la 
sagesse  de  la  pensée,  et  surtout  par  les  consolations  que  l'un 
et  l'autre  demandent  avant  tout  à  la  religion. 


-  171 


8  1. 


A  part  les  vers  assez  beaux  du  préambule  et  la  petite  pièce 
que  nous  avons  prise  pour  épigraphe,  les  vers  dont  est  entre- 
mêlée la  prose  du  Livre  de  l'Eœil  (nous  lui  maintiendrons 
désormais  ce  titre),  sont  pour  la  plupart  assez  médiocres,  et 
généralement  peu  dignes  du  talent  dont  l'auteur  a  fait  preuve 
partout  ailleurs.  Il  semble  qu'au  moment  de  la  plus  grande 
élévation  de  sa  pensée,  il  ait  voulu  par  le  tour  lyrique  de  la 
versification,  donner  à  son  langage  une  sorte  d'accent  bi- 
blique. C'est  ainsi  que  Fénelon,  dans  la  partie  métaphysique 
de  son  Traité  de  l'Existence  de  Dieu ,  termine  chacune  de 
ses  preuves  par  une  sorte  de  cantique  d'action  de  grâces  où 
il  donne  carrière  pour  ainsi  dire  à  son  âme  exaltée;  mais  sa 
prose  est  incomparablement  plus  poétique  que  les  vers  d'Alain 
Chartier.  C'est  donc  de  la  prose  seule  que  nous  parlerons 
dans  ce  que  nous  avons  à  dire  du  Livre  de  l'Exil. 

Quand  il  a  commencé  à  écrire  cet  ouvrage,  qu'il  n'a  évi- 
demment pas  terminé,  il  en  était,  comme  il  nous  le  dit  lui- 
même,  à  la  dixième  année  de  ce  qu'il  appelle  so7i  Dolent 
ExiL  c'est-à-dire,  selon  nous,  de  la  disgrâce  qui  lui  était 
commune  avec  d'autres  serviteurs  dévoués  de  la  monarchie, 
que  l'odieux  La  Trémouille  tenait  avec  un  soin  jaloux  éloignés 
de  la  cour  et  de  la  personne  du  roi.  Cette  disgrâce  avait  dû 
naturellement  être  exigée  par  l'indigne  favori  au  moment  où 
le  succès  delà  négociation  relative  à  l'alliance  du  roi  d'Ecosse, 
cimentée  par  les  fiançailles  de  sa  fille  avec  le  dauphin  Louis, 
avait  élevé  au  plus  haut  point  le  crédit  du  secrétaire  du  roi  de 
France,  qui,  comme  nous  l'apprend  la  lettre  latine  insérée 
dans  notre  appendice,  l'honorait  d'une  amitié  toute  particu- 
lière. On  peut  donc  donner  pour  date  à  sa  disgrâce  l'année 


même  de  cette  négociation,  c'est-à-dire  1428,  ce  qui  por- 
terait à  1438  la  dixième  année  en  question,  c'est-à-dire  à  une 
époque  où ,  d'après  le  tableau  que  nous  avons  retracé  plus 
haut,  il  était  bien  permis  à  tous  les  sincères  amis  de  la  France 
de  dire,  comme  le  poète  : 

En  l'aTcnir  que  penser  ne  savons 
Fors  qne  petit  d'espérance  y  avons. 

On  peut  croire  également ,  comme  nous  l'avons  déjà  dit , 
que  vers  la  même  époque  de  1438,  l'arrivée  toute  récente  de 
Marguerite  d'Ecosse  en  France  ne  dut  pas  tarder  à  être  suivie 
de  la  rentrée  en  grâce  du  poète  à  qui  elle  devait  son  titre  de 
dauphine,  comme  elle  mit  fin  également  à  la  fortune  de 
l'odieux  favori,  bien  digne  d'aller  terminer  sa  carrière  de 
traître ,  comme  il  le  fit  bientôt  après ,  dans  les  rangs  de  la 
Praguerie.  Rien  enfin  ne  s'accorde  mieux  avec  mes  conjec- 
tures que  le  prologue  du  livre.  Ajoutons  qu'elles  sont  en  outre 
confirmées  par  l'âge  que  l'auteur  se  donne  lui-même  dans  ce 
livre,  quand  il  fait  dire  à  l'un  de  ses  personnages  :  «  Ton  aage 
»  tourne  jà  vers  déclin  (p.  274).  »  Il  est  vrai  que  le  même 
personnage  ajoute  immédiatement  :  «  Et  les  maleurtez  de  ta 
»  nation  ne  font  que  commencer  y>,  expressions  qui  s'accor- 
deraient assez  avec  la  date  de  1418.  Mais  à  cette  date,  l'au- 
teur ne  pouvait  avoir  que  vingt-cinq  ans,  et  quel  est  l'homme 
de  vingt-cinq  ans  qui  pourrait  dire,  sans  être  ridicule,  que  son 
âge  tourne  jà  vers  déclin  ?  Quoi  de  plus  naturel  au  con- 
traire en  1438,  oîi  il  aurait  eu  à  peu  près  quarante-cinq  ans? 
Nous  ne  voulons  pas  nous  dissimuler  cependant  qu'il  reste 
en  faveur  de  l'hypothèse  que  nous  combattons  les  deux  vers 
suivants  : 

Douleur  me  fait,  par  ennui  qui  troj)  dure 
En  jeune  âge  vieillir  malgré  nature. 


-  173  — 

S'il  n'est  pas  permis  de  se  prononcer  sur  la  date,  on 
s'explique  mieux  pourquoi  il  laissa  son  livre  inachevé,  faute 
de  loisir  pour  le  terminer,  quand  on  voit  dans  le  CuriaL 
qu'il  met  au  nombre  des  fâcheuses  nécessités  du  métier  de 
courtisan,  l'ennui  de  muser  oiseux  toute  la  journée  sans 
pouvoir  lire  et  estuclier  es  livres  (p.  395).  S'il  a  pu  cepen- 
dant y  trouver  le  temps  d'écrire  le  Curial,  le  Bréviaire  des 
Nobles  et  la  Ballade  de  Fougères :,  il  ne  lui  était  pas  pos- 
sible d'avoir  assez  de  loisir  pour  terminer  dans  les  propor- 
tions de  plus  en  plus  grandes  qu'il  commençait  à  prendre,  un 
livre  tel  que  celui  de  Y  Exil. 

§2. 

Le  point  de  départ  est  un  songe,  comme  dans  le  Quadri- 
logue,   comme  dans  le   Roynan  de  la  Rose,  comme  dans 
V Enci/clopédie  pédagogique  de  Philippe  de  Maizières  et 
dans  une  multitude  d'autres  ouvrages  en  vers  ou  en  prose, 
dans  lesquels  l'auteur  emprunte  le  secours  de  Timagination. 
Le  songe,  en  effet,  est  la  région  favorite  des  poètes  et  même 
d'un  grand  nombre  de  penseurs  ;  c'est  leur  domaine  naturel 
en  quelque  sorte.  L'épopée  et  la  tragédie  en  particulier  s'y 
établissent  souvent  et  avec  succès,  témoin  dans  l'antiquité 
Homère  et  Virgile,   et  dans  les  temps  modernes,   Dante, 
Shakspeare,  Corneille  et  Racine.  Platon  a  prouvé  même 
que  la  philosophie  pouvait  avec  quelque  profit  y  transporter 
la  pensée  humaine.  La  banalité  du  moyen  n'a  donc  rien  qui 
en  condamne  l'usage ,   pourvu    seulement  qu'il  vienne  à 
propos  et  n'ait  rien  de  forcé,  car  c'est  là  que  commence 
l'abus,  et  malheureusement  il  commence  assez  vite  chez  la 
plupart  de  nos  écrivains  français  du  moyen-âge  et  dans  le 
Livre  de  VExil  en  particulier.  Qu'à  force  de  s'abandonner 


—  174  — 

à  ses  douloureuses  pensées,  l'auteur  finisse  par  tomber  dans 
une  espèce  de  rêverie  et  dans  le  sommeil  même  qui  la  con- 
tinue, rien  de  plus  naturel  ;  maisà  quoi  bon  personnifier  cette 
tristesse  sous  la  forme  d'une  vieille  toute  désarroyée.  , . 
maigre,  sèche  et  flétrie^  qui  vient  lui  couvrir  le  visage, 
l'envelopper  tout  entier  dans  un  manteau  et  le  serrer  presque 
jusqu'à  l'étoufier  dans  ses  bras  décharnés,  tandis  qu'à  cette 
vue  s'enfait  épouvanté  \e  jeune  et  aclvisé  hachelier  Enten- 
dements que  la  vieille  du  reste  avait  eu  soin  d'endormir 
par  un  breuvage  confit  en  forcennerie  et  en  descognois- 
sance,  etc.,  etc.  (p.  263).  Il  a  appris  plus  tard,  nous  dit-il, 
que  cette  vieille  s'appelle  Mélencholie.  Puis  le  voilà  qui  se 
meta  nous  expliquer,  comme  conformes  à  la  doctrine  d'Aris- 
tote,  les  attributs  de  Mélencholie^  doctrine  qui  pourrait 
être  du  goût  de  certains  physiologistes  modernes,  car,  nous 
dit-il,  «  les  quatre  vertus  sensuelles  dedans  l'homme,  que 
»  nous  appelons  sensitive,  Imaginative,  estimative  et  mé- 
»  moire,  sont  corporelles  et  organiques,  etc.  »  (p.  264). 
Voilà  un  des  nombreux  exemples  des  espèces  de  sottises 
littéraires  que  longtemps  avant  l'abbé  d'Aubignac,  nos 
écrivains  en  vers  et  en  prose  se  permettaient  de  couvrir  de 
l'autorité  d'Aristote,  et  malheureusement  on  les  leur  par- 
donnait plus  facilement  que  du  temps  du  grand  Condé;  on 
allait  même  jusqu'à  les  louer,  et  on  aurait  eu  mauvaise  opinion 
de  ceux  qui  n'auraient  pas  donné  cette  preuve  de  leur  savoir. 
Remarquons  cependant  que  c'est  au  plus  fort  de  ce  fatras  pé- 
dantesque  qu'apparaît  subitement,  comme  un  rayon  de  soleil 
qui  perce  d'épais  nuages,  la  jolie  pièce  de  vers  dont  nous  avons 
déjà  parlé  plusieurs  fois  et  que  nous  avons  adoptée  pour 
épigraphe  de  la  partie  de  notre  travail  concernant  la  poésie. 
L'auteur  va  nous  donner  dans  sa  prose  plus  d'une  fois  encore, 
et  toujours  fort  à  propos,  cette  espèce  de  dédommagement. 


—  175  — 

Endormi  de  la  façon  que  nous  venons  de  voir  par  Dame 
Mélencholie ,  et  dans  les  conditions  les  plus  favorables  à 
l'opération  par  laquelle  l'impitoyable  vieille  lui  tour7nentait 
le  cerveau  de  ses  dures  mains,  et  faisait  s'ouvrir,  crouler 
et  remouvoir  la  partie  qui  au  milieu  de  la  teste  siet  en 
la  région  de  l'imagination  que  aucuns  appellent  fan- 
taisie (n'est-ce  pas  ce  qu'en  langage  un  peu  plus  humain, 
on  nomme  le  cauchemar?),  notre  songeur  voit  apparaître 
vers  la  partie  senestre  ei  plus  obscure  de  son  lict  trois 
horribles  semblances  en  figure  de  femmes  espouvan- 
tables  à  veoir  (p.  265).  Ces  trois  femmes^  dont  le  costume, 
la  mine  et  tous  les  attributs  symboliques  sont  longuement  et 
minutieusement  détaillés,  sont  Deffiance,  Indignation 
et  Désespérance.  Parmi  ces  trois  abominables  monstres, 
Indignation  avait  tant  de  choses  à  dire  qu'elles  lui  in- 
terromp)oient  la  voix  et  faisoient  sa  langue  buuhoyer, 
comme  presse  de  geyis  qui  se  hastent  de  saillir  par 
un  estroit  guichet  (p.  266).  Il  faut  donc  que  les  deux 
autres,  bon  gré  mal  gré,  la  laissent  parler  la  première. 
Elle  est  un  peu  verbeuse  de  sa  nature,  c'est  son  droit, 
et  elle  en  use  largement  dans  une  longue  et  violente  dia- 
tribe contre  la  cour,  et  l'on  voit  que  l'auteur  à  qui 
Dame  Indignation  s'adresse,  a  fait  amplement  la  part 
à  ses  griefs  personnels,  quand  il  lui  fait  dire  par  exemple  : 
se  la  cour  a  mescogneu  tes  services  et  les  ingrats  oublié 
tes  biens-faiz,  que  penses  tu  désormais  prouffiter  à  la 
chose  publicque  ne  à  tog  niesme  (p.  266).  On  trouve 
là,  surchargées  de  métaphores  et  d'antithèses  à  la  manière 
de  Sénèque,  la  plupart  des  idées  du  Curial,  où  l'on  sent  que 
la  maturité  de  l'âge  leur  donne  plus  de  force  en  les  expri- 
mant avec  plus  de  simplicité.  Mais  ici,  comme  le  dit  l'auteur. 
Dame  Indignation  est  fort  esmue  à  parler  plus  par  ire 


—  176  — 

que  par  raiso7i.  Aussi  la  parole  finit-elle  par  lui  manquer, 
mais  non  pas  la  volonté  de  pis  diy^e  (p.  270). 

Def fiance  porte  à  son  tour  la  parole,  mais  à  voix  trem- 
blante et  bassette,  après  avoir  gecté  son  regard  paou- 
reusement  autour  de  soi/.  Rien  de  moins  timide  cependant 
que  le  ton  des  belles  paroles  suivantes,  par  lesquelles  elle 
débute,  et  qui  sont  un  des  plus  beaux  passages  que  nous 
ayons  à  citer  dans  cet  ouvrage,  comme  dédommagement, 
ainsi  que  nous  l'avons  dit,  de  beaucoup  de  graves  défauts  : 
«  Se  les  pensées  des  hommes  estoient  tournées  en  haultes 
»  voix,  et  les  cou  vers  gémissements  en  lamentations  pu- 
»  bliques,  nos  oreilles  seroient  estonnées  et  nos  cueurs 
»  espoventez  d'ouyr  la  douloreuse  affliction  et  les  piteuses 
»  plaintes  des  bons  François.  Car  en  villes  et  en  carrefours 
»  n'ouïrait-on  que  cris  et  pleurs  et  partout  souspirs,  qui  à 
»  présent  murtrissent  et  tuent  en  recelée  les  courages  où 
»  ils  sont.tapis.  Tous  apperçoivent  et  prévoient  leur  com- 
»  mune  désertion  et  ruine,  et  chacun  attent  le  chef  enclin 
»  la  colée  et  la  persécution,  comme  ceulx  qui  habitent  en 
»  une  maison  qui  chiet,  et  se  n'en  peuvent  saillir  pour  la 
»  ruine  eschever,  ne  quérir  le  remède  de  la  soustenir  pour 
»  y  demeurer  (p.  270).  »  Suit,  sur  le  même  ton,  un 
tableau  des  misères  du  temps,  que  ne  justifient  que  trop  les 
deux  vers  du  prologue  que  nous  avons  cités  plus  haut  : 

En  r.idvcnir  que  penser  ne  savons 
Fors  que  petit  cVcspérance  y  avons. 

«  Aide  et  confort  sont  taris,  dit  Deffiance.  Le  sens  me 
»  fault  avecques  la  parolle.  Et  plus  n'y  voy,  fors  que  Dieu 
»  a  les  François  délaissiez  et  oubliez  (p.  273).  » 

Désespérance,  qui  parle  la  dernière,  ne  voit  pour  notre 
songfîur  d'autre  remède  à  tant  de  maux  que  le  suicide,  dont 


-  177  — 

elle  lui  cite  les  exemples  les  plus  mémorables  dans  l'anti- 
quité. Mais  pour  nous  peindre  la  résistance  providentielle 
que  rencontre  la  pensée  du  suicide  dans  le  sentiment  seul 
de  la  conservation  chez  toutes  les  créatures,  l'auteur  qui, 
en  bon  élève  de  l'Université,  tient  à  faire  étalage  de  son 
savoir  et  à  montrer  qu'il  possède  bien  son  Aristote,  croit 
devoir  faire  intervenir  ici  un  nouveau  personnage  :  c'est 
dame  Nature,  qui  ne  peut  souffrir  ni  ouïr  la  violente 
destruction  de  son  ouvrage,  et  qui  s'évertue  tellement 
et  esmeut toutes  les  veines,  nerfs, elles  artériques spon- 
dilles  et  musculeSj  qu'elle  éveille  Entendement  dans  le 
coin  où  nous  avons  vu  qu'il  s'était  tapi  (p.  277).  Celui-ci, 
malgré  l'horreur  que  lui  inspirent  les  trois  infernales 
messagères  qui  l'avaient  d'abord  mis  en  fuite,  ne  craint  pas 
de  dire  à  l'auteur  :  «  Ne  souffre  pas  ton  sens  vaincre  par 
»  ces  trois  enchanteresses  maudites,  et  prie  Dieu  qu'il  te 
»  garde  de  mauvaises  pensées  et  de  tentations  diaboliques 
(p.  278).  »  Mais  l'avisé  bachelier  ne  s'en  tient  pas  là,  et, 
tandis  que  notre  songeur,  encore  tout  pesant  de  trop  dor- 
mir et  degousté  par  l'amertume  des  poisons  de  melen- 
cholie,  demeure  comme  esperdu  et  esvanoy  ;  il  va  ouvrir 
à  grant  efforts  vers  la  partie  de  la  mémoire  un  petit 
guichet  dont  les  vesroulx  estaient  compressez  du  rooil 
d'oubliance.  Par  là  entrèrent  inconti^ient  trois  dames 
et  une  très-débonnaire  et  hienencontenancée  damoiselle, 
qui  longuement  avoient  musé  à  ce  petit  huys,  mais  nul 
ne  leur  ouvroit  (p.  279).  Nous  savons  bien  que  les  trois 
dames  senties  trois  vertus  théologales,  quoique  la  troisième, 
qui  est  évidemment  Charité,  ne  soit  pas  nommée.  Mais 
quelle  est  cette  damoiselle  ?  Est-ce  l'Église  ?  Est-ce  la 
Grâce?  Est-ce  la  Raison?  L'auteur  ne  nous  dit  absolument 
rien  de  précis. 

12 


-  178  — 

Dame  Foy,  qui  parle  la  première,  commence  par  gour- 
mander  Entendement  sur  l'oubli  où  il  paraît  être  de  son 
origine  et  de  ses  hautes  destinées  :  «  Tu  fus  créé,  lui  dit-elle, 
»  par  le  souverain  ouvrier  qui  point  ne  chôme,  duquel  la 
»  Providence  veille  perdurablement  sur  ses  créatures,  » 
Dans  un  langage  conforme  à  celui  des  écoles,  qui  doit  lui 
être  familier,  elle  s'empresse  d'ajouter  :  «  or  es  conjoint  à 
»  corps  humain  pour  gouverner  la  partie  végétative  despo- 
»  tiquement  et  l'appétit  sensitif  par  seigneurie  royalle  et 
»  politique.  Nature,  que  Dieu  t'a  baillée  en  ayde,  n'est  pas 
»  oyseuse  en  sa  commission,  ainçois  par  ses  belles  vertus 
»  qui  luy  ministrentchascune  en  son  ordre,  s'estudie  à  con- 
»  tinuer  l'espèce  humaine  et  conserver  le  individuel  suppost. 
»  Car  la  puissance  Végétative  jamais  ne  repose  avec  ses 
»  filles  Nutritive,  Formative,  Assimilative  et  Unitive,  qui 
»  sont  en  continuel  euvre  en  leurs  forges  dont  les  soufflets 
»  soufflent  par  les  membres  esperis  de  vie,  de  mouvement 
»  et  de  cognoissance  pour  réparer  le  dommage  de  l'umour 
»  radical,  dont  partie  se  consume  et  degaste  à  chacun  rao- 
»  ment.  Et  tu,  qui  es  plus  parfait  de  toutes  créatures,  ça 
»  jus  délaisses  ton  euvre  interrompue  et  ton  office  sans 
»  exercice  comme  vacant  (p.  280).  » 

Entendement ,  nous  dit  l'auteur  ,  «  escoute  de  grant 
»  entente  ces  très-dignes  enseignements,  et  congnut  bien 
»  que  ils  venoient  de  l'eschole  du  maistre  qui  les  créa  »  (on 
croirait  qu'il  va  nommer  Aristote),  et  pour  preuve  de  son 
humble  soumission,  il  «  suspend  la  commission  des  trois 
»  seurs,  Démonstrative,  Dialétique  et  Sophistique,  qui, 
»  d'apparence  verballe,  pouvoient  troubler  et  empescher  sa 
^>  raison,  et  les  soubmist  du  tout  en  l'obéissance  et  franche 
^>  servitute  de  la  Foy  divine  (p.  281),  » 

L'auteur  va  bientôt  sortir,  Dieu  merci,  de  tout  ce  pédan- 


—  d79  — 

tesque  fatras  de  personnifications  à  outrance  et  de  langage 
scolastique  pour  donner  un  plus  libre  cours  et  un  tour  plus 
naturel  à  ses  pensées  dans  tout  ce  qui  suit,  et  il  nous  tarde 
d'en  sortir  comme  lui.  On  trouvera  même  peut-être  que 
nous  nous  y  sommes  arrêté  trop  longtemps ,  nous  qui  loin 
d'avoir  pour  un  pareil  langage  le  même  goût  que  les  lecteurs 
de  son  temps,  ne  pouvons  en  éprouver  que  fatigue  et 
dégoût  ;  mais  il  faut  bien  dire  les  défauts  d'un  auteur  pour 
avoir  le  droit  d'admirer  ses  qualités  comme  elles  le  méritent, 
sans  être  suspect  d'une  complaisante  partialité.  Renvoyons 
à  l'enseignement  de  l'époque  et  à  l'Université  en  particulier, 
la  responsabilité  des  barbaries  scolastiques  qui  nous  ont 
choqué.  Mais  quant  à  l'abus  des  personnifications  allégo- 
riques dont  le  règne  a  été  bien  autrement  longtemps  le  mal 
chronique  en  quelque  sorte  de  notre  littérature,  n'hésitons 
pas  à  dire  ici  toute  la  vérité,  précisément  parce  que  de  plus 
hautes  responsabilités  y  sont  engagées.  Il  s'agit  d'ailleurs 
d'en  finir  une  fois  pour  toutes  avec  cette  question,  pour  n'y 
plus  revenir  désormais. 

Les  exemples  de  l'abus  des  personnifications  plus  ou  moins 
allégoriques  sont  innombrables  au  moyen-âge,  depuis  que 
la  chevalerie  et  poésie  est  morte,  comme  Désespérance 
le  dit  à  notre  songeur,  et  qu'avec  le  sens  de  l'idéal  cheva- 
leresque s'est  perdu  celui  du  véritable  merveilleux  épique. 
Le  rôle  de  l'imagination  semble  se  borner  à  l'usage  illimité 
des  personnifications. 

Tout  prend  un  corps,  une  âme,  un  esprit,  un  visage, 

dit  l'auteur  de  V Art  poétique,  qui,  au  plus  beau  moment  du 
XVIP  sièle,  croit  par  là  donner  la  véritable  théorie  du 
merveilleux    dans   l'épopée  ,    celle    par   laquelle   le    poète 


I 


—  180  — 

s'égaye,  nous  dit-il,  en  mille  inventions.  Ce  n'est  cer- 
tainement pas  ainsi  que  l'avaient  compris  Dante,  le  Tasse, 
Milton,  et  même  dans  la  tragédie,  Shakspeare.  Mais  la 
multitude  des  poètes  secondaires  ou  sans  génie  avait  de  très- 
bonne  heure  fait  prévaloir  la  théorie  à  laquelle  les  vers, 
très-beaux  d'ailleurs ,  de  Boileau  donnent  une  sorte  de 
sanction,  et  qui  par  là  n'a  résisté  que  trop  longtemps  aux 
abus  les  plus  propres  à  en  faire  sentir  l'insuffisance.  L'avor- 
teraent  de  l'épopée  primitive  et  l'absence  de  imte  épopée 
secondaire  de  quelque  valeur  n'en  devenaient  que  plus 
irrémédiables.  Les  exemples,  disions-nous,  en  sont  innom- 
brables ;  nous  en  citerons  deux  seulement.  Nous  empruntons 
le  premier  au  savant  ouvrage  de  l'abbé  Delarue,  sur  les 
Bardes_,  les  Jongleurs  et  les  Trouvères  anglo-normands 
(t.  3,  p.  284  et  suiv.},  où  nous  trouvons  une  analyse  assez 
étendue  d'un  poème  encyclopédique,  s'il  en  fut  jamais,  inti- 
tulé le  Chemin  de  Vaillance.  L'auteur,  qui  le  termine 
en  1406,  est  un  gentilhomme  normand,  de  la  famille  de 
Coucy,  qualifié,  nous  dit  le  bon  abbé,  ^homme  puissant 
ès-lettres  et  qui  nous  raconte  une  vision  merveilleuse  où 
pas  une  des  idées  dont  il  s'occupe  ne  figure  autrement  qu'en 
chair  et  en  os,  avec  un  costume  symbolique  très-minu- 
tieusement décrit  :  Vaillance ,  par  exemple  ,  Nature , 
Raison,  Désir ^  Prouesse,  Hardiesse  et  mille  autres 
y  comparaissent  en  compagnie  des  héros  et  des  demi-dieux 
du  paganisme. -Puis  l'auteur  nous  conduit  sur  la  montagne 
de  Vaine-Gloire,  où  nous  trouvons  un  personnage  d'impor- 
tance appelé  le  Monde.  Ici,  la  complexité  des  attributs  com- 
porte évidemment  de  nombreux  détails  descriptifs  ;  l'auteur 
ne  nous  les  épargne  pas,  et  voici,  par  exemple,  quelques- 
uns  de  ceux  qui  concernent  le  symbolique  costume  de 
Monde. 


—  -181  — 

Vestu  fut  de  présumption , 
D'un  habit  de  déception, 
Et  chapel  d'incoguition 
De  la  divine  sapience. 

(P.  303.) 

Est-il  possible  de  pousser  plus  loin  l'abus  d'une  pareille 
théorie?  N'allons  pas  plus  loin  nous-même  et  hâtons-nous 
d'arriver  au  second  exemple. 

Il  s'agit  de  montrer  comment,  dans  un  cerveau  malade, 
naît  et  se  développe  la  pensée  d'un  grand  crime  politique  et 
religieux  tout  «à  la  fois.  L'auteur,  que  nous  ne  désigne- 
rons pas  tout  d'abord,  non  plus  que  son  époque,  trouve 
bon  de  commencer  par  faire  comparaître  la  Politique,  fille 
de  y  Intérêt  et  de  V  Ambition,  et  grand'mère  de  lo-Fraiide 
et  de  la  Séduction.  A  ce  personnage  s'en  joint  bientôt  un 
autre,  reçu  par  lui  à  bras  ouverts,  c'est  la  Discoï^de,  et  l'une 
et  l'autre  s'en  vont  de  compagnie  voler  à  la  Religion^  pen- 
dant son  sommeil,  ses  vêtements  respectés  des  humains. 
Tout  cela  pour  préparer  les  voies  au  crime  qu'il  s'agit 
d'accomplir.  Mais,  pour  mieux  s'assurer  de  celui  qui  doit  en 
être  l'instrument,  elles  s'adjoignent  comme  auxiliaire  un 
troisième  personnage,  qui  est  le  Fanatisme .  Celui-ci  em- 
pruntant le  costume  d'un  de  ses  héros  populaires  qui  dans 
les  révolutions  font  marcher  à  leur  suite,  comme  un  trou- 
peau, la  multitude  égarée,  s'en  va  trouver  dans  une  humble 
retraite  le  pauvre  esprit  dont  il  s'agit  de  faire  un  assassin. 
D'étranges  sentinelles  veillaient  à  la  porte  du  malheureux  ; 
c'étaient  la  Superstition,  la  Cabale  et  le  Faux-Zèle,  qui 
s'empressent,  bien  entendu,  de  laisser  enirev  Fanatisme... 
N'allons  pas  plus  loin  dans  cette  analyse  d'un  des  épisodes 
d'un  poème  que,  d'après  ces  citations,  on  pourrait  croire 
avec  raison  de  même  date  à  peu  près  que  celui  du  sire 
de  Courcy,     et    cependant    il    est  du  commencement  du 


I 


■  —  -182  — 

XVIIP  siècle,  et  l'auteur  est  le  plus  spirituel  et  le  plus  im- 
pitoyable moqueur  de  ce  temps  de  scepticisme,  Voltaire 
lui-même,  en  un  mot,  qui,  par  la  fiction  que  nous  venons 
de  rappeler,  a  cru  faire  œuvre  de  véritable  poète  épique 
dans  riionnête  mais  pauvre  épopée  secondaire  qui  s'appelle  la 
Hcnynade  (chant  V),  le  seul  hélas!  le  seul  poème  de  ce  genre 
que  nous  osions  citer  aujourd'hui  dans  notre  littérature,  qui 
a  cependant  ouvertau  monde  du  moyen-âge  la  source  la  plus 
riche  de  l'épopée  primitive.  Remercions  les  Chateaubriand, 
les  Lamartine,  les  Victor  Hugo  et  autres,  qui  dans  leurs 
meilleures  inspirations  ont  si  bien  contribué  à  remettre  en 
lumière  le  vrai  caractère,  trop  longtemps  oublié  chez  nous, 
du  merveilleux  chrétien  et  de  la  fiction  en  général  ;  mais  ne 
soyons  pas  non  plus  trop  sévères  pour  ceux  qui,  au  moyen- 
âge,  en  ont  si  mal  compris  l'emploi  légitime  dans  les  œuvres 
de  l'imagination. 

Ceci  dit  une  fois  pour  toutes,  et  la  part  étant  ainsi  faite 
à  la  justice  impartiale  de  la  critique,  nous  en  avons  dit  assez, 
ce  nous  semble,  sur  les  défauts  de  l'ouvrage  qui  nous  occupe 
pour  ne  plus  parler  que  des  beautés  qui  les  rachètent,  et  ces 
beautés  sont  de  premier  ordre,  comme  on  pourra  le  voir  par 
les  passages  que  nous  allons  citer. 

§3. 

Il  s'agit  d'abord  des  vérités  de  la  religion,  enseignées  par 
les  livres  saints  et  confirmées  par  les  martyrs.  Aux  doutes 
que  l'orgueil  humain  ose  élever  contre  ces  vérités,  la  Foy 
répond  par  ce  beau  passage  :  «  Ne  demande  compte  au 
*  maistre  devant  qui  fault  compter.  Mais  suppose 
»  sans  doubter  que  sa  science  est  infaillible,  sa  provi- 
»  dence  irrévocable  et  sa  voulonté  dro.icturière.  Cartapovre 


—  183  — 

»  capacité  seroit  tost  esgarée  à  quérir  l'extimation  de  son 
»  infinie  puissance,  ne  ta  vëue  ne  pourroit  suffire  à  si  grant 
»  lumièi'e  soustenir.  0  souveraine  sapience,  plus  parfonde 
»  que  la  terre,  et  plus  liaulte  que  les  cieulx  !  qui  mesuras 
»  les  temps  et  assignas  à  toutes  choses  leurs  mètes  !  Où  est 
»  celui  qui  jugera  de  tes  jugemens!  ou  qui  preverra 
»  l'avènement  de  tes  ententions?  Et  tu,  créature,  qui  veulx 
»  si  avant  encerclier,  monte  au  firmament  et  descens  en 
»  abismes  ;  rappelle  le  prétérit  et  avance  le  futur  ;  desve- 
»  loppe  la  mixtion  des  destinées ,  embrasse  l'ordre  des 
»  causes,  le  nombre  des  efFects,  la  mesure  des  temps  et  la 
»  dépendance  de  leurs  fins.  Et  puis  dispute  contre  le  créa- 
»  teur  qui  leur  ordonnance  a  enregistrée  au  livre  de  ses 
»  secrets.  Mieulx  vault  convertir  ta  subtilité  décevable  à 
»  congnoistre  toy-mesmes,  que  travailler  en  vain  à  espuiser 
»  la  mer,  à  mesurer  les  cieulx  et  à  estriver  à  cil  qui  nombre 
»  les  estoilles.  Las!  à  peine  as  tu  le  scavoir  de  congnoistre 
»  ton  faict  et  de  gouverner  un  seul  corps  terrestre  qui  n'est 
»  par  comparaison  qu'un  ver  de  terre.  Laisse,  laisse  faire 
»  à  Dieu  de  Testât  des  Royaumes  et  de  la  transmutation  des 
»  puissances.  Car  nul  Royaume  fors  le  sien  n'est  permanent 
»  ne  estable  (p.  289).  »  Est-ce  trop  dire  que  l'éloquence  du 
langage  et  l'élévation  de  la  pensée  sont  ici  tout-à-fait  dignes 
de  Bossuet  lui-même? 

Il  n'y  a  plus  désormais  en  scène,  dans  le  dialogue,  que 
trois  personnages,  Foy ,  Espérance  et  Entendement, 
puisque  les  autres,  s'ils  sont  présents,  gardent  le  silence 
jusqu'au  bout.  Entendeme^it  lui-même  ne  remplit  là  qu'un 
rôle  secondaire,  assez  semblable  à  celui  des  confidents  de 
nos  tragédies  classiques,  qui  consiste  à  donner  la  réplique 
au  personnage  principal.  Ainsi,  dans  la  discussion  qu'il 
entame  avec  Foy,  c'est  lui  qui  est  chargé  d'opposer  aux 


__  184  — 

idées  de  la  providence  divine  les  objections  banales  tirées 
du  mal  physique  et  du  mal  moral,  et  des  malheurs  de  la 
France  en  particulier,  pour  donner  à  son  interlocuteur  l'oc- 
casion de  les  réfuter  plus  ou  moins  longuement,  mais 
toujours  avec  une  haute  éloquence.  Quand  il  lui  demande, 
par  exemple,  pourquoi  le  peuple  est  puni  pour  les  péchés 
du  prince  et  vice  versa,  elle  lui  répond  en  s'appujant  sur 
l'autorité  de  l'Histoire  sainte,  que  par  les  péchiez  du  Roy 
est  p)uny  le  pieuple,  et  par  les  péchiez  du  peuple  est 
déprimé  le  Roy  (p.  395).  L'exemple,  sur  lequel  elle  se 
fonde,  de  l'autorité  royale  établie  en  la  personne  de  Saiil, 
a  donné  lieu  à  cette  belle  apostrophe  :  «  0  Roy  s  de  terre, 
»  qui  sées  en  chaiere  tremblant  et  commandez  par  autorité 
»  décevable  sur  le  peuple  pervertible  !  Pv,etenez  ceste  leçon 
»  du  Roy  des  cieulx  qui  siet  en  trône  pardurable,  dont  le 
»  royaume  ne  se  puet  changer  ne  l'autorité  contredire. 
»  Vostre  règne  faut  avec  vostre  vie,  et  le  sien  seigneurist 
»  sur  la  vie  et  sur  la  mort  de  tous  et  de  toutes  choses.  Vous 
»  régnez  sur  les  sujects  et  sur  les  serfs,  et  il  règne  et 
»  commande  sur  les  Roys.  Vous  mettez  loix  transitoires 
»  au  monde,  et  la  loy  perpétuelle  deslie  vos  loix  et  lie  vos 
»  puissances.  Eslevés  vos  yeux,  et  humiliés  vos  cueurs  à 
»  retenir  de  sa  doctrine  que  par  luy  seul  peuvent  les  Roys 
»  régner  (p.  293).  »  Quand  Eyitendement  insiste  assez 
timidement,  en  objectant  que  cette  doctrine  de  solidarité 
réciproque  des  rois  et  des  peuples  semble  déroger  à  la 
justice  divine  et  démentir  le  texte  qui  dit  que  le  fils  ne 
portera  pas  Viniquité  de  son  père,  mais  que  chacun 
soustiendra  le  poids  de  son  fardel,  Foy  répond  en  ces 
termes  :  «  Les  faicts  de  Dieu  vainquent  nostre  jugement  en 
»  les  jugeant,  et  son  infiny  pouvoir  justifie  toutes  ses  euvres 
»  en  les  faisant  ;  car  il  est  justice  absolue  qui  de  soy  raesmes 


—  185  — 

»  est  justifiée.  Toutesuoies  pour  le  suppléement  de  nostre 
»  ignorance  nous  laissa  il  sa  parolle  es  sainctes  Escriptures 
»  qui  ne  peuvent  faillir.  Et  par  icelles  bien  entendues 
»  peuYons  de  sa  justice  jugier  que  l'establissement  des  Roys 
»  est  fondé  sur  l'occasion  de  pécliié  ou  peuple.  Car  se  tous 
»  fussions  justes,  crainte  de  seigneurie  ne  nous  auroit 
»  mestier.  Et  comme  escript  l'Apostre  aux  Romains  :  le 
»  Roy  n'est  pas  la  cremeur  des  bien-faisans,  mais  des 
»  mauvais.  Et  la  loy  n'est  pas  mise  aux  justes,  mais  aux 
»  pécheurs  (p.  296).  » 

Y  a-t-il  dans  le  sermon  de  Massillon,  sii7^  les  exemples 
des  grands,  rien  de  plus  beau  et  de  plus  éloquent  que 
l'apostrophe  suivante,  où  l'auteur  paraît  avoir  eu  en  vue 
Saint  Louis  :  «  0  quelle  resplendissante  clarté  espart  sur 
»  son  règne  un  saige  et  vertueux  roy  catholique  !  Certes, 
»  comme  en  jettant  ses  rais  sur  la  terre,  le  beau  soleil  abat 
»  et  départ  les  brouilla,  et  rend  le  jour  clos,  ainsi  le  roy 
»  droicturier  confond  et  desprise  toute  iniquité  par  l'égart 
»  de  sa  prudence,  et  radresse  toutes  choses  à  honnesteté 
»  par  l'honneur  de  ses  justes  faits  et  renommée.  Las!  au 
»  revers,  qui  pourroit  penser  la  poison  et  le  venin  que 
»  l'inique  et  vicieux  roy  sème  par  son  royaume  !  Car 
»  l'iniquité  descend  des  grans  aux  menuz,  et  le  peuple  suit 
»  la  fortune  et  vit  au  patron  de  ses  souverains.  Le  roy 
»  pervers  fait  les  subjects  dissolus,  à  prince  sans  sens, 
»  peuple  sans  disciplii;e  (p.  297).  »  Foy  s'attache  à  dé- 
montrer que  le  moyen  pour  les  rois  d'affermir  leur  pouvoir 
par  l'ascendant  de  la  vertu,  c'est  de  se  rappeler  sans  cesse 
qu'il  leur  vient  de  Dieu. 

L'objection  banale  la  plus  grave  est,  on  le  sait,  celle  qui 
se  tire  de  la  présence  du  mal  moral  ;  il  n'est  rien,  en  effet, 
qui  nous  attriste   plus   profondément  que  le  bonheur  du 


—  186  — 

méchant  et  le  malheur  du  juste  :  «  Encore,  dit  E7îte7i- 
»  deme7it,  ay-je  un  scrupule  sur  la  divine  justice,  de  tant 
»  que  elle  punist  les  justes  ovecques  les  pécheurs,  et  les 
»  innocens  met  ou  compte  des  pervers  (p.  300).  »  Ici 
Foy  semble  disposée  à  s'en  tenir  à  la  réponse  banale 
également,  mais  juste  néanmoins,  qui  consiste  en  une  espèce 
de  fin  de  non-recevoir  tirée  de  notre  ignorance  dont  l'orgueil 
a  tort  de  vouloir  argumenter  contre  Dieu  :  «  Laisse 
»  désormais  cette  question,  lui  dit-elle,    et  te  suffise  de 

*  demeurer  en  ceste  simple  et  humble  pensée  que  cette 
»  vérité  infinie  qui  de  nos  bien-faicts  ne  peut  mieulx  valoir 
»  ne  par  nos  faultes  empirer,  tient  sur  tous  égalle  et  droic- 
»  turière  justice,  non  pas  par  nous  ne  pour  nous,  mais  par 
»  l'essentiale  perfection  de  sa  naturelle  bonté  (p.  309).  » 
Foy  ne  parle  pas  de  la  réponse  philosophique  et  chrétienne 
qui  se  tire  de  la  nécessité  de  la  souffrance  comme  condition 
du  mérite  moral,  et  de  la  vie  présente  comme  épreuve  pour 
la  vie  future.  Ces  idées  seront  développées  plus  loin  par 
Espérance  ;  pour  le  moment,  Entendement  accepte  la  fin 
de  non-recevoir  en  disant  :  Je  me  contente  de  cette 
siihnission  dévote  (p.  304).  Il  y  a  cependant  un  grand 
mal  moral  dont  il  ne  peut  s'empêcher  de  demander  la  raison  : 
c'est  l'affliction  que  souffre  la  Sainte  Eglise  de  Dieu  et  le 
mépris  qu'attirent  sur  elle  les  vices  et  les  divisions  du  clergé, 
tant  régulier  que  séculier.  Loin  de  nier  le  mal,  Foy  le  recon- 
naît au  contraire  et  en  signale  l'origine  dans  une  éloquente 
apostrophe  à  l'Église  elle-même  :  «  0  Saincte  mère  Eglise, 

*  tu  fus  fondée  sur  humilité,  qui  est  la  première  pierre 
»  de  l'édifice  de  Jésus-Christ,  et  par  humilité  gardée  sous 
»  la  cremeur  de  Dieu  et  eslevée  en  exaltation  sur  le  monde. 
»  Maintenant  par  orgueil  contre  Dieu  te  fault  tourner  en 
»  dépressions  sous  les  mondains.  Tes  ministres  et  prédi- 


—  187  — 

»   cateurs  de  Foy  furent  jadis  en  sang  martirez,  et  ils  sont 

*  ades  tirans  d'argent  et  négociateurs  de  la  terre.  La 
»  sainte  conservation  du  Clergié  esmeut  pieça  les  couraiges 
»  des  Princes  et  des  conquéreurs  à  toy  donner,  et  la  disso- 
»  lution  des  clers  enhardit  ades  chacun  à  leur  tollir.  Et  tu, 
»  Dante,  poète  de  Florence,  se  tu  vivoies  ades,  eusses  bien 

*  matière  de  crier  contre  Constantin,  quant  au  temps  de 
»  plus  observée  religion  le  osas  reprendre  et  luy  reprouchas 
»  en  ton  livre  qu'il  avoit  jette  en  l'Eglise  le  venin  et  la 
»  poison  dont  elle  seroit  désolée  et  destruite,  pour  ce  qu'il 
»  donna  le  premier  à  l'Eglise  les  possessions  terriennes,  que 
»  aucuns  austres  auctorisez  docteurs  luy  tournent  à  louange 
»  et  en  mérite  (p.  305).  »  Ce  n'est  pas  d'ailleurs  le  don 
des  biens  temporels,  c'est  l'abus  que  l'on  en  a  fait  qui 
a  contribué  aux  désordres  du  clergé  en  y  propageant  avec 
le  goût  des  richesses  la  simonie  et  tous  les  autres  vices  ;  car 
ce  don  et  les  autres  tributs  de  la  piété,  quand  ils  ne  sont  pas 
détournés  de  leur  destination  légitime,  sont  le  droit  joatri- 
moine  du  Crucifix  qu'il  acquist  de  son  jjrécieuœ  sang 
et  par  sa  très  douloureuse  passion.  Et  se  les  clercs  ne 
peuvent  abuser  des  possessions  sans  damnation,  il  ne 
s'ensuit  pas  que  Constantin  ne  fist  chose  de  bonne 
entente  à  les  donner  sans  son  péc/iié.  Ainçois  doit  la 
punition  tourner  sur  les  abusans,  non  pas  sur  luy  qui 
les  donna  pour  en  bien  user  (p.  306). 

Entendement  reconnaît  la  justesse  de  ces  considérations 
qui,  en  humiliant  sa  pensée,  la  redressent  en  ce  qui  concerne 
la  justice  divine.  Mais  je  voudrais  en  outre,  dit-il,  entendre 
comment  la  punitio7i  es  parties  de  nostre  Royaume  dure 
si  longuement^  et  que  toujours  croist  et  agrège  depuis 
vingt  ans  (p.  311).  Remarquons  en  passant  que  ces  derniers 
mots  depuis  vingt  ans  viennent  assez  à  l'appui  de  l'hypo- 


—  188  — 

tlièse  par  laquelle  nous  fixons  de  1418  à  1438  environ  la  pé- 
riode des  dix  années  d'exil.  Foy  répond  que  si  les  maux  de 
la  France  paraissent  durer  trop  longtemps,  il  y  a  bien  plus 
longtemps  encore  que  durent  les  iniquités  dont  ces  maux  ne 
sont  que  le  juste  châtiment.  «  Visez,  vous  François,  et 
»  raraentevez  à  vous  mesmes  comme  vous  avez  vescu  puis  le 
»  trespas  du  roy  Charles  quint  de  ce  nom  qui  vous  laissa  le 
»  royaume  comblé  de  biens,  eureux  de  paix  et  seurs  d'enne- 
»  mis  (p.  312-313).  .  .  »  Suit  un  tableau  rapide  et  animé 
(les  discordes  et  des  calamités  qui  ont  rempli  le  règne  de 
Charles  VI,  tableau  dans  lequel  les  grands  et  les  princes  ne 
sont  pas  épargnés  :  «  Gens  aveugles  d'onneurs  seigneurisans 
»  verbaument  sur  les  pouvres,  et  vrais  subjects  et  serfs  des 
»  iniquitez  et  des  vices  ;  pensez  que  cil  qui  vous  a  donné 
»  naisire  vous  bailla  seigneurie,  et  cil  qui  vous  fait  retour- 
»  ner  en  poudre  et  en  vers  pourris  la  vous  puet  retollir.  Roy 
»  qui  portes  couronne  et  sceptre  en  ce  monde,  qu'as  tu 
»  davantage  sur  un  povre  berger  ou  que  t'a  donné  nature 
»  et  ton  père  plus  avant  fors  ce  que  Dieu  y  a  mis  par  privi- 
»  lége  de  grâce?  Tous  estes  d'un  germe,  et  entrez  en  ceste 
»  vie  frœsle  nuds  et  plorans,  et  en  yssez  despoillez,  vils  et 
»  abominables.  Or  n'y  povez  riens  prandre  pour  vous  se  non 
»  vostre  repas  viatique,  ne  rien  en  emporter  fors  la  tache 
»  de  vos  deffaux  ou  le  mérite  de  vos  vertus.  Et  vous  usurpez 
»  violemment  ou  indignement  exercitez  l'ofiîce  divin,  et 
»  tournez  en  vostre  privée  gloire  et  à  vostre  plaisance  et 
»  prouffit  ce  qui  est  estably  pour  l'onneur  de  Dieu  et  pour 
»  l'utilité  de  tout  le  peuple.  Qu'est  seigneurie  sinon  auctorité 
»  humaine  sous  la  puissance  de  Dieu  establie  pour  garder 
»  loy  à  l'utilité  publique  et  paix  des  sujects?  Autrement  en 
»  voulez  user,  car  vous  en  fnictes  violence  brutale  en  mes- 
»  pris  de  Dieu  abandonnée  à  rompre  la  loy  pour  le  délit  ou 


—  189  — 

»  rapine  privée  ou  trouble  des  sujects.  Il  vous  semble  que 
»  seigneurie  vault  autant  à  dire  comme  puissance  de  mal 
»  faire  sans  punition  (p.  314).  »  On  peut  remarquer  dans 
cette  longue  tirade  une  théorie  empruntée  à  Aristote  sur  les 
différentes  formes  de  gouvernement,  qui  sont  la  monarchie, 
l'aristocratie,  la  thimocratie,  à  chacune  desquelles  on  voit, 
malgré  une  variante  du  manuscrit,  que  sont  opposées  comme 
leurs  contraires  la  thi/rannie,  Yoligarchie  et  la  démocratie, 
«  qui  sont  trois  inciviles  usurpations  de  maîtrise;  »  ce  mot 
de  démocratie  ne  se  trouve  que  dans  une  variante  du  ma- 
nuscrit qui  ajoute  :  «  gouvernement  populaire  en  confusion 
»  et  sans  ordre  (p.  315).  »  La  monarchie  héréditaire  est 
jugée  comme  la  meilleure,  parce  que,  dit  Foi/,  «  là  est  per- 
»  fection  achevée  où  la  fin  et  le  commencement  se  rejoi- 
»  gnent,   et    que  multitude   est  ramenée   à  l'unité  d'une 

*  simple  et  indivisée  puissance.  »  Ce  qui  est  beaucoup  moins 
discutable  que  cette  théorie,  c'est  la  beauté  de  l'apostrophe 
suivante  et  la  justesse  du  reproche  qu'elle  contient  :  «  0 
»  noble  maison  des  fleurs  de  lys,  qui  tant  as  engendré  de 

*  baux  hommes,  et  fleuri  longuement  par  la  renommée  de 
»  tes  glorieux  Roys  en  un  même  sang  et  famille  !  Où  est  la 
»  magnificence  honnorée  de  ton  estât  ?  Qu'est  devenue  la 
»  louable  ordonnance  de  vivre,  la  monstre  de  l'onnesteté, 
»  la  constance  de  courage  et  de  meurs,  et  la  haultesse  de 
»  cuer  et  d'entreprise  que  tes  devanciers  laissèrent  aux  suc- 
»  cesseurs  ?  Tout  est  corrompu  ;  chasteté  qui  souloit  tenir 
»  ton  estre  certain,  par  son  eslongnement  le  laisse  soupe- 
»  çonneux.  On  nourrist  les  jeunes  seigneurs  es  délices,  et  à 
»  la  fétardise  ;  dès  ce  qu'ils  sont  néz,  c'est  à  dire  qu'ils 
»  apprennent  à  parler,  ils  sont  à  l'escolle  de  gouliardies  et 
»  viles  paroles  ;  les  gens  les  adorent  es  barseaux  et  les  dui- 
»  sent  à  descongnoistre  eux  mesmes  et  autruy  (p.  316).  » 


-  190  — 

On  aime  à  voir  figurer  dans  cet  acte  d'accusation,  en  ce  qui 
concerne  les  Ciiriaux,  leur  mépris  pour  les  lettres,  reproche 
qui  s'adressait  surtout  alors  aux  Armagnacs  et  à  leurs  par- 
tisans venus  du  midi  :  «  Ce  fol  langage  court  aujourd'huy 
»  entre  les  Curiaulx  que  Noble  homme  ne  doit  scavoir 
»  les  lettres,  et  tiennent  à  reprouche  de  gentillesse  bien  lire 
»  ou  bien  escrire.  Las  !  qui  pourroit  dire  plus  grant  folie, 
»  ne  plus  périlleux  erreur  publier?  Certes  à  bon  droit  puet 
»  estre  appelé  beste  qui  se  glorifie  de  ressembler  aux  bestes 
»  en  non  scavoir  et  se  donner  louange  de  son  deffiiut.  C'est 
»  trop  oublié  le  privilège  d'umanité  pour  vivre  brutalement 
»  en  ignorance.  Car  se  homme  a  excellence  sur  les  bestes 
^>  par  scavoir,  bien  doit  surmonter  les  autres  hommes  en 
»  science  qui  sur  les  hommes  a  seigneurie.  Si  ne  scauroye 
»  reprendre  celuy  qui  dit  que  le  Roy  sans  lettres  est  un  asne 
»  couronné  (p.  316).  »  Si  le  langage  de  Foy  tombe  ici  dans 
des  subtilités  un  peu  pédantesques^  il  n'y  a  certainement 
rien  que  de  juste,  pour  la  pensée  comme  pour  l'expression, 
dans  la  maxime  suivante  :  «  La  loj^  escripte  est  de  soy 
»  morte  et  sans  vigour  ;  mais  le  Prince  est  la  ]oy  vive, 
»  l'âme  et  l'esperit  des  loix,  qui  leur  donne  pouvoir  et  vertu, 
»  et  par  son  sens  et  adressement  les  vivifie  (p.  318).  » 

L'auteur  sem])le  reconnaître  lui-même  qu'il  s'est  laissé 
entraîner  à  des  longueurs  qui  l'ont  un  peu  écarté  de  la 
question  posée  par  Entendement,  car  il  fait  dire  à  celui- 
ci  :  «  Retourne  à  l'interrogation  premier,  duquel  tu  me 
»  semblés  avoir  un  peu  esloingné,  et  me  contente  de  la 
»  longue  durée  de  nos  maulx  (p.  319).  »  Malheureusement, 
il  demande  qu'on  lui  cite  des  exemj)les  de  châtiments  qui 
aient  duré  aussi  longtemps  que  ceux  qui  sont  infligés  à  la 
France,  et  Foy  retombe  dans  de  nouvelles  longueurs,  où 
les  exemples  tii'és  de  l'histoire  viennent   à  ra])pui  de  cotte 


—  191  — 

vérité  de  l'Évangile  que,  «  Dieu  aux  Royaumes  divisez 
mande  désolation  et  ruine^,  »  vérité  dont  elle  fait  l'appli- 
cation aux  Français  :  «  Il  vous  est  advenu,  dit-elle,  comme 
»  à  gens  raaudiz,  que  si  maleureux  que  vous  estes,  ne 
»  pouvez  ensemble  vivre  ne  durer ,  et  destruisez  vous 
»  mesmes,  et  anéantissez  voz  euvres  par  voz  débatz  et  en- 
»  vies  plus  que  par  les  glaives  de  voz  adversaires.  Vous 
»  estudiez  à  rebouter  l'un  l'autre,  et  nonchalez  le  reboute- 
»  ment  de  voz  ennemis.  . .  Quelle  chose  puet  ayder  à  celu}' 
»  qui  nuit  à  soy-mesmes  ?  Ou  comme  pourra  durer  la  cité 
»  où  le  siège  est  par  dehors  et  la  guerre  au  dedans 
»  (p.  324)?  »  Mais  si  les  maux  présents  sont  des  effets  de  la 
colère  divine,  quel  en  sera  le  terme  ou  l'adoucissement  ? 
Ici,  Foy  cède  la  parole  à  Esjjérance,  sa  sœur,  comme 
à  celle  qui,  dit  l'auteur,  «  adresse  l'esperit  à  entendre  par 
»  désireuse  confiance  ce  que  nous  devons  premier  entendre 
»  par  entière  foj,  car  la  créance  va  devant  l'espoir.  » 
Entre  autres  attributs  symboliques  longuement  décrits, 
Espérance  tient  en  la  main  une  boîte  de  parfums  «  conflz 
v>  de  promesses  faictes  jadis  aux  Pères  par  les  prophètes,  et 
»  à  nous  par  la  bouche  du  fils  de  Dieu,  »  et  ces  parfums 
ont  pour  effet  d'obliger  Deffiance  et  Désespérance  à  quitter 
la  place  "et  à  se  cacher  comme  en  tapinage.  Ce  qui  vaut 
mieux  que  ces  nouvelles  subtilités  allégoriques,  ce  sont  les 
paroles  suivantes,  par  lesquelles  Entendement  salue  l'ar- 
rivée (['Espérance  :  «  Bieneureuse  et  conjoye  soit  ta 
»  désirée  venue.  Dame  secourable,  source  de  confort  et 
»  refuge  des  adeulez.  Car  en  plus  grant  nécessité  ne  me 
»  puet  ta  vertu  secourir  que  en  ceste  mienne  douleur  où  j'ay 
»  esté  puis  ton  eslongnement  pis  qu'en  sépultul'e,  et  par 
»  ton  approucher  me  sens  comme  ressourdant  de  l'ombre 
»  de  la  mort  en  clairté  de  vie.  0  comme  bien  apert  que  de 


-    192  — 

»  bon  lieu  et  de  la  fontaine  vivificative  fut  ta  naissance!  Car 
»  sans  toy  la  vie  de  l'homme  est  comme  image  de  mort,  et 
»  comme  corps  sans  âme,  vie  sans  vivre,  et  mort  sans 
»  mourir.  Par  toy  sont  froissées  et  rompues  les  misères  du 
»  monde,  entre  lesquelles  où  tout  autre  conseil  deffaut,  tu 
»  demeures  en  champ  non  vaincue,  contrestant  les  mes- 
»  chiefs  des  maleureux,  si  que  tu  ne  les  délaisses  jusqu'à 
»  rendre  l'esprit.  Et  si  les  autres  vertus  se  départent,  si 
»  remains  tu  seule  contre  maie  fortune.  Mais  qui  te  pert 
»  ne  les  peut  retenir  (p.  320).  »  Il  y  a  là  un  sentiment  bien 
digne  de  ces  belles  paroles  de  l'apôtre  saint  Paul  (Epître 
aux  Hébreux,  chap.  xi,  1),  qui  ont  servi  de  point  de  dé- 
part à  l'auteur  :  Est  autem  (ides  sperandarum  substan- 
iia  rerum,  argumentum  non  apparentium  (p.  328). 


4. 


Nous  n'avons  encore  parcouru  que  la  première  moitié 
de  l'ouvrage  dont  nous  rendons  compte  ;  la  seconde  appartient 
tout  entière  à  Espérance,  chargée  de  répandre  la  lumière 
qui  lui  est  propre,  celle  de  la  pensée  humaine,  sur  les  vé- 
rités dont  Foy  a  donné  la  substance,  et  si  l'on  pouvait  nous 
soupçonner  d'avoir  un  peu  surfait,  par  une  complaisante 
partialité,  les  mérites  littéraires  de  notre  auteur,  il  nous 
semble  que  les  nombreux  passages  que  nous  avons  cités  en 
sont,  bien  mieux  encore  que  nos  paroles,  la  plus  incontes- 
table apologie.  Nous  pourrons  donc  désormais  être  plus 
sobre  de  citations,  quoique  la  seconde  moitié  dont  il  nous 
reste  à  parler  soit  égale  pour  le  moins,  sinon  supérieure, 
par  l'élévation  de  la  pensée  et  par  le  mérite  du  style,  à  la 
première. 

Espérance,  qui  garde  jusqu'au  bout  la  parole  dans  cette 


—  193  — 

seconde  partie,  où  Entendement  ne  l'interrompt  que  de  plus 
en  plus  rarement  par  quelques  paroles  d'assentiment  plutôt 
que  par  de  sérieuses  objections,  entame  une  longue  disser- 
tation qui  n'est  rien  moins  qu'une  espèce  de  cours  complet 
de  théologie  et  de  philosophie  religieuse  de  l'histoire  à 
l'usage  des  gens  du  monde.  Il  semble  que  l'auteur  ait  en 
vue  la  maxime  de  Socrate  :  Philosophons  pour  le  peuple  et 
non  pas  pour  l'école,  car  on  ne  trouve  plus  dans  son  langage 
aucune  des  formes  barbares  du  syllogisme  et  de  l'argu- 
mentation scolastique.  Si,  pour  désigner  les  contrefaçons 
que  les  sophistes  essaient  de  donner  de  la  vraie  figure  de 
l'espérance,  il  emploie  encore  des  expressions  telles  que 
celles-ci  :  la  première  espérance  bâtarde  s'appelle  pré- 
siimptive,  la  seconde  défectite,  la  troisième  oppinative  ; 
ce  n'est  là,  en  quelque  sorte,  qu'un  dernier  tribut  payé  au 
langage  allégorique,  si  fort  en  crédit  à  cette  époque;  ces 
expressions  d'ailleurs  sont  plus  que  justifiées  par  les  idées 
vraies  et  longuement  développées  auxquelles  elles  servent 
comme  d'étiquettes.  Ces  fausses  et  mensongères  figures  de 
l'espérance  sont  celles  qui  se  rencontrent  surtout  et  avec 
plus  de  danger  chez  les  Juifs  et  les  Mahométans,  parce  que 
chez  les  premiers  elles  osent  prétendre  à  une  parenté  d'ori- 
gine avec  la  religion  chrétienne.  Cette  parenté  existe,  en 
effet,  par  l'ancienne  loi  dont  les  Juifs  ont  méconnu  l'esprit 
par  la  manière  dont  ils  en  ont  interprété  la  lettre.  Ils  n'ont 
pas  voulu  comprendre  que  ce  n'était  là  que  l'écorce  qu'il 
fallait  briser  pour  goûter  le  fruit  qui  est  la  loi  nouvelle 
apportée  par  le  Messie,  en  qui  ils  se  sont  refusés  à  recon- 
naître celui  dont  les  prophètes  leur  avaient  annoncé  la 
venue.  C'est  pourquoi  les  chrétiens  auront  le  noyau,  tandis 
que  les  fils  de  Juda  gardent  l'écaillé  et  l'écorce  (p.  344), 
et  si  Dieu,  au  lieu  de   frapper  ces  fils  coupables,  comme  il 

13 


—  194  — 

l'a  fait  pour  les  crimes  de  Sodome  et  de  Goraorrlie,  ne  les 
punit  pas  autrement  que  par  l'abjection  dans  laquelle  ils 
vivent,  dispersés  parmi  les  nations,  c'est  qu'il  veut  que  leur 
exemple  soit  pour  celles-ci  un  perpétuel  enseignement. 
Il  y  a  dans  ce  langage  une  sorte  de  pitié  qui  ne  se  ressent 
nullement  des  haines  fanatiques  par  lesquelles  la  multitude 
s'en  prenait  si  souvent  aux  Juifs  des  plus  graves  calamités 
publiques.  Le  paganisme  avec  ses  fausses  idées  sur  la  divi- 
nité, au  triomphe  desquelles  il  croyait  faire  servir  ses 
cruelles  persécutions  contre  les  chrétiens,  tandis  qu'il 
contribuait  par  là  à  celui  de  leur  religion,  n'est  pas  oublié 
dans  ce  tableau,  non  plus  que  les  erreurs  dangereuses,  mais 
toujours  plus  ou  moins  éphémères,  des  hérésies.  Mais  c'est 
surtout  au  mahométisme  que  s'adressent  les  plus  longues  et 
les  plus  vives  attaques.  L'auteur  ne  semble  plus  maître  de 
son  indignation  quand  il  en  vient  à  parler  de  cette  bestiale 
secte  et  de  l'audace  avec  laquelle  l'imposteur  qui  l'a  fondée 
s'est  donné  le  nom  de  prophète,  favorisé,  comme  Moïse,  par 
une  révélation  divine.  On  conçoit  cette  indignation  dans  un 
moment  où  les  nations  chrétiennes  voyaient  avec  effroi 
les  progrès  de  l'invasion  turque  amener  jusque  sous  les 
murs  de  Constantinople  les  fanatiques  sectateurs  de  l'isla- 
misme. Nous  n'essaierons  pas  de  donner  une  analyse  de  ce 
long  manifeste  qu'anime  d'un  bout  à  l'autre  l'accent  d'une 
généreuse  colère,  et  que  justifie  partout  le  contraste,  pré- 
senté avec  une  haute  éloquence,  entre  la  doctrine  du 
mahométisme  et  celle  de  l'Evangile.  Il  y  a  là,  selon  nous, 
une  analogie  frappante  avec  le  tableau  par  lequel,  dans  le 
second  discours  sur  l'histoire  universelle,  Bossuet,  d'après 
Saint  Augustin,  fait  ressortir  la  vérité  des  doctrines  chré- 
tiennes de  leur  comparaison  avec  toutes  celles  qu'on  leur 
a  opposées,  .soit  pour  les  combattre,  soit  pour  prétendre 


—  195  — 

qu'elles  pouvaient  donner  d'égales  satisfactions  à  l'âme 
humaine.  Nous  nous  contenterons  de  citer  le  passage  suivant, 
qui  sert  de  conclusion,  sous  forme  d'action  de  grâces,  à 
toute  cette  discussion  :  «  Glorieux  Dieu,  bien  as  privilégié 
»  ta  sainte  foy  catholique  et  justiiîée  sur  toutes  les  autres. 
»  Et  quiconques  a  sens  sain  et  cler  entendement  puet 
»  congnoistre  qu'elle  est  divinement  donnée  plus  que  trouvée 
»  humainement,  quant  par  elle  sont  balloyées  toutes 
»  ordures,  obscuritez  enluminées,  iniquitez  radressées,  et 
»  les  autres  introductions  vaines  irritées  et  confuses.  Et  se 
»  nous  voulons  entrer  en  comparaisons,  quelle  chose  puet 
»  estre  plus  divine  en  contemplation,  plus  juste  à  bien 
»  vivre,  plus  honneste  en  humanité,  plus  réglée  en  meurs, 
»  plus  proufitable  à  chacun,  plus  paisible  pour  tous,  plus 
»  garnie  de  bonne  Espérance  et  tendant  à  souverain 
»  guerdon  que  saincte  Chrestienté?  Regarde  toute  Évangé- 
>  lique  doctrine  de  nostre  Dieu  et  de  nostre  maistre,  et  tu 
»  n'y  trouveras  sinon  admonestement  d'amour,  de  justice 
»  et  de  paix,  conseils  de  saincte  pureté,  d'innocence  et 
»  d'aide  à  son  prouchain,  deffences  de  dissolution,  de 
»  déshonneur,  de  désordonnance  et  d'iniquité,  confors  de 
»  pacience,  d'obéissance,  d'humilité  et  de  consolation  en  ce 
»  monde,  et  espoir  de  perdurable  gloire  advenir.  L'évangile 
»  s'accorde  aux  justes  loix  moralles,  aux  doctrines  des 
»  Pères  et  des  sages,  à  honneste  conversation  et  attrempance 
»  de  vie  ;  elle  apprent  à  croire  et  adorer  un  seul  Dieu 
»  éternel  et  souverain,  et  endoctrine  l'omme  à  grâce, 
»  hospitalité ,  compassion ,  miséricorde  et  charité  à  ses 
»  proesmes  (p.  356).  » 

E?iiendement,  qui  a  laissé  parler  Espérance sa.nsVmter- 
rompre  un  seul  instant  pendant  qu'elle  lui  développait  ces 
preuves  de  la  supériorité  du  dogme  chrétien,  par  lesquelles 


—  196  — 

il  s'est  senti  grandement  conforté,  lui  fournit  la  matière 
d'une  dissertation  non  moins  étendue,  en  lui  demandant  de 
compléter  cet  enseignement  pratique  des  choses  passées  par 
celui  qu'on  en  peut  tirer  pour  l'avenir.  C'est  à  ce  sujet  que 
l'auteur  expose  toute  une  théorie  qui  n'est  rien  moins  qu'une 
philosophie  religieuse  de  l'histoire,  destinée  à  prouver  que 
les  plus  grands  événements  ne  sont  autre  chose  qu'une  per- 
pétuelle leçon  donnée    aux  hommes  par  Dieu,  pour  leur 
montrer  qu'en  lui  est  le  commencement  et  la  vertu  de 
toute  œuvre^  et  la  fin  et  perfection  de  tout  espérer 
(p.  370).   C'est  donc  parce  que  Dieu  est  la  souveraine 
espérance    qu'il  faut  avant   tout  s'adresser  à  lui  par  la 
prière  ;  mais  c'est  méconnaître  sa  sagesse  que  de  se  plaindre 
de  ce  que  cette  prière,  telle  que  nous  l'exprimons,  n'est  pas 
toujours  exaucée,   «  car  Dieu  veult  et  souffre  estre  prié 
»  d'omme  selon  l'affection  temporelle  et  humaine.  Mais  il 
»  veult  l'exaulcer  selon  sa  raison  éternelle  et  divine.  Tu  ne 
»  le   pues  prier  sinon  ainsi  que   tu   sens,  et  il  ne  veult 
»  exaulcer  sinon  ainsi  qu'il  doit.  Fragilité  et  deffault  sont 
»  l'émouvement  de  ta  prière,  et  puissance  et  perfection  sont 
»  la  source  de  ses  dons  (p.  374).  »  Dieu  veult  estre  prié  ! 
Combien  cette  pensée,  que  Pasquier  cite  parmi  celles  qu'il 
a  raison  d'admirer,  est  plus  conforme  à  la  vraie  piété  que 
celle  du  Vicaire  savoyard,  qui  dit  en  parlant  de  Dieu  : 
«  Je  le  bénis  de  ses  dons,  mais  jeneleprie  pas  !  {Etnile,  IV).  » 
Rousseau,  d'ailleurs,  s'est  démenti  lui-même  sur  ce  point, 
car  il  a  prié  plus  d'une  fois  et  avec  ferveur.   MaisTon  sait, 
du  reste,  qu'il  n'y  a  pas  de  plus  grand  adversaire  de  Rous- 
seau dans  ses  plus  téméraires  paradoxes  que  Rousseau  lui- 
même.  Il  lui  manquait,  comme  à  tous  les  sophistes,  la  vertu 
clirétienne   par  excellence,  l'humilité,  plus  favorable  que 
nuisible  aux  plus  saines  élévations  de  la  pensée,  comme  le 


—  197  — 

prouve  ici  Alain  Chartier  lui-même.  Quoi  de  moins  tran- 
chant dans  le  ton  de  la  parole  et  de  plus  vrai  tout  à  la  fois 
que  la  réflexion  suivante,  par  exemple,  sur  le  sens  de  cer- 
taines expressions  très-usitées,  telles  que  celles-ci  :  La 
colère  divine,  le  courroux  de  Dieu  :  «  0  quant  grant 
»  différence  a  entre  l'éternelle  science  de  Dieu,  qui  toutes 
»  choses  congnoist  telles  qu'elles  sont,  et  le  petit  Entende- 
»  ment  de  homme  qui  juge  des  choses  ainsi  que  il  les  com- 
»  prent.  Dieu  juge  de  toy  divinement,  qui  est  jugement 
»  cler  et  véritable,  mais  tu  ne  pues  par  toy  mesmes  le  con- 
»  gnoistre  sinon  humainement,  dont  est  ta  congnoissance 
»  troublée  et  imparfaicte.  Et  puisque  tu  ne  le  pues  con- 
»  gnoistre  en  la  perfection  de  sa  divinité,  tu  n'as  congnois- 
»  sance  de  luy  sinon  en  tant  que  se  puet  estendre  le  juge- 
»  ment  de  ton  humanité.  Pour  ce  l'appelles-tu  iré  ou  cour- 
»  roucié  à  la  semblance  des  hommes,  quant  tu  sens  ses 
»  punitions,  et  dis  qu'il  est  appaisié  lorsque  son  flael  cesse. 
»  Beaulx  amis,  ceste  mutation  n'est  pas  en  luy  :  elle  est  en 
»  toy  qui  reçois  punitions  ou  grâces,  différentement  de  luy 
»  qui  est  sans  différence,  ainsi  que  le  soleil  luit  sur  les  bons 
»  et  sur  les  mauvais.  Celuy  qui  ouvre  sa  fenestre  a  de  la 
»  lumière,  et  celuy  qui  la  ferme  contre  le  soleil  demeure  en 
»  ténèbres.  Or  n'est  pas  le  soleil  plus  cler  ou  plus  ténébreux 
»  pourtant  se  l'omme  qui  se  gist  à  fenestres  fermées  juge 
»  qu'il  est  encores  nuit.  Ainsi,  selon  l'Escripture,  ire  est 
»  attribuée  à  Dieu  non  pas  pour  altération  qu'il  reçoive  en 
»  soy,  mais  pour  les  passions  que  tu  souffres  par  sa  justice 
»  dont  l'émolument  est  en  toy  et  à  luy  demeure  éternelle- 
»  ment  la  constante  permanence  de  sa  sainte  voulenté 
»  (p.  377).  » 

C'est  dans  le  même  esprit  qu'est  traitée  la  question  du 
libre  arbitre.   Sans  prétendre  en  donner  la  solution,  il  s'en 


~  198  — 

tient,  comme  Saint  Augustin  et  comme  plus  tard  Bossuet, 
à  ce  que  l'on  appelle  une  fin  de  non  recevoir  dont  la  con- 
clusion est  que  l'imperfection  de  la  science  humaine  ne  lui 
permet  pas,  quand  elle  est  en  possession  de  deux  vérités,  de 
les  opposer  l'une  à  l'autre  pour  les  détruire  toutes  deux. 
«  Sois  content  de  cette  déduction,  dit  Espérance,  car  ça 
»  jus  tu  n'en  pues  avoir  plus,  et  à  moy  mesmes  qui  suis  sa 
»  fille  n'en  a  il  plus  permis.  »  Il  ne  faut  donc  pas  admettre 
le  moindre  doute  sur  la  vertu  de  la  prière,  dont  Dieu  lui- 
même  a  donné  la  forme  par  excellence  dans  l'oraison  domi- 
nicale. La  prière  a  existé  dans  toutes  les  religions  ;  tous  les 
peuples  y  ont  recours;  mais  aucun  n'en  fait  éclater  la  puis- 
sance par  de  plus  grands  miracles  que  le  peuple  de  Dieu 
d'abord,  et  après  lui  les  chrétiens.  Les  formes  sans  doute  en 
ont  varié  avant  l'oraison  dominicale  ;  elle  a  eu  longtemps 
et  elle  conserve  encore  à  certains  égards  celle  de  l'oblation 
et  du  sacrifice,  forme  grossière  dans  les  premiers  temps, 
comme  les  mœurs  des  hommes  qui  la  mettaient  en  pratique 
et  croyaient  plaire  à  Dieu  en  lui  immolant  des  victimes. 
Sans  doute  «  la  monstre  du  sacrifice  est  es  choses  qui  sont 
»  ofi'ertes,  mais  vray  sacrifice  est  en  la  conscience.  Pour  ce 
»  il  est  escrit  que  ohéyssance  de  cueur  est  plus  agréable 
»  à  Dieu  que  sacrifice  de  testes  (p.  387).  »  Rien  ne  res- 
semble moins  aux  sacrifices  de  la  vraie  piété  que  ces  libéra- 
lités plus  ou  moins  somptueuses,  selon  la  peur  superstitieuse 
qui  les  inspire  et  par  lesquelles  d'anciens  malandrins  ou 
écorcheurs  croyaient  acheter  leur  salut,  en  consacrant  une 
part  des  fruits  de  leurs  rapines  à  des  églises,  à  des  couvents 
ou  à  quelque  fondation  de  charité,  superstition  de  l'égoïsme 
qui  n'était  que  trop  encouragée  au  moyen-âge  par  la  com- 
plaisance intéressée  du  clergé,  mais  qui  inspire  à  l'auteur 
cet  éloquent  anathème  :  «  0  homme  qui  fais  sacrifice  de 


—  199  — 

»  rapine,  et  offres  à  Dieu  ce  que  tu  as  tollu  à  ton  prochain, 
»  quelle  espérance  dois-tu  prendre  en  tes  sacrifices?  Ce 
»  que  tu  as  tollu  n'est  pas  digne  de  estre  offert,  et  ce  que 
»  tu  offres  ne  toult  l'indignation  divine.  En  offrant  de 
»  rapine,  tu  sacrifies  aux  yeux  des  hommes  qui  te  voyent  ; 
»  mais  rends  ce  que  tu  as  tollu,  et  tu  sacrifieras  devant  les 
»  yeux  de  Dieu  (p.  367).  »  De  pareils  sacrifices  ne  peuvent 
qu'irriter  Dieu  contre  ceux  qui  les  offrent  et  surtout  contre 
les  ministres  de  la  religion,  plus  coupables  encore,  qui  les 
approuvent. 

C'est  iciqn' Espérance^  prenant  ceux-ci  à  partie,  commence 
une  vive  attaque  contre  les  désordres  et  les  scandales  du 
clergé  :  «  Vous  avez  fait,  dit-elle,  de  l'Eglise  de  Dieu  fosse 
»  de  larrons,  et  du  sanctuaire  divin  bancque  de  tricherie,  » 
On  a  cru  remédier  aux  désordres  des  mœurs  par  l'interdic- 
tion du  mariage  des  prêtres,  mais  qu'en  est-il  résulté? 
«  Maintenant  court  le  statut  de  concubinage  au  contraire, 
»  qui  les  a  attraits  aux  estais  mondains  et  aux  deliz  sensuels 
»  et  corporels.  Et  qui  plus  est,  se  sont  rendus  à  immodérée 
»  avarice  en  procurant  par  symonie  et  par  autres  voyes 
»  illicites,  litigieuses  et  processives  en  corruption  et  autre- 
»  ment  bénéfices  et  prélatures  espirituelles.  Et  avec  ce  se 
»  sont  souillez  et  occupez  es  affaires  citoyens  et  es  négoces  et 
»  cures  temporelles.  »  On  n'a  fait  par  là  que  séparer 
l'Eglise  grecque  de  l'Eglise  de  Rome  :  «  Et  ce  premier 
»  statut  départit  piéça  l'Eglise  grecque  d'avec  la  latine.  Et 
»  ores  la  désordonnance  avaricieuse  des  prestres  a  fait 
»  séparer  les  peuples  de  Behaigne  de  l'Eglise  de  Rome.  Que 
»  dy-je  de  Behaigne?  mais  de  chrestienté  presque  toute.  Car 
»  les  gens  de  l'Eglise  ont  si  avilenné  par  leurs  coulpes  eux  et 
»  leur  estât  qu'ils  sont  jà  desdaignez  des  grands  et  des 
»  menus  du  monde,  et  les  cueurs  estrangez  de  l'obéissance 


—  200  — 

»  de  saincte  Eglise  par  la  dissolution  de  ses  ministres.  Car, 
»  comme  dit  est,  ilz  ont  laissé  les  espousailles,  mais 
»  ilz  ont  eprins  les  illégitimes,  vagues  et  dissolues  luxures 
»  (p.  389).  »  Si  je  disais  tout  ce  que  j'en  pense,  ajoute 
Espérance  un  peu  plus  loin,  je  dirais  qu'il  ne  s'agit 
de  rien  moins  que  de  mettre  le  feu  en  V Eglise.  Mais, 
comme  si  l'auteur  sentait  qu'il  se  laisse  emporter  un  peu 
trop  loin  par  son  indignation  et  qu'il  oublie  que  c'est 
Espérance  qui  parle  et  non  lui,  il  s'empresse  de  dire  : 
«  Mais  ceste  matière  est  de  trop  grande  et  parfonde  investi- 
»  gation,  et  la  détermination  douteuse.  Si  m'en  tais  à  tant, 
»  fors  que  je  prie  celuy  qui  nostre  dite  mère  saincte  Eglise 
»  a  consacrée  de  son  digne  sang  qu'il  n'en  souffre  jà  advenir 
»  ce  qu'il  m'en  laisse  penser.  Si  n'entens-je  pas  pourtant 
»  blasmer  les  preudes  hommes  d'Eglise  de  bonnes  meurs  et 
»  honneste  conversation,  ne  aussi  les  séculiers  qui  de 
»  dévotion  parfaicte  ont  donné  à  l'Eglise  les  possessions,  car 
»  ils  se  sont  deschargez  pour  monter  vers  Dieu  en  esperit 
»  plus  légièrement,  et  le  clergié  en  a  prins  si  grant  fais  sur 
»  ses  espaules  qu'il  le  courbe  vers  la  terre  et  le  destourbe 
»  à  regarder  sus  aux  cieux  (p.  389).  »  C'est  bien  Esjm^ance 
et  non  l'auteur  qui  parle,  quand  elle  exprime  ainsi  la  douleur 
que  lui  inspire  la  vue  du  danger  :  «  La  nef  qui  porte  grant 
»  voile  cingle  en  grand  péril,  et  nulle  rivière  ne  dure 
»  longuement  hors  de  son  canel  (p.  390).  » 

Après  avoir  dit  que  «  la  prophétie  de  Daniel  reste  à  venir 
»  qui  désigne  la  venue  d'Antéchrist  et  le  temps  de  persécu- 
»  tion  pour  les  abhominations  du  temple,  »  elle  termine 
ainsi  :  «  Par  cette  digression  dépendant  de  la  demande 
»  dessus  dite  pues-tu  scavoir  qu'oroison  et  sacrifice  proufitent 
»  à  conserver  et  restablir  les  choses  privées  et  publicques. 
»  Sur  tout  prens  pour  confirmation  Valère  qui  te  dit  par 


—  201  — 

»  arrest  que  les  segneuries  anciennes  furent  toujours  estables 
»  tant  comme  ils  servirent  et  sacrifièrent  deiiement  à  la 
»  divinité.  »  Quand  même  ce  mot  de  digression  ne  s'appli- 
querait qu'à  ce  qui  vient  d'être  dit  sur  le  mariage  des  prêtres, 
il  n'en  signifie  pas  moins  qu'Espérance  s'est  écartée  du 
sujet  principal  et  qu'elle  va  y  revenir,  car  on  ne  concliitpas 
par  une  digression;  mais  quelle  est  cette  demande  dessus 
dite?  Il  faut  pour  l'expliquer  se  reporter  à  la  page  371,  où 
l'auteur  a  fait  parler  ainsi  Entendement  qui  écoutait  depuis 
longtemps  Espéra7ice  sans  l'interrompre. 

«  Si  te  (et  non  pas  tu  comme  le  porte  par  erreur  le  texte 
»  de  Duchesne)  veulx  faire  en  cest  endroit  aucuns  menus 
»  interrogatoires,  pour  scavoir  qui  puet  aidier  à  espérer  et 
»  adresser  à  mon  espérance. ..  »  Ces  menus  interrogatoires 
ont  provoqué  les  longs  développements  qui  suivent  sur 
l'oraison,  les  sacrifices,  etc.,  et  voilà  ce  qu'Espérance  entend 
par  ces  mots  ;  digression  dépendant  de  la  demande  dessus 
dite;  tout  cela  formait  la  réponse  qm pjreynier  interroga- 
toire d'Entendement,  expédié  par  la  conclusion  que  nous 
avons  dû  citer  sur  la  vertu  de  l'oraison  et  des  sacrifices.  Il 
restait  donc  à  Entendement  z.  produire  les  autres  inter- 
rogatoires, comme  il  le  dit,  «  par  leurs  ordres  et  lieux» 
»  selon  la  poursuite  de  la  matière  des  réponses  à.' Espérance 
»  (p.  371).  » 

Voilà,  indépendamment  de  toutes  les  autres  considérations 
et  en  particulier  du  silence  de  Charité,  la  preuve  matérielle 
en  quelque  sorte  que  l'ouvrage  n'est  pas  terminé.  Ajoutons 
qu'il  n'y  a  pas  de  péroraison  ;  or,  la  péroraison  est  une 
espèce  de  devoir  oratoire  que  l'auteur  ne  manque  jamais  de 
remplir  dans  ses  autres  ouvrages  en  prose. 

Combien  ne  devons-nous  pas  regretter  que  le  penseur 
qui  avait  fait  si  bien  parler  Foy  et  Espérance  n'ait  pas 


—  202  — 

eu  le  temps  d'accorder  la  parole  à  Charité  et  de  lui  faire 
dire  le  dernier  mot  sur  tant  de  graves  et  hautes  questions  ! 
Que  n'aurait-il  pas  eu  à  dire  sur  cette  vertu  de  charité 
qu'on  ne  pratiquait  guère  de  son  temps,  pas  plus,  hélas  ! 
qu'on  ne  l'a  fait  plus  tard? 

Si -dans  cette  analyse,  comme  dans  celles  qui  précèdent,  on 
trouve  que  nous  avons  trop  multiplié  les  citations,  auxquelles 
cependant  nous  aurions  pu  en  ajouter  bien  d'autres  encore 
non  moins  importantes,  c'est  qu'il  s'agissait  pour  nous 
d'appliquer  à  notre  auteur  les  maximes  suivantes,  qui  sont' 
de  véritables  axiomes  de  l'art  d'écrire  :  Oratio  vultus 
animi  est,  pectus  est  quod  disertos  facit  ;  le  style,  c'est 
l'homme  même  ;  c'est  enfin  parce  que  nous  n'avons  trouvé 
nulle  part  à  un  plus  haut  degré  et  d'une  manière  plus 
soutenue  l'âme  d'un  honnête  homme  et  d'un  grand  écrivain, 
auquel  on  n'a  pas,  selon  nous,  rendu  toute  la  justice  qu'il 
méritait. 

Il  ne  nous  reste  plus  maintenant  qu'à  conclure,  et  nous 
pourrons  le  faire  en  très-peu  de  mots. 


CONCLUSION. 


Le  travail  que  nous  soumettons  à  nos  juges  n'est  pas 
autre  chose  qu'un  plaidoyer,  un  peu  long  peut-être,  en 
faveur  d'Alain  Cliartier;  nous  ne  voulons  pas  en  disconvenir  : 
mais  on  nous  accordera  du  moins  que  la  cause  en  valait  la 
peine.  Elle  a  été  déjà  jugée  une  première  fois,  et  à  l'una- 
nimité, par  des  maîtres  dont  on  ne  contestera  pas  la  com- 
pétence, et  qui  ne  faisaient  que  proclamer  l'arrêt  sans  appel 
de  la  postérité,  puisqu'un  siècle  entier  les  séparait  de  celui 
en  faveur  duquel  ils  le  prononçaient  sans  qu'aucune  voix 
s'élevât  de  leur  temps  pour  les  contredire.  La  Normandie 
avait  raison,  suivant  Clément  Marot,  d'être  fière  d'avoir 
donné  le  jour  au  bien  disant  en  rime  et  prose  Alain, 
et  Pasquier  n'était  que  l'écho  de  tous  ses  contemporains 
lorsque,  dans  ce  chapitre  dont  nous  avons  parlé  et  qu'il 
intitule  des  mots  dorés  et  belles  sentences  de  maistre 
A  lain  Chartier,  il  l'appelle  grand  'poète  de  son  temps 
et  encore  plus  grand  orateur.  Grand  poète  en  effet, 
puisqu'il  était  l'égal  des  meilleurs  de  son  temps  dans  les 
genres  légers  et  qu'il  les  surpasse  tous  dans  le  genre  didac- 
tique, grand  orateur,  puisqu'on  ne  lui  connaissait  pas  de 
rival  et  qu'on  le  proclamait  le  Père  de  l'éloquence 
française;  ajoutons  que  les  nombreux  passages  cités  par 
Pasquier  prouvent  que  cet  orateur  était  aussi  un  penseur 
éminent  et  un  écrivain  digne  d'être  comparé  à  Sénèque.  On 


—  204  — 

ne  peut  pas  dire  qu'il  y  ait  jamais  eu  appel  de  ce  jugement 
du  XVP  siècle,  et  cependant  il  est  évident  que  dans  les 
deux  siècles  suivants,  il  avait  cessé  d'avoir  pour  lui  l'autorité 
de  la  chose  jugée,  bien  qu'il  n'ait  pas  été  positivement 
infirmé  :  mais  on  n'en  parle  jamais  que  pour  mémoire  et 
sans  en  tenir  aucun  compte,  sans  paraître  même  s'apercevoir 
qu'il  s'agissait  là  pourtant  d'une  de  nos  gloires  nationales. 
Cet  injuste  dédain  a  cessé  heureusement  au  XIX®  siècle, 
jaloux  à  juste  titre  de  réparer  sur  ce  point  comme  sur 
beaucoup  d'autres  quelques-unes  des  grandes  injustices  des 
deux  siècles  précédents,  surtout  à  l'égard  du  XVI®  siècle. 
La  réparation  a  commencé  en  ce  qui  concerne  Alain  Chartier  ; 
mais  elle  n'est  pas  encore,  à  beaucoup  près,  ce  nous  semble, 
aussi  complète  qu'elle  devait  l'être,  comme  nous  en  a  con- 
vaincu une  lecture  attentive  de  ses  ouvrages  ;  et  c'est  parce 
que  cette  lecture  nous  a  prouvé  que  ses  admirateurs  n'avaient 
rien  dit  de  trop  en  sa  faveur,  c'est  parce  qu'elle  nous  a  fait 
partager  leur  admiration  en  nous  replaçant  à  leur  point  de 
vue,  que  nous  avons  l'espoir  de  la  faire  partager  également, 
avec  les  seules  restrictions  que  comportent  la  différence 
des  temps  et  les  progrès  de  l'art  et  de  la  critique,  aux 
maîtres  les  plus  compétents  de  notre  époque. 


A-PPENDICE. 


Lettre  d'Alain  Chartier  à  un  prince  étranger 

FIN  DE  JUILLET  1429. 


HfOTA.  —  Nous  croyons  devoir  joindre  cette  lettre  aux  pièces  iné- 
dites de  notre  Appendice,  en  nous  conformant  an  texte  qu'en  a  donné 
M.  Quicherat,  dans  son  savant  ouvrage  sur  les  Procès  de  condamnation 
et  de  réhabilitation  de  Jeanne  d'Arc  (  t.  I,  p.  131  et  suiv.  ),  et  nous 
reproduisons  également  la  Notice  dont  il  la  fait  précéder,  quoique 
nous  ne  partagions  pas  son  opinion  but  le  personnage  auquel  la 
lettre  est  adressée. 


Cette  pièce  a  été  imprimée  une  seule  fois  par  Lami,  dans 
les  Deliciœ  Eruditoriim  (t.  IV,  p.  38),  d'après  un  ma- 
nuscrit de  la  bibliothèque  Ricardi,  à  Florence.  Le  ma- 
nuscrit 8,757  (latin)  de  notre  bibliothèque  royale  en  contient 
une  autre  leçon;  mais  les  deux  textes  sont  tellement  vicieux 
que  même  après  les  avoir  modifiés  l'un  par  l'autre,  il  faut 
renoncer  à  établir  le  sens  de  plusieurs  passages. 

La  lettre  est  sans  adresse,  sans  souscription  et  sans  date. 
On  l'attribue  à  Alain  Chartier,  parce  que  les  deux  manus- 
crits où  elle  se  trouve  sont  des  recueils  de  lettres  de  cet 
homme  célèbre.  Lami  conjectura  qu'elle  avait  été  écrite  pour 
l'empereur  Sigismond  ;  mais  un  secrétaire  du  roi  de  France 
écrivant  à  l'empereur  d'Allemagne,  ne  l'aurait  pas  appelé 


—  206  — 

illustrissime  pinnceps.  Il  s'agit  d'un  prince  qui  avait 
envoyé  un  exprès  à  Bourges,  pour  prendre  des  informations 
sur  la  Pucelle  auprès  de  l'abbé  de  Saint-Antoine,  en  Dau- 
phiné,  ou  de  l'archevêque  de  Vienne.  Le  choix  de  ces  deux 
dignitaires  ecclésiastiques,  tous  deux  appartenant  à  la  même 
province,  tous  deux  voisins  de  la  Savoie,  me  semblerait 
devoir  porter  les  conjectures  de  ce  côté.  Si  Amédée  VIII, 
duc  de  Savoie,  n'est  pas  le  personnage  auquel  s'adresse 
Alain  Chartier,  on  pourra  choisir  entre  son  fils  Louis, 
prince  de  Piémont,  le  marquis  de  Montferrat,  le  marquis 
de  Saluées  ou  le  duc  de  Milan. 


-  Illustrissime  princeps,  nuntius  vester  Corardus  Bituris 
pridie  me  convenit;  qui  se  a  vobis  in  Galliam  missum 
(asseruit),  ut,  cum  abbate  sancti  Anthonii  vel  archiepiscopo 
Vie7inensi  (1),  quse  de  Puella  dicerentur,  litteris  impetrare 
posset;  sed  neutro  horum  invente,  rogavit  me  vehementer, 
ut  si  gratam,  si  jucundam  rem  vobis  facere  cuperem,  has 
litteras  de  Puella  conficerem.  Ego  vero  splendore  ac  magni- 
tudine  vestri  commotus,  libenter  operam  dedi,  ne  magnarum 
rerum  atque  illustrium,  et  quse  vos  scire  magnopere  cupitis, 
inanis  vester  nuntius  vacuusque  rediret, 

Primum,  ut  opinor,  cuja  sit  Puella  vultis  scire.  Si  natio- 
nem  quœritis,  de  regno  est;  si  patriam,  de  Vallecolorum 
oppido,  quod  est  prope  flumen  Meusa^  ;  parentibus  nata 
qui  agriculturse  pecoribusque  vacarent.  -^tatem  pueritiae 
ingressa,  curae  pecudum  est  posita.  Ubi  vero  duodecimum 
annura  attigit,  voce  ex  nube  nata,  saspenumero  admonita 
est   uti   regem  adiret  regnoque  labenti  succurreret.  Sed 

(1)  Reiïtetisi,  dans  l'édition  de  Lami. 


—  207  — 

quum  Anglici,  valido  exercitu,  validis  castellis  ac  bastidiis 
Aurelianis  obsedissent,  non  adraonifa  tantum  fuit  Supero- 
rum  oraculo,  verum  quoque  minis  adfecta,  quod  pœnam 
gravissiraam  lueret  nisi  raptira  ad  regem  accederet.  Inter- 
roganti  (quomodo)  proficisceretur,  quid  vel  perfectam  (1) 
facere  oporteret,  responsum  est  :  «  Habitu  muliebri  depo- 
sito,  virilem  adsume  (et  socios)  qui  te  comitentur  ad  regem 
et  conducent  a  capitaneo  Valliscolorum.  Profecta  ubi  sis,  et 
cum  rege  loquuta,  fac  libères  Aurelianis  ab  obsidione.  Hinc 
regem  consecrandum  Remis  adducas;  coronato  Parisius 
reddas  regnumque  restituas.  » 

Non  fuit  in  mora  Puella;  capitaneum  adiit,  comités 
accepit,  virilem  vestem  induit,  et  ascendens  equum,  quod 
nusquam  antea,  iter  adgreditur,  atque  per  rura,  per  castra, 
per  civitates  hostiles  et  média  hostium  tela,  ipsa  incolumis 
et  sociis  salvis  omnibus,  progressa,  tandem  ubi  rex  erat 
advenit.  At  rex,  audito  adventu  Puellse,  perceptoque 
quamobrem  veniat,  quidve  se  facturam  dictitaret,  sapien- 
tissirai  régis  consilio  usus,  neque  contemnendam  eam,  neque 
admittendara  prius  statuit,  quam  experimento  adgnosceret 
quid  illa  haberet  rei  bonae  aut  malse,  fîctum  vel  verum, 
compositum  aut  pravum.  Igitur  Puella  apud  doctissimos 
vires,  vel  ut  in  pugnam,  in  examen  adducitur,  ubi  de  multis 
arduisque  rébus  humanis  ac  divinis,  etiam  atque  etiam  inter- 
rogata,  nihil  nisi  egregium  et  digivum  laude  respondit  ;  ut 
non  in  agris  pecudes  pavisse,  sed  in  scholis  litteras  addi- 
dicisse  videretur.  Spectaculum  profecto  pulcherrimum  : 
fœmina  cum  viris,  indocta  cum  doctis,  sola  cum  multis, 
infîma  de  summis  disputât!  Sed  quum  rex  accepit  quibus 


(1)  Endroit  visiblement  altéré  par  les  copistes.  L'édition  donne  qiiod 
nil  vel,  au  lieu  de  quid  vel.  Je  proposerais  :  quidve  profectam. 


—  208  — 

verbis  quave  constantia  uteretur,  accersiri  corara  se  jussit, 
loquentem  audivit  diligenter.  Quid  loquuta  sit,  nemo  enim 
est  qui  sciât  illud.  Tamen  manifestum  est  regem  velut 
spiyHtu  (1),  non  mediocri  fuisse  alacritate  perfusum. 

Post  hsec  Puella,  quum  divina  arderet  prcecepta  adimplere, 
petiit  confestim  sibi  dari  exercitura  quo  Aurelianis  suc- 
currat  jam  periclitanti  :  cui,  ne  quidquam  temere  ageretur, 
negatum  principio,  tandem  est  concessum.  Quo  accepte,  cum 
ingenti  copia  -victualium  Aurelianis  concedit.  Transeuntes 
sub  hostium  castris  nihil  hostile  percipiunt;  hostes  enim 
velut  ex  inimicis  amici,  ex  viris  mulieres  facti  aut  cuncti 
ligati  manibus  forent,  victualia  in  urbem  transire  aequo 
animo  patiuntur.  Delatis  in  urbem  victualibus,  ipsa  castra 
aggrediens,  quoddam  miraculum  quonam  modo,  vel  quam 
brevi  spatio,  ceperit  illa,  prsesertim  quod  in  medio  ***  quasi 
pontis  (2)  erectum,  ita  validum  erat  et  tam  munitum  omni- 
bus rébus  ac  yallatum,  ut,  si  gentes,  si  nationes  omnium 
oppugnassent  non  tamen  posse  capi  crederetur.  Oppugnat 
demum  unum,  demum  aliud,  ac  tertium  oppidum,  quae 
ut  erant  circumamicta  fluminibus,  plena  armatorum  et 
prsesidiis  universis,  nullo  pacto  expugnari  posse  videbantur. 
Quse  quidera  oppida  victa  liœc  bellatrix  velut  terapestas 
obruit,  ac  dehinc  audito  Anglicos  cum  exercitu  prope  esse, 
exercitum  et  aciem  ducit  in  hostes,  magno  animo  invadit. 
Neque  eo  remota  est  quod  essent  hostes  longe  numéro  supe- 
riores.  Non  potuerunt  Anglici  sustinere  impetum  Puellse, 
ita  quod  victi,  in  modum  pecudum  usque  ad  unum  caesi  sunt 
omnes.   Posthaec  pronuntiat  non  esse  ignorandum  advenisse 


(1)  Spretnm,  dans  l'édition  de  Lami. 

(2)  L'édition  et  le  manuscrit  :  Pontem,  au  lieu  de  pontU  ;   l'une  et 
l'autre  indiquent  par  un  blanc  qu'il  y  a  lacune  entre  mcdio  et  quasi. 


—  209  — 

tempus  quo  suscipienda  corona  régi  esset;  eundiira  ergo 
Remis  :  quod  multis,  non  tantum  difficile,  sed  impossibile 
visum  est,  quippe  quod  ab  liostibus  per  eas  (?)  oporteret 
civitates  atque  locos  procedere.  At  ipsse  civitates  ultro  se 
régi  dabant.  Igiturque  ventum  est  Remis  et  rex,  Puella 
duce,  consecratus  est. 

Caeterum  ne  longius  progrediar  et  paucis,  si  possira, 
multa  perstringam  :  nemo  mortalium  est,  qui  si  ipsam 
cogitet,  non  admiretur,  dictis  stupeat,  factis  et  gestis,  quse 
tara  multa  et  rairabilia  brevi  tempore  egerit.  Sed  qufd 
mirùm?  Qaid  enim  eorum  est  quae  habere  duces  oportet  in 
bellis,  quod  Puella  non  habeat?  An  prudentiam  railitarem? 
Habet  mirabilem.  An  fortitudinem?  Habet  animum  excel- 
sum,  superque  omnes.  An  diligentiam?  Yincit  Superos.  An 
justitiam?  An  virtutem?  An  felicitatem?  Et  his  praeter 
cœteros  est  ornata.  Et  si  est  conflictura  cum  hoste,  ipsa 
exercitum  ducit,  ipsa  castra  locat,  ipsa  praelium,  ipsa  aciem 
instruit,  et  fortiter  opéra  militis  utitur  et  quam  pridem 
opéra  ducis  exsequitur.  Dato  enim  signo,  liostem  rapit, 
raptum  concutit,  vibrât  in  hostes,  et,  tacto  calcaribus  equo, 
magno  impetu  in  agmen  irrumpit. 

Hsec  est  illa  quae  non  aliunde  terrarura  profecta  est,  quae 
e  cœlo  demissa  videtur  ut  ruentem  Galliam  cervice  et 
humeris  sustineret.  Haec  regem  in  vasto  gurgite  procellis 
et  tempestatibus  laborantem  in  portum  et  littus  evexit 
(et)  erexit  animos  ad  meliora  sperandum.  Hsec  Anglicam 
ferociam  comprimens,  Gallicam  excitavit  audaciam,  Gal- 
licam  prohibuit  ruinam,  Gallicum  excussit  incendium. 
0  virginem  singularem,  omni  gloria,  omni  laude  dignam, 
dignam  divinis  honoribus!  Tu  regni  decus,  tu  lilii  lumen, 
tu  lux,  tu  gloria  non  Gallorura  tantum,  sed  Christianorum 
omnium.  Non  Hectore  reminiscat  et  gaudeat  Troja,  exsultet 

14 


—  210  — 

Grsecia  Alexandre,  Annibale  Africa,  Italia  Csesare  et  Ro- 
manis ducibus  omnibus  glorietur.  Gallia  etsi  ex  pristinis 
multos  habeat,  hac  tamen  una  Puella  contenta,  audebit  se 
gloriari  et  laude  bellica  caeteris  nationibus  se  comparare, 
verum   quoque,  si  expediet,  se  anteponere. 

Haec  sunt  quse  de  Puella  inpraesentiarum  habui  ;  quae  si 
brevius  dixi  quam  forte  velitis,  eo  factum  existimetis 
quia  si  ea  fusius  dixissem,  non  in  litteras,  sed  in  librum 
exiissent. 

Valete. 


Fièces  inédites. 


Dans  une  notice  sur  Alain,  Guillaume  et  Jean  Chartier, 
insérée  dans  les  Mémoires  de  la  Société  des  Antiquaires 
de  Normandie,  3^  série,  VHP  volume,  XXVIIP  de  la  col- 
lection, P®  livraison,  pages  1  à  50,  M.  G.  Dufresne  de  Beau- 
court  a  donné  l'indication  exacte  et  la  date  historique  très- 
probable  de  plusieurs  discours  ou  lettres  d'Alain  Chartier 
qui  n'ont  pas  encore  été  publiés,  et  dont  l'édition  d'André 
Duchesne,  ni  les  travaux  des  auteurs  qui  lui  ont  servi 
de  guides,  ne  font  aucune  mention,  mais  qui  se  trouvent 
parmi  les  MSS  latins  de  la  Bibliothèque  nationale,  dans  un 
ordre  un  peu  confus  et  avec  plus  d'un  double  emploi. 

Voici  la  concordance  des  MSS  latins  dont  cette  notice 
nous  fait  connaître  l'existence  : 

N"  5,961  N"  8,757 

1  à  13  13  à  24 

46  à  52  37  à  41 

52  à  58  13  à  15 

43  à  45 
47  à  53. 

Grâce  à  l'obligeance  de  M.  Micheland,  ancien  professeur 
à  la  Faculté  des  lettres  de  Rennes,  actuellement  conser- 
vateur, sous-directeur-adjoint  du  département  des  manus- 
crits à  la  Bibliothèque  nationale,  qui  a  bien  voulu  rendre 
au  fils  de  son  ancien  collègue  ce  service,  dont  nous  le 
remercions  de  nouveau  mon  père  et  moi,  j'ai  pu  avoir  de 
ces  manuscrits,  d'après  la  concordance  indiquée  ci-dessus, 
et  par  les  soins  intelligents  d'un  employé  à  qui  j'exprime  ici 
sa  part  de  mes  remercîments,  une  copie  exacte  dans  laquelle 
les  pièces  originales,  qui  avaient  paru  d'abord  être  au 
nombre  de  huit,  se  trouvent,  par  suite  de  plus  d'un  double 


212  — 

emploi  constaté^  définitivement  réduites  à  cinq,  que  l'on 
peut  classer  chronologiquement  dans  l'ordre  suivant  : 

P  Épître  ou  discours  de  félicitations  à  Charles  VI, 
à  l'occasion  du  maintien  des  libertés  de  l'Église  gallicane, 
en  latin   (1418)  ; 

2°  Autre  discours  ou  lettre  en  latin  avec  ce  titre  :  Ha- 
rengue  2^our  le  ro7j  de  France  à  Vempereur  pour 
l'exciter  à  paix  et  concorde  ; 

S*'  Discours  sous  ce  titre  :  Ad  regem  Romanorum 
Sigismundum  ah  Alano  oracio  incipit  ; 

4°  Harangue  aux  Hussites,  également  en  latin,  avec  ce 
titre  :  Persuasio  Alani  Aurigœ  ad  Pragenses  in  fide 
déviantes,  unde  rorata  prœsente  Cesare  ; 

Ces  trois  dernières  pièces  concernent  la  mission  diploma- 
tique qu'eut  à  remplir  en  Allemagne  Alain  Chartier  entre 
1423  et  1426  ; 

5''  Lettre  au  roi  d'Ecosse,  auprès  duquel  Alain  Chartier 
fut  envoyé  en  1428. 

Ces  cinq  pièces  nous  apprennent  qu'Alain  Chartier  fut 
chargé  plus  d'une  fois  d'un  rôle  bien  autrement  sérieux 
que  celui  de  poète  de  cour;  quoiqu'elles  ne  répondent  pas 
complètement  à  l'idée  que  nous  nous  sommes  faite  ailleurs 
du  mérite  littéraire  de  leur  auteur,  elles  offrent  un  certain 
intérêt  pour  l'histoire.  Aussi  espérons-nous  qu'on  nous 
saura  gré  de  compléter,  en  les  publiant,  le  monument  élevé 
par  André  Duchesne  à  la  mémoire  d'Alain  Chartier. 

Nous  avons  cru  devoir  ne  rien  changer  à  l'orthographe, 
souvent  plus  que  bizarre,  de  ces  textes  dont  la  copie,  relevée 
avec  le  plus  grand  soin,  ne  comprend  pas  moins  de  dix-neuf 
feuilles  in-4°  d'une  écriture  très-serrée.  Le  seul  changement 
que  nous  nous  soyons  permis  dans  le  classement  de  ces 
feuilles,  c'est  d'y  suivre  l'ordre  chronologique. 


—  213 


N°  1. 


Épître  ou  discours  de  félicitations  à  Charles  VI  à  l'occasion 
du  maintien  des  libertés  de  l'Église  ffallicane. 


Christianissime  rex  ac  excellentissirae  princeps,  suprême 
domine  noster,  lege  novi  et  veteris  testament!  sacrorumque 
jurium  auctoritate  compellimur,  patrum  nostrorumque  pre- 
decessorum  exemplis  salutaribus  provocamur  ut  libertatis 
ecclesie  materiam  quam  ex  injuncto  nobis  ministerio  jurato 
firmato  sana  conscientia  et  absque  gravissimarum  censu- 
rarum  pœna  prœtermittere  non  possumus,  verbo,  scriptis 
et  nuntiis  apud  vestram  regiam  majestatem  prosequamur, 
pro  qua  gloriosura  martirii  sanctorum  plurimos  legimus 
subisse  triumphum,  qui  se  murum  firmiter  pro  domo 
Doraini  opponentes,  plus  formidarunt  eternum  quam  tem- 
poralem  offendere  principatum.  Sed  eo  major  obsecrandi 
nobis  datur  occasio  quod  experientia  manifeste  cognovimus 
restram  altitudinem,  majoribus  quam  nunc  oppressam 
eruranis  necessitatibusque  depressam,  nullatenus  voluisse 
ut  in  libertate  predicta  quicquara  ob  te  attemptaretur 
scandalosum,  vestrorum  christianorum  vestigiis  inherendo, 
qui  pro  quacumque  adventicia  necessitate,  etiam  captivi- 
tatis  régie  persone,  tributariam  facere  ecclesiam  nunc 
noluerunt;  de  quibus  refert  Gregorius  in  registro  quod, 
propter  libertatis  ecclesie  defensionem,  amplificatum  est  eis 
regnum,  concassa  divinitus  Victoria  triumphalis,  et  ab  omni 


—  214  — 

clade  celitus  preservatio  repromissa.  Confidimus  principem 
pauca  habere  brevi  tacta  compendio  suiBcient. 

In  primis  ergo  ab  eterna  et  divina  lege  per  quam  reges 
régnant  et  qua  inviolabili  sanctione  ecclesie  privilégia 
primitus  sunt  concessa  sumentes  exordium,  id  diximus 
commemorandum  quod  in  Genesi  scribitur  de  Pharaone, 
qui,  servituti  subjectis  omnibus,  sacerdotes  et  possessiones 
in  libertate  divisit  et  eis  de  publico  alimoniam  ministravit, 
ex  tune  ut  dicunt  glose,  domino  pronunciante  sacerdotes  in 
omni  génère  liberos  esse  debere.  Quod  et  rex  Cirus  secutus, 
ut  legitur  in  Esdra^  noluit  sacerdotes  etiam  pro  templi  edifi- 
catione  tributis  onerari,  ne  in  regem  et  in  ejus  filiolos  divina 
ultio  deseviret.  Non  arbitrandum  igitur  sub  vestro  dete- 
rioris  condicionis  efRci  sacerdotium  imperio  quam  sub  illis 
regibus  qui  divine  legis  noticiam  non  habent.  Nam  ut 
anima  corpori  et  spiritualia  terrestribus  sunt  preferenda, 
qui  et  angeli  Domini  exercituum  dicuntur  et  dii,  quandoque 
nuncupantur  lege  quasi  propria  raosaica  ymno  divina, 
potius  cautum  est  ut  eorum  portio  ab  oneribus  libéra  per- 
raaneret.  Narrare  libet  illam  diera  ostensionis  evidentiam 
contra  Eliodorum,  templi  et  sacerdotum  perturbatorem. 
Igitur,  princeps  christianissime,  quod  qui  cepit  in  vobis  et 
gloriosissimis  progenitoribus  vestris  opus  bonum  ecclesias- 
tice  protectionis  Deus  omnipotens,  in  cujus  manus  cor  régis, 
illud  profîciet,  et  ab  hoc  sancto  non  permittet  proposito 
declinare,  nec  a  vestra  regali  memoria  excidere  illam 
sanctissimam  et  honestissimam  professionem,  vestro  solemni 
et  regali  dyadematis  et  sanctissime  unctionis  susceptione 
jurato  fîrmatam,  per  quam  libertatem  ecclesiasticam  et 
ecclesiasticorum  privilégia  promisistis  perpetuis  temporibus 
observare.  Sanctam  eya  et  sinceram  devotionem  vestram  ad 
Deum  et  sanctam  ecclesiara,  que  inter  acerriraas  quas  regnum 


—  215  — 

patitur  molestias,  singulare  quoddam  vobis  solatium  minis- 
trat  et  juvamen,  sinceris  cogimur  mentibus  exorare  et 
pauca  de  multitudine  auctoritatum  scripture  sacre  et  jurium 
ad  vestre  démentie  memoriara  reducere,  et  quasi  ante  oculos 
majestatis  vestre  non  nos  ipsos  sed  antiquos  patres  ;  inter 
quos  leremias  déplorât  ecclesiam  fieri  sub  tributo  ;  immo  et 
ipsam  ecclesiam,  ut  ita  dicamus,  genua  pervoluta  instituere 
deprecantem,  habundarent  jura  et  sacrarum  testimonia 
scripturarum  allegare  volentibus;  sed  que  devotissimum 
et  doctissimum  alloquium  acerrimum,  qui  templo  domini 
irruenti,  ut  in  libro  Machabeorum  legitur,  aperuisse  de 
cœlo  fertur  equus  terribilem  habens  cessorem,  et  cum  eo 
juvenes  duo  speciosi  amictu,  qui  plagis  multis  afflictum 
Eliodorum  et  quasi  exterminio  palpitantem  compulerunt 
régi  divina  magnalia  demonstrare;  ac  cum  rex  alium 
mittere  conaretur  dixisse  fertur  Eliodorus  :  si  quem  ibi 
miseris,  flagellum  recipies;  nam  qui  habitat  in  celis  visi- 
tator  est  templi  et  ministrorum,  et  violatores  percutit  et 
perdit.  —  Te  quid  in  re  hac  statuant  sanctiones  placeat 
attendere.  Non  enim  unus  pontifex  sumus,  sed  tota 
universalis  ecclesia  in  celeberrimo  Lateranensi  concilio  sub 
anathematis  pena  talia  exigi  ab  ecclesia  inhibet  tributa, 
exactores  et  factores  premissa  monicione  decrevit  excomu- 
nicationi  eo  ipso  subjicere,  a  qua  non  nisi  plenaria  restitu- 
tione  prehabita  non  veniunt  absolvendi  ;  quod  si  ecclesiastici 
quicquam  voluntarie  duxerint  conferendum  rationum  ponti- 
ficem  statuit  consulendura.  Sunt  et  alia  jura  multa  ibidem 
sentientia  et  sacrilegorum  pénis  decernentia  taies  perturba- 
tores  existere  puniendos.  —  Quid  autem  in  legibus  impera- 
torum  cautum  sit  cuilibefc  breviter  insinuendum  occurrit. 
Omnis,  inquit  iraperator  lustinianus,  a  clericis  tributorum 
injuria  et  exactionis  repellatur  improbitas,  et  cum  nego- 


—  216  — 

ciatores  ob  necessitatem  publicam  ad  exactionera  vocantur, 
a  clericis  omnis  talis  strepitus,  omnis  molestia  penitus 
conquiescat,  tantaque  prerogativa  succurrat  ut  sacerdotum 
ministri  immunes  ab  omnibus  persévérant.  Unde  Constan- 
tinus  et  Valentinianus  iraperatores  pluriraa  libertatum  pri- 
vilégia condonantes  dicebant  gaudere  et  gloriari.  Ex  fide 
volumus  scientes  magis  religionibus  quara  tributis  vel 
laboribus  nostram  rempublicam  conservari.  Apud  regiam 
vestram  majestatem  persuasione  non  egit  quid  Carolus 
Magnus,  Carolus  Calvus,  Robertus  et  Sanctus  Ludovicus, 
vestri  christianissimi  progenitores  hac  in  re  sencierunt. 
Tantis  igitur  auctoritatibus  et  exemplis  commoniti,  vestre 
régie  cogimur  dicere  majestati  quod  Ambrosius  ad  impera- 
torem  de  ecclesiastica  pertulit  libertate.  Nil  legi  (1)  hono- 
rificentius  quam  quod  fîlius  dicatur  ecclesie.  Quod  non 
lactent  ***  hec  plena  illius  affectus  sunt,  verboque  débet 
sacerdos  consulere  régis  saluti.  Oportet  ne  quicquam  potius 
quam  ut  ah  ecclesie  ecclesie  cesset  ijijuria.  Sic  beatus 
Ambrosius. 

Condolemus,  princeps  cliristianissime,  regni  vestri  neces- 
sitatibus  quam  plurimum,  quas  ore  vestro  tam  pro  nobis 
cum  summa  animi  benignitate  détectas  non  sine  magnis 
lacrimis  et  dolore  audivimus.  In  vestro  namque  pericli- 
tamur  periculo  et  in  vestris  ruinis  corruimus.  Sed  ecce  non 
nisi  cum  vita  jubemur  libertatem  ecclesiasticam  relinquere 
indefensam,  nec  pro  transi toria  pace  mundi  perdere  sempi- 
ternam.   Ac  cum   multitudine  Victoria  belli,  sed  de  cœlo 


(1)  11  faut  sans  doute  lire  :  régi.  Nous  avons  dû  laisser  en  blanc  un  mot 
illisible  sur  le  manuscrit,  même  pour  le  lecteur  le  plus  exercé.  Nous 
n'avons  pu  réussir  noQ  plus  à  deviner  le  sens  de  la  phrase  écrite  en 
italiques . 


—  217  — 

fortitudo  sit.  Orante  naraque  Moyso  legiraus  vinxisse  (1) 
populura  et  cessante  succubuisse.  Arma  nostre  milicie, 
lacrimas  et  oraciones,  offerimus  dicentes  cum  Psalmista  : 
Mi  in  curribus  et  hii  in  equis  ;  nos  autem  in  nomine  Do- 
mini  invocabimus.  Hortamur  igitur  et  obsecramus  vestram 
regiam  majestatem  per  viscera  domini  lesu  Christi  ut  ad 
summe  Trinitatis  providentiam  animum  erigens  et  magis  in 
Dei  adjutorio  et  ecclesie  precibus  quam  bellorum  ducibus, 
libertatem  ecclesie  protegendo  viribus  confidens,  Deum  sibi 
querat  propiciura.  Ingressuri  namque  Romani  bella  Deos 
sibi  plaçâtes  reddere  hostiarum  immolatione  studebant,  si 
quid  in  templo  illatum  molestie ,  primitus  reparantes. 
Narrât  itaque  Valerius  eo  maxime  Dionysium,  regem 
Sicilie,  corruisse,  quod  nullam  divino  cultui  et  ministris 
servari  prerogativam  censuisset.  Hanc  nostram  orationem 
regia  vestra  mansuétude  supportet  et  nostras  preces  cle- 
menter  exaudiat,  nec  pro  modica  quantitate,  que  parum 
vobis  emolumenti  adjiciet,  nondum  apertam  tam  periculo- 
sam  viam  aperiat,  ne  raodicum  fermenti  totam  massam 
corrumpat.  Deo  igitur  gratias  agentes  immensas,  qui  talera 
nobis  dederit  regem,  qui  pura  mente,  tanto  caritatis  fervore 
ecclesiam  diligit  ut  omnes  ecclesiasticos  in  divino  cultu 
precellit.  Obsecramus  cunctipotentem  ut  qui  spiritualem 
vos  ecclesie  protectorem  elegit  sua  vos  protectione  custodiat 
et  gressus  vestros  féliciter  dirigat.  Amen. 


(1)  Vlcisse  (???). 


—  218  - 


N"  3. 


Hareu^iie  pour  le  roy  de  France  à  l'empereur  pour  l'exciter 
à  paix  et  concorde. 


(8,757  lat.) 

Turbato  dudum  regno  Israhel  in  senio  David  et  exspectan- 
tibus  populis  successorem  regem ,  adversus  Salomonem 
fîliura  rfigis  seditio  orta  est,  suaseruntque  malignis  sermo- 
nibus  loab  et  Abiachar  ut,  relicto  Salomone,  Adoniam  velut 
regem  futurum  populus  sequeretur,  Salomonemque  régis 
fîlium,  a  deo  dilectum  et  Davidica  sanctione  regem  institu- 
tum  delinqueret.  Aiidiens  autem  hoc  Barsabe,  Salomonis 
mater,  etfilio  condoluit,  et  regno  consul  uitvacillanti,  ingres- 
saque  legacionis  more  cubicuhim  David,  adoravit  prona  in 
terrara,  utque  orans  discordantibus  populis  pacis  remedium, 
et  regno  et  domui  Israël  in  filio  suo  stabilitatis  presidiura 
impetraret,  regem  his  verbis  affata  est  :  «  Domine,  mi 
»  rex,  etc.,  etc..  »  Nos  eandem  scripturae  seriem  insecuti, 
serenissime  rex  et  semper  auguste,  et  equitatis  similis  lega- 
tionis  fungentes  officio,  vestram  majestatera  Cesariam  oculis 
nostre  humilitatis  intuera ur,  proni  in  terram  et  affectu  de- 
vocionis  inflixi,  nec  eandem  tam  digno  honore  quam  sincère 
corde  veneramur.  Sed  quid  veneramur  splendorem  mundi, 
malignorum  terrorem,  fidei  testamentum,  stabilimentum 
pacis,.  fundamentum  justiciae,  orbis  monarchiam?  Quibus 
igitur  oculis  condigne  tantam  inspiciemus  majestatem  ?  Qui- 


—  219  — 

bus  congruis  sermonibus  tante  dignitatis  celsitudinemiu)stra 
débilitas  alloquatur?  Magnitudinem  expavescimus,  de  beni- 
gnitatesperamus,  et  si  nostra  parvitas  audientiepacienciamet 
inepti  sermonis  veniam  non  mererentur,  mittentis  tamen 
dignitas  et  cause  equitas  benevolentiam  consiliabunt.  Non 
igitur  quid  sumus,  sed  a  quo  venimus  et  quid  gerimus 
attendatur. 

Venimus  siquidem  a  gloriosissimaFrancorum  domo  regia  ; 
a  christianissimo  Francorum  rege,  Karolo,  fratre  vestro  et 
supremo  domino  nostro  destinati,  honoris,  pacis  et  justicie 
verba  deferimus.  Hec  verba  sunt  insignia  que  ante  thronum 
démentie  confidenter  portare  licitum  est.  Sed  cum  vestra 
caritas  mentem  naturali  pietate  sollicitet  quatinus  de  statu 
hujus  inclitissime  domus,  et  fratris  vestri  bona  audiatis, 
vestre  serenitati  referimus  domum  Francorum  que  domus 
Israliel  est,  et  Israhel  quasi  Deimi  videns  merito  nuncu- 
patur,  et  illi  Bersabee,  a  cujus  utero  egressi  sunt  reges  apte 
comparanda  est,  inter  bellorum  strepitus  diem  pacis  expec- 
tare,  et  in  labore  sperare  quietem ,  ceterum  et  vos  amoris 
integritate  amplecti,  cordis  occulis  intueri,  et  fiducia  fruc- 
tuose  cooperacionis  prestolari.  Pro  rege  autera  yobis  dici- 
mus  id  quod  scribit  apostolus  (ad  Coloss.,  3°  c.)  :  «  Etsi 
»  corpore  absens  sum,  spiritu  vobiscum  sum  gaudens.  » 
Nomine  igitur  illius  inclite  domus  Francorum,  velut  Ber- 
sabee fecundissimse  matris ,  liliatorum  regiorum  ejusque 
filii  régis  nostri  qui  merito  Israhel  vocabitur,  orationis  hujus 
hec  sumemus  exordium  :  «  Domine,  mi  rex.  » 

Scribit  enim  perypateticorum  princeps  Aristotiles  primo 
metaphorice,  maximum  a  nobis  illum  sensum  diligi  qui  est 
per  oculos,  quoniam  perfectius  nobis  objecta  représentât  et 
différencias  rerum  plures  ostendit  ;  sine  ejus  siquidem  mi- 
nisterio  non  cognoscerentur  mundi  visibilia,  cum  ab  eodem 


—  220  — 

philQsopho  scriptum  sit  intellectum  nostrura  non  nisi  me- 
diante  sensu  cognoscere.  Verum  quemadraodum  oculus 
intellectum  pervenit,  species  rerum  inde  noticiam  deferens, 
sic  affectum  subsequitur  signa  referens  Yoluntatis.  Ea 
propter  scribitur  {Ecclesiasticus,  13°  cap°,  vers.  31)  : 
«  Cor  hominis  immutat  faciem  ejiis.  »  Quasi  ex  facie 
hôminis  judicetur  cor,  dignificatur  hominis  faciès  in  oculis, 
et  eorum  statu  et  motu  signa  anirai  protendit.  Ideo  oculus 
spericam  figuram  liabet,  que  est  fîgurarum  perfectissima. 
Habet  insuper  motum  proprium  ad  quatuor  dijïerentias  posi- 
cionum  que  sunt  seorsum,  deorsum,  dextrum  et  sinistrum, 
datumque  est  illi  perfecte  cognoscere  et  a  maxima  instantia 
judicare.  Sic  faciei  verus  décor  est,  et  humani  vultus  ful- 
gur  atque  perfectio.  Propterea  cordis  familiaris  et  ejus 
secreti  conscius  est  ;  ideo  scribitur  oculus  hominis  nuncius 
cordis  :  quasi  enim  per  cordis  fenestram,  affectiones  humane, 
quarum  exemplares  imagines  in  oculorum  irapressione  le- 
guntur.  Sed  ne  longius  evagemur,  et  mensuris  brevibus 
texta  sit  oracio,  que  sunt  partes  affectus  humani  aut  circa 
que  versantur  attendamus,  ut  oculi  ministerium  in  partes 
illas  facilius  commendemus.  Habet  quidem  affectiva potentia 
partes  très  :  racionahilem,  que  circa  honestum  versatur  et 
vigilat,  concupiscibilem,  que  in  delectationibus  versatur, 
irascibilem,  que  ad  ardua  vocat.  Igitur  ut  nostri  régis 
Christianissimi  ex  omni  parte  affectus  manifestetur,  et 
sincera  in  vestram  majestatis  voluntatem  ac  fidei  semper 
intentio,  ex  tribus  eandem  nitemur  ostendere.  Primum 
quidem  majestatem  vestram  quam  veneraraur  colit  et  as- 
picit,  aspectu  honoris  et  ammiracionis  quoad  rationahilcm  ; 
aspectum  (1)  araorum  et  dileclionis  seu  dilectationis  quoad 

(1)  Il  fnut  d'vidcmment  lire  :  asjyectu. 


—  221  — 

concupiscihilem  ;  aspectu  fervoris  spei  et  expectationis, 
quoad  irascibilem  ;  his  affectibus  subserviunt  et  oculi 
mentis  et  corporis  oculi,  principum  atque  plebis,  potentura 
et  parvulorum  ;  propterea  a  principio  et  usque  nunc  repe- 
timus  :  Domine  mi  reœ  !  luxta  liée  tria  nostre  orationis 
decursura  in  très  particulas  dividamus.  Ad  primara  super 
honorum  et  admiracîonis  aspectu,  pauca  de  multitudine,  et 
exigua  de  magnitudine  tanta  dicemus. 

Quis  igitur,  serenissime  rex,  tantam  majestatem  venera- 
bitur?  Quis  famam  pro  meritis,  et  laudes  laboribus  equas 
persolvet?  Non  nostra  nitetur  oracio  tanti  culmen  honorum 
verborum  composicione  pertingere;  voluisse  satis  est,  et 
vestra  serenitas  nusquam  ex  sermonis  inopia  animum,  sed 
ex  animi  copia  oracionem  concipiat.  Régis  christianissimi 
organa  sumus  non  suse  dignitati  correspondentia,  sed  ejus- 
dem  obedientia  voluntati.  Fréquenter  et  frequentius  medi- 
tatur  Rex  ipse  quanta  sit  imperii  maj estas,  quam  célèbre 
nomen,  in  celo  conditum,  in  terris  divina  bonitate  demissum. 
Nascente  imperio,  pax  terre  climatibus  concessa  est,  et  cuni 
Christus  deus  homo  humilis  in  terra  fieret,  Octavianus, 
primus  imperans,  homo  humilis  super  terras,  monarcha 
sublimis  effectus  est,  quatinus  tune  nascentem  et  christiane 
religionis  humilem  plantulam  potestatis  vigore  protegeret, 
et  cum  altitudine  magnificentie  temporalis,  cresceret  fidei 
spiritualis  humilitas.  Adeo  siquidem  gladius  vindicte  Romano 
imperio  concessus  est,  et  quemadmodum  gladius  spiritualis 
verbi  dei  et  evangelice  virtutis  usque  ad  divisionem  anime 
et  spiritus  attingit,  sic  gladius  temporalis  seu  materialis, 
terrena  dividens,  impios  a  justis  segregat,  et  a  fidelibus 
séparât  infidèles.  Propterea  Paulus  ad  Romanos  scribens, 
Romanorum  régi  obediendum  docuit,  dicens  :  «  Non  enim 
»  sine  causa  gladium  portât  ;  Dei  enim  est  minister  et  vindex 


—  222  — 

»  in  terra,  »  et  Salvator  in  evangelio  in  duos  gladios  potes- 
tatem  utriusque  jurisdictionis  ostendit,  et  sufflcit  quod 
exponatur  de  temporali  et  spirituali  jurisdictionibus.  Cum 
Christo  igitur  natum  est  imperium  ;  pro  Christo  spiritua- 
libus  armis  munitura,  et  materialibus  gladiis  defensum  a 
Christo  adversus  liomicidas  Salvatoris  et  salutis  incredulos 
ludeos;  virtuose  temporibus  Titi  et  Vespasiani  exercitum 
sub  Christo  humili;  tantum  cum  ecclesias  Constantinus 
larga  devocione  ditavit,  ne  seculari  potestate  ecclesiastica 
in  posterum  calcaretur  simplicitas;  in  Christo  stabilitum, 
quod  in  exposicione  Danielis  in  sanctissima  visione  decla- 
ratur.  Nam  post  quatuor  maxima  régna,  ut  loquimur  (1), 
consurget  regnum  serapiternura  super  populum  sanctorum, 
hoc  est  christianorum  fidelium.  Habetur  Danielis  et  claris- 
sime  hoc  ipsum  ad  Romanum  imperium  deferendum  seu 
référendum,  credimus,  quod  sub  Christo  omnis  durationis 
et  stabilitatis  auctoritatem  reges  habituros  institutum  est. 
Unde  et  Virgilius  seu  vaticinio,  seu  spiritu  quodam  ductus, 
et  celesti  potestati  stabilitatem  Romani  imperii  referens  ait 
in  personam  divinitatis  : 

Imperium  sine  fine  dedi. 

0  justicie  fulgor  et  divine  bonitatis  in  terris  ymagol 
Cesarea  celsitudo  et  orbis  augusta  potestas  !  Quis  inicium 
tue  dignitatis  cooquabit?  Quis  ambitum  tue  plenitudinis 
comprehendet?  Quis  tue  virtutis  vires  non  tremescet?  Ille 
tibi  conditor  est  per  quem  reges  régnant,  et  legum  conditores 
justa  decernunt;  ille  instructor  in  quo  sapientie  et  scientie 
thesauri  sunt  absconditi  ;  ille  vivificator  in  quo  divina  veritas 

(1)  Sans  doute  :  loquitur. 


—  223  — 

et  vita  ;  qui  super  equitatis  spiraculum  et  immense  justicie 
sue  vivulum  te  elegit,  cum  leges  vite  hominibus  errantibus 
per  te  in  terris  efifudit,  quas  tuus  lustinianus  et  ceteri  impe- 
ratores,  divine  mentis  instrumenta  ediderunt,  ac  instituendo 
equitatis  regulam  et  observando,  tranquillitatis  monstravere 
tutelam,  tantaque  lucerna  ydigdjiies  populis  (1)  ad  vite  civilis 
humanitatem  contraxit,  que  nullos  unquam  per  dies  extin- 
guetur.  Vos  autem,  serenissime  princeps ,  etsi  imperialia 
décorant  insignia  tanteque  dignitatis  majestate  splendentis 
luminis,  tamen  et  virtutes  claritate  ingeminant,  et  tanto 
imperio  dignus  animus,  et  tanto  principe  dignum  imperium, 
clarilati,  luci,  splendorique  communicant;  et  valut  in  auri 
puritate  gemma,  et  in  gemme  claritate  aurum  hilarescit,  sic 
vestra  celsitudo,  imperio  decorata,  hominis  oculis  ammeni- 
tatem  et  mentibus  spem  prosperitatis  ostendit.  Narrare 
possumus  ecclesiam  pacificatam,  et  quod  multorum  annorum 
induravit  malignitas  scisma  cedatum,  ulla  exhausta  régna 
peragrata,  impugnatas  znhereses  (2),  et  laborum  magnitu- 
dinem  quos  ferendi  desiderium  levés  efficit  ;  sed  verborum 
loquacitas  tante  rerum  dignitati  non  sufficit  :  res  ipsa  suse 
testimonium  perhibet  dignitati.  Tacendum  est  igitur,  ne 
laudis  tante  immensitatem  recitacionis  nostre  paucitas 
exténuât.  Hoc  unum  dicamus  quod  Ecclesiastici  XLVIIP 
scriptum  est  :  «  Ad  insulas  longe  divulgatum  est  nomen 
»  tuum,  et  dilectus  es  in  patria  tua.  »  Hec  igitur  amoris  et 
ammirationum  incitamenta  sunt  que  régis  nostri  Christanis- 
simi  affectus  sinceros,  mentis  et  corporis  oculos  in  vos 
convertunt  quibus  vestram  sinceritatem  vèneretur  ammire- 
turque  dignitatem;   etiam  et  regni  sui  novitate  consti- 


(1)  n  faut  sans  doute  lire  :  populos. 

(2)  J«,  doit  sans  doute  être  supprimé. 


—  224  — 

tutus  (1),  quam  a  plurimis  annis  mentem  concepit,  opère 
vobis  fraternum  exhibet  honorem.  Hec  vobis  referimus, 
legacione  fungentes,  que  cordi  régis  inscripta  sunt,  ac 
missorum  verba  mittentis  comitatur  affectio.  Ceterum,  regio 
nomine,  regem,  regnum,  subditos  viresque  suas  vestris 
beneplacitis  offerimus,  cum  exultacione  et  fiducia  faciem 
tante  exellentie  intuentes ,  verburaque  recolimus  quod 
Hester  ad  Assirum  in  trono  sedentem,  honoris  débite  et 
pavore  ammirationis  locuta  est  :  «  video  te,  domine,  quasi 
»  angelum  dei,  et  turbatum  est  cor  meum  pre  timoré  glorie 
»  tue;  valde  enim  admirabilis  es,  domine,  et  faciès  tua  plena 
»  est  graciarum  [Hester,  c.  XIIII).  »  Et  liée  prime  nostre 
brevis  lioet  inculta  declaratio. 

Sed  huic  particule  quedam  honestatis  requisita  connec- 
titur.  Quocirca,  pie  rex,  obsecramus  et  liortamur  in  domino 
ut  honorem  christianissime  Francorum  domus,  régis  justi- 
ciam  et  patrie  decus  cordis  zelo  et  operis  solatio  foveatis,  et 
qui  vos  inviolato  colit  honore  sentiat  vestre  honorificentie 
vicissitudinem.  Scriptum  est  enim  in  psalmo  :  «  honor  régis 
»  judicium  diligit.  »  Honor  siquidem  régis  est  ut  que  digne 
aspiciat  et  que  recta  sunt  existimet  recte.  Sed  que  domus  in 
terris  preclarior  a  vestra  serenitate  honoriflcatur  ?  Si  fidei 
queritis  honorem,  hec  illa  de  qua  scribit  leronimus  :  «  sola 
»  Gallia  monstris  caruit,  »  id  est  heresibus,  «  que  viris  for- 
»  tibus  habundavit.  »  Si  sanctitatem  et  divinorum  donorum 
erainentiam  honoratis,  reges  Francorum  a  deo  electos,  et 
ampulla  sacre  unctionis  celitus  misse  unctos  quis  dubitet  ? 
Si  virtutis  efficatiam  et  signa  fortitudinis  exquiritis,  gracia 
curationis  egritudinum  per  imposicionem  régis  manus,  et 


(1)  Cette  phrase  prouve  que  ce  discours  a  dû  être  prouoncé  peu  de  temps 
après  l'avènement  de  Charles  VII. 


—  225  — 

scutura  fortitudinis  dei  cum  liliorum  insignio  régi  Clodoveio 
angelica  manu  traditum  testimonium  perhibent.  Si  mérita 
et  opéra  memoranda  pensatis,  exstirpata  tociens  scismata, 
damnatas  liereses,  summos  pontifices  a  Francorum  regibus 
sedi  restitutos,  expugnatosque  infidèles  ab  hujasmodi  incli- 
tissima  recolatis  domo.  Adhuc  domus  inclitissiraa  genitura 
recolans  flagellatur  sepius  ad  misericordiam  a  divina  justicia, 
ùt  annorum  tempora  probaverunt  ;  sed  Dei  semper  miseri- 
cordia  reservatur.  Non  igitur  vilescat  apud  homines,  siapud 
Deum  corripitur  ;  correctio  enim  caritatis  et  gracie  signa 
sunt,  atque  propiciacionis  et  beatitudinis  majorum  presagia 
certiora.  Qui  vero  a  Deo  humiliâtes  negligit,  forsan  cura 
exaltati  fuerint  a  Deo  humiliabuntur  (1).  Non  hec  nostra 
consideratio,  serenissime  rex,  neque  tam  fortunae  eventura 
quam  honoris  meritum  cogitatis.  Consentiat  huic  relacio 
Thomasi  de  Mardocheo  {2),  qui  certas  honoris  et  bonitatis 
vestre  erga  regem  exuberantias  domino  nostro  régi  intiraa- 
vit  super  quibus  regia  ex  parte  graciarum  actiones  referi- 
raus.  Delegamur  nempe  eo  prestantius  ut  viva  voce  et 
reddamus  gracias  et  gratitudines  animo  présentes  et  verbo  : 
cernere  enim  quod  litteris  committitur  quasi  oratio  mortua 
est.  Non  tamen  negligit  rex  in  antea  vestre  serenitati  variis 
litteris  scribere,  que  si  casu  vel  occasione  vos  latuerint 
ignoramus  :  ille  tamen  fervor  honoris,  etsi  tegi  aliquando 
potuit,  extingui  tamen  in  régis  pectore  nullo  modo  valebit. 
Hanc  igitur  nostram  peticionem  vestra  serenitas  exaudiat, 
cui  illud  in  premium  honoris  adiciat  dominus  quod  Baruk  4" 
scriptum  est  :  norainabitur  trinomine  in  perpetuum  a  Deo  : 


(1)  n  faut  sans  doute  lire  :  kumiliabitur. 

(2)  Il  faut  lire  sans  cloute  :  de  Narduchio,  un  des  ambassadeurs  qui 
accompagnaient  Alain  Chartier. 

15 


—  226  — 

«  in  sempiternum  pax  justicie  et  honor  pietatis.  »  Et  hec  de 
primo  cum  sua  correlativa  peticione. 

In  secunda  vero  nostre  orationis  particula  dicebamus 
oculos  nostri  régis  vestrara  serenitatem  afFectu  amoris  et 
dilectioinis  intuere.  Hoc  autem  in  natura  experimentum 
habet  et  in  scriptura  testimonium,  quoniam  dilectio  cordis 
oçulpru,m  inspect^ojne  cognoscitur.  Coretamorem  desiderari 
zelans  quasi  extra  se  per  amorem  progreditur,  et  oculorum 
ministerio  rei  conjungitur  araate.  Propterea  scriptum  est  : 
«  oculi  mei  super  dilectum,  »  et  in  j^salmo  :  «  oculus 
»  domini  super  justos  causa  scilicet  unionis  et  amoris.  » 
Quanta  enim  sit  dilectionis  virtus  et  caritatis  suprema 
perfectio  ex  Salvatore  didiscimus,  et  ex  rébus,  et  ex  regum 
et  populorum  gestis,  exemplis  erudimur;  quanta  vis  est 
amicicie  concordieque  ex  destructionibus  atque  discordiis 
percipi  potest.  Amicicia  siquidem  corda  conjungit,  bona 
communicat,  firmat  opéra,  virtutem  roborat,  spem  vivificat, 
letificat  prospéra,  adversa  solatur,  amplificat  régna, 
quesitaque  servat.  Dignum  est  relatu  quod  super  ejus  effi- 
catia  scriptum  est  primo  Machàbeorum  capitule,  quan- 
taque  inimicicie  constantia  Machabeus  ruinara  gentis  sua) 
vitaverit  ;  et  ait  textus  :  «  conservaverunt  amicicias,  et 
»  obtinuerunt  régna  que  erant  proxima  et  que  longe  ;  et 
»  quicumque  audiebat  illorum  nomen  timebat  illos.  » 
Ceterum  per  sacre  scripture  discursura  varia  amiciciarum 
gênera,  et  diversas  federis  linguas  invenimus,  lias  siquidem 
deo  acceptas,  illas  autem  cum  maledictionis  adjectione 
dampnatas.  Très  dampnatorum  federum  modos  legisse 
memini,  quibus  ad  iniquitatis  ligas  vitandas  instruimur. 
Primus  siquidem  in  losaphat,  qui,  lucricecatus  amore,  cum 
Octoria,  rege  pessimo,  fedus  percussit.  Naves  sifnul  in 
Tarsis  miserunt,    quas  vindicta  divina  pro,tanti    federis 


—  227  — 

iniquitate  delevit,  ac  per  prophetam  ipsi  losaphat  nunciatum 
est  :  «  quia  habuisti  fedus  cum  Octoria,  percussit  dominus 
»  opéra  tua  {Paralip.  XX°).  »  Secundus  vero  dampnato- 
rum  federum  modus  in  eodem  losaphat  recolitur,  qui  cum 
Aga,  rege  dampnatissimo,  sed  potente,  amicicie  affinitate 
conjonctus  est,  ut  in  successu  fortitudine  et  amplitudine 
potestatis  Agar,  et  non  de  Dei  virtute  gloriaretur,  ac  etiain 
prophetis,  in  nomine  Dei  prophetantibus,  non  crederet. 
Ecce  tristis  sequitur  exitus  :  amborum  exercitus  a  Deo 
conteriti  sunt,  et  per  prophetam  causa  tante  afïlictionis 
patefacta  est  dicentem  :  «  impio  prebes  auxilium,  et  his 
»  qui  oderunt  Dominum  amicicia  jungeris;  ideo  ira  Dei 
»  verberaris  [Paralip.  XIX°).  »  Sed  in  Ptholemeo,  rege 
Egypti ,  tertius  modus  iniqui  federis  ostenditur ,  qui 
Demetrium,  Alexandri  adversarium,  in  fedus  vocavit,  ut 
crimen  per  eura  adversus  Alexandrum  perpetratum  Demetrii 
ope  defenderet,  quoniam  Ptholemeus  sibi,  velut  âdo  socero 
apertas,  generis  sui  Alexandri  urbes  ingressus  detinebat, 
concupierat  fraude  regnum  ejus.  Tertio  vero  die  post 
acceptum  regnum  fraude,  Ptholemeus  infeliciter  mortuus 
est  {Pri7no  Machab.  IX°  capitulo).  Ex  his  autem  facile 
perpenditur  quod  non  venalis  utilitatis  lucro,  non  ventôse 
prosperitatis  inani  gloria  aut  fortune  intuitu,  neque  cum 
iniquis  ad  excusanda  peccata  et  defendendas  culpas  amicicia 
habenda  est.  0  infelicia  tempora  !  0  instabiles  ad  virtutem 
animi  !  Sunt  nostris,  proh  dolor  !  annis  qui  amicicie  leges 
ignorant,  errant  contrahendo,  contractis  abutuntur.  Alii 
lucra,  alii  fortunas  instabiles,  et  fata  fortunarum,  non 
honestatis  et  viris  instituta  sequuntur,  aerque  indignatur 
tante  tui^pitudinis  fedari  relatu.  Viros  adversentur  sedicione 
reos,  vidimus,  quorum  manibus  et  Gallica  tellus,  et 
Gallicura  nomen  civili  sanguine  pollutum  est;  natali  patrie 


—  228  — 

adversari,  et,  ut  scelerum  penas  effagiant,  culpasque  glo- 
rientur  indempnes,  non  verentur  hostium  amiciciam 
calamitati  patrie  comparasse.  Qui  etsi  nobis  eorum 
verecundia  adversentur,  tamen  erubescimus,  pigetque 
patriam  taies  genuisse  dégénères,  qui  sibi  fameque  notam 
dederunt,  et  pacem  patrie  abstulerunt.  His  tamen  post  tanta 
scelera  non  clausit,  nec  claudet  regia  Francorum  clementia 
viscera  caritatis  et  pacis.  Fugiant  liée  vestre  serenitatis 
invictissime  aspectus  :  nam  est  sapientia  vestra  lucrorum 
contemptrix,  victrix  fortune  et  criminum  iniquitatum 
rigidissima  vindicatrix ,  neque  bas  amiciciarum  fictas 
ymagines,  immo  potius  fraudis  latibula  rex  noster  afifectum 
prétendit  aut  oculorum  fingit  aspectura,  et  sicut  scriptum 
est,  non  aspicit  in  vanitates  nec  insanias  falsas;  est  enim 
a  natura  hec  innata  eidera,  vobis  dilectio  et  secum  ab  utero 
congenita,  habuitque  in  sanguinis  et  seminis  unitate 
radicem,  et  communionis  benignitate  stipitem,  ramos 
integritate  fidelis  colligantie,  flores  in  gravi tatis  et  beni- 
volentie  exibicione  sincera,  fructum  in  operura  executione 
fructuosa.  Quis  enim  nesciat  conjunctas  Francie  et  Boemie 
domos,  quinetiam  avos  et  progenitores  habuisse  communes  ? 
Et  quis  tanti  jura  sanguinis  et  nature  vires  violabit?  Quis 
vos  separabit  a  Christi  caritate?  An  tribulatio  ?  An  angustia? 
An  persecutio?  «Certussum  quod  neque  mors,  neque  vita  vos 
»  separabit  {ad  Rom.  VHP).  »  Super  est  memorare  quante 
humanitatis  studio  inclitissime  recordacionis  progenitor 
vester  domum  aulamque  regiam  visitayerit,  nature  vinculo 
et  dulci  stimulatus  amore,  nec  a  Gallorum  recordatione 
abolitum  estarmis  potentem  avum  vestrum,  cecum  et  senem, 
in  defensione  regni  adversus  Anglos  bellantem  dies  clausisse 
gloriosesenectutis,  cujusamiciciefortitudinisqueconstantiam 
Gallica  posteritas  verbis  et  scriptis  in  laudes  extollit  eternas. 


—  229  — 

"Vos  autem,  rex  clementissime,  a  patribus  congenitos  amores 
mente  retinuistis;  vidimus  cum  ad  Francorum  regiara 
fidera  innata  vos  caritas  attulit,  laboris  fatigationem  (1) 
amoris  suavitate  devicta  est.  Vidistis  Gallice  turbacionis 
exordia,  et  compassionis  lacrimas,  et  remedii  opem,  et 
consilia  contulistis.  Sed  Dei  manus  adhuc  extenta  erat  ut 
castigaret,  nechumana  consilia  sineret  prosperari.  Defanctus 
tune  rex  inclitissimus  noster  flebilis  egritudinis  impedimento 
respersus  erat;  regem  nostrum  modernum  curiositatis 
expers  puerilis  etas  nutriebat;  fremebant  animi,  ardebat 
civilis  discordia,  vota  horainum  in  partes  varias  scinde- 
bantur  ;  principes  autem  bellum  prostraverat  aut  captivitas 
detinebat.  Et  quis  regni  angustias  aut  errores  régi  sic 
ignorantj  aut  egrotanti  imputabit?  Vestre  caritati  laborura 
gratia  reddenda  est  ;  sed  satis  nostra  impedimenta  referuntur. 
Manet  igitur  et  in  evum  manebit  dilectionis  amor  et  federis 
apud  regem  et  vos  illesa  semper  integritas,  quam  beneficio- 
rum  vestrorum  copia  cumulavit,  a  pâtre  accepit,  et  cum  eo. 
semper  accrevit,  et  transibit  in  fîlios  etiam  adversus 
fortunam  caritatem  vestre  dilectionis  potentius  insurgere. 
Superatrix  siquidem  fortune  est  amicicia  sola,  que  amicicia 
virtus  inter  adversa  roboratur.  Ait  Eaclesiasticus  :  «  non 
»  agnoscitur  in  bonis  ami  eus;  »  etiterum  «  in  temptacione, 
»  hoc  est  in  adversitate  posside  illum.  »  Illi  autem  amici, 
siquidem  fortune  in  prosperitate  blandiuntur,  in  adversitate 
recedunt,  et  occasionem  querunt  cum  volunt  recedere  ab 
amico.  Araicus  vere  fidei,  etiam  si  occasionem  habuerit,  ad 
amicum  revertitur  ;  in  neeessitate  enim  amici  amieicie  cedit 
oecasio;  \xw\e  EcclesiasticiY^'*  :  «  ad  amicum  si  produxeris 
»  gladium,  ne  desperes  ;  est  tantum  regressus  ad  amicum  ; 

(1)  n  faut  sans  doute  lire  :  fatigatio. 


—  230  — 

»  et  si  aparuerit  os  triste,  ne  timeas  :  est  enim  recordatio 
»  ad  amicum.  »  Quam  subtilis  et  penetrans  et  construis 
efficatius  exercetur  et  velut  fabricantium  igniculus  aqua 
injecta  vigoratur,  sic  amici  doloribus  amicicia  (1)  fortius 
iiivalescit  laus.  Altissimo  non  est  regno  etdomui  Francorum 
tanta  fortune  penuria  ut  de  ipsa  sperare  et  in  se  respirare 
non  possit,  et  amicis  mutuo  complacere;  reliquit  régi 
defuncto  dominus  successorem,  defensorem  domus  sue  et 
amicis  gratiam  reddentem  {Ecclesiast.  XXX.");  dédit  et 
régi  nostro  heredem  filium  gravem,  quem  natura  speciosis- 
simum  et  décorum  formavit  infantem,  et  divina  gratia  nobis 
in  angustia  donavit  solatium  ac  devotum  tante  amicitie 
successorem  futurum.  Restant  vires,  manentanimi,  et  duris 
in  rébus  spectata  virtus,  quam  longa  paciencia  firmitate 
exercuit.  Sunt  laetissime  regiones,  ample  provincie,  urbes 
opulentissime,  oppida  fortia,  munitissima  castra  que  regiam 
fidelitatem  constanter  observant;  afïlicti,  non  superati 
suraus;  ut  est  eventus  bellorum,  nunc  hue  nunc  ilhid  (2) 
consecuit  gladius;  etsi  hostes  in  nobis  strages  fecerint, 
agendo  tamen  passi  sunt;  ut,  cum  nostra  dampna  letantur, 
sua  defleant,  adjecit  fortuna  viris  felicibus  ut  détériora 
timeant,  hec  quoque  lenimentum  adversa  fortuna  concedit 
utinter  sinistra  meliora  sperentur  ;  semper  enim  cum  vulnera 
nostra  Dominus  aggregavit,  statim  consolationis  adjunxit 
medicinam,  juxta  illud  in  psahno  :  «  cum  ceciderint  non 
»  collidentur  quia  Dominus  supponit  manum  suam.  » 
Respirabit,  Domino  conccdente,  christianissima  domus  hec, 
neque  gentem  sibi  devotam,  christiane  religioni  dedicati 
domum  a  Deo  dilectam  Dominus  dereliquit.  Est  enim  hec 


(1)  D  faut  sans  doute  lire  :  amicicie. 

(2)  Evidemment  :  illiie. 


—  231  — 

iiostra  adversitas  non  malleus  exterminans,  sed  virga 
castigans.  Cum  autem  Deo  donante  convaluerit,  est  non 
ingrati  régis,  animo,  sententia,  beneficiorum  vestrorura 
gratiam  agnoscere,  et  tantarum  domorum  unitatem  gra- 
tuitatis  et  recomplacentie  studio  confovere,  arma  viresque 
in  vestre  opis  subsidium,  si  necesse  est,  potenter  efifundere; 
novit  profecto  quoniam  divine  providentie  spiraculo  et 
conglutinio  Christi,  domus  iste  armorum  unitate  invicte 
sunt,  ut  sunt  columpne  ad  substentandam  libertatem 
ecclesie,  christiane  fidei  in  mente  invicem  cohérentes  ;  juxta 
illud  loh  una  uni  conjungitur,  nec  spiraculum  quidem 
incedat  ;  una  alteri  coherebit,  et  si  tenentes  nequaquam 
sperabuntur.  Ut  enim  cementum  eo  tenatius  quo  vetustius, 
sic  amicicie  tenacitas,  ab  avis  durata  in  filios,  nulla  poterit 
novitate  disjungi.  Ecclesiast.  IX"  scriptum  est  :  «  non 
»  derelinquas  amicum  antiquum  :  novus  enim  non  erit  ei 
»  similis.  »  Aspicit  ergo  rex  serenitatem  vestram  aspectu 
amoris  et  dilectionis;  aspiciat,  queso,  utrumque  regem 
dominus  cum  benedictionis  et  fidelitatis  augmento  juxta 
illud  psahni  :  «  oculi  mei  ad  fidèles  terre.  » 

Que  est  secunde  particule  declaratio,  nunc  subjungitur 
secunda  petitio  pro  qua  supponimus  non  latere  tante  majes- 
tatis  noticiam  qua  industria  Ludovicus  plus  Karoli  magni 
filius,  imperio  romano  et  regno  Francorum  principans, 
filiis  Lothario  imperium,  Karolo  vero  regnum  partitus  est, 
ea  lege  ut  in  fédère  et  pace  perpetuis  reges  et  régna  perma- 
nerent.  Preterea  ab  Alberto,  Yenclero,  Henrico,  lohanne, 
Karolo  et  Vuencelao,  aliique  (1)  tam  Romanorum  quam 
Boemie  regibus  antecessoribus  vestris,  intimus  amor  legiti- 
mumque  fedus  cum  christianissima  Francorum  domo  con- 

(1)  Evidemment  :  aliisque. 


—  232  — 

tractum  est,  cordibus  impressum,  cartulis  inscriptum  et 
sacramentis  flrmatum.  Quid  plura?  Vestra  demum  serenitas 
ad  imperii  culmen  assumpta,  et  fedus  formavit,  et  sibi 
suisque  successoribus  sanxit  observandum.  Sed  placide 
recoliraus  quasi  divino  régis  futuri  presagio  regem  dominum 
nostrum  sub  puerili  cultu  adhuc  latentem,  in  amicum  et 
federatum  vestrum  inter  tune  regales  designari  principes. 
Congruit  nunc  recogitare  quoniam  tria  federum  gênera 
sacra  scriptura  recipit.  Est  fedus  necessitatis  periculique 
pulsu  compositum,  quemadmodum  de  Gabaonitis  loquitur, 
qui  ne  delerentur  a  populo  Israël  terram  promissionis 
ingrediente,  in  remotis  regionibus  habitare  fingentes,  ami- 
ciciam  populi  astutia  retulerunt.  Hoc  autem  federis  genus 
non  tam  laudabile  quara  excusabile  ;  sepius  enim  cogit 
nécessitas  quod  refugit  voluntas,  nec  honestatis  ligas  et 
perpétua  fédéra  aut  attingit  aut  tollit.  Sed  est  aliud  fedus 
ad  gloriam  Dei  et  virtutis  augmentum  quesitum.  Hoc  modo 
fedus  Salomonis  cum  rege  Iram  processit,  quatinus  in  ligno 
et  templi  Dei  lapide  edificium  régi  Salomoni  suffragaretur. 
Demum  aliud  fedus  justicie  gratia  et  defendende  equitatis 
favore  conflatum,  quod  (1)  quo  federum  attractu  romani  in 
Machabeos  usi  sunt,  illos  honore  colentes  et  amore  quoniam 
viriliter  pro  paternis  legibus  sueque  gentis  et  populi  salute 
viriliter  decertabant.  Duorum  igitur  posteriorum  attractu 
venimus  ;  fedus  querimus  quod  ad  Dei  edifîcandam  ecclesiam 
legesque  tuendas  amicicia  vestre  serenitatis  utamur.  Non 
nova  rogamus,  sed  ex  scintilla  veteris  ignis  elucente  in 
flammam  suscitare  studemus,  regia  pro  parte  sufficienti 
potestate  suffulti.    Utinam  taie  opus  impleturi,   ut  digne 


(1)  Évidemment  à  supprimer. 


—  233  — 

dicamus  :    «  Dominus  sit  inter  nos  testis  veritatis  et  fidei 
»  [Ezech.  XL"  c.)  !  » 

Erit  hoc'pro  secunda  peticione. 

Sed  nostra  tertia  divisionis'portiuncula  continebat  quod 
cliristianissimus  rex  et  dominus  noster  serenitatem  vestram 
aspicit  aspectu  fervoris,  confîdentie  et  sperate  expectationis  ; 
nec  rairum,  nam  spes  horainis  consolatio  cordis  est,  et  unde 
bona  speramus,  illuc  oculorum  figimus  intuitum.  luxta 
illud  oculi  omnium  in  te  sperant,  Domine  ;  spes  enim  in 
arduis  et  difficilibus  que  re  distant  conjuncta  facit,  nec  sine 
aliqua  nature  unitate  concipitur,  cum  secundum  philosophes 
nihil  alteri  conjungatur,  nisi  in  quantum  est  unum.  Idcirco 
in  altero  confîdere  est  (1)  sperare,  benivolentie  et  amicicie 
judicium  est,  ac  de  se  ipso  gratis  in  cordibus  amicorum  spem 
edificat,  quia  spe  et  fiducia  eorum  non  se  alienum  reddide- 
rint.  Sic  ex  régis  nostri  animo  spes  nunquam  cecisse  (2) 
poterit  quin  talem  vos  possit  invenire  sicut  speret,  qualem 
a  natura  et  amicicia  jura  promittunt  immobilia.  Sed  quis. 
de  clementia  et  nedum  amicorum,  sed  alienorum  suifragio 
in  régis  nostri  justicia  desperabit,  cum  barbarorum  mentes 
illateinjusticiemoveat  compunctio,  atrocitatemque  scelerum 
etiam  sceleratorum  hominum  conscientia  criminatur.  Pudet 
dicere  quod  homines  fecisse  non  pudent  ;  homines  exigui 
natu  et  animo  pétulantes  quos  aula  regia  ditaverat  et 
auxerat  honoribus,  plebana  sedicione  regium  nomen  delere 
moliti  sunt  et  tanti  splendoris  extinguere  lucernam  ;  imo 
post  impias  strages  et  abhominandas  innocentum  cèdes, 
regem  suum  benignissimum  hostibus  prodiderunt,  et  regni 
heredem,  cruentis  elapsum  manibus,  nephandissimo  bello 


(1)  Sans  doute  :  et, 

(2)  Cessisse. 


—  234  — 

prosequuti  sunt;  jamque  etiam,  ut  immensum  scelus  ex- 
pleant,  in  hostes  regnum  transferre  et  domum  perpetuara 
celitus  datam  dyademate  spoliare  nituntur  aut  machi- 
nantur;  deflemus  quod  ultra  et  illi  principes  Gallici  san- 
guinis,  quorum  confidentes  et  faciles  animi  sunt,  callida 
arte  diripiunt  ut  suis  sceleribus  auctoritatem  attribuant. 
Unde  huic  terapori  consonat  quod  scribitur  Hest.  iiltimo  : 
«  multi  bonitate  principum  et  honore  qui  in  eos  collocatus 
»  est  abusi  sunt  in  superbia;  »  et  non  solum  subditos 
regibus  nituntur  opprimere,  sed  datam  sibi  gloriam  infe- 
rentes)  in  eos  qui  dederunt  moliuntur  insidias,  et, 
sequitur^  auras  principis  simplices  et  ex  sua  natura,  sic 
alios  existimantes  callida   fraude   decipiunt. 

Heccine  est  patrie  et  domino  débita  pietas,  beneficiorum 
debitaque  gratitudo?  Audite,  reges,  et  audite  principes,  et 
in  tante  temeritatis  exemplo  regnorum  vestrorum  pericula 
timeatis!  Nondesint  vires,  non  desit  consilium,  et,  ne  tante 
pestis  incendium  ad  vos  evolet,  inter  vos,  vestra  ope  pur- 
getur  tanti  facinoris  occasio  !  Quid  enim  capitalior  adversus 
leges  et  reges  sentencia  quam  subditi  malicia  filium  et  here- 
dem  regno  exheredarepaterno?  Scriptum  est  :  «  si  filius,  er- 
»  go  hères.  »  Per  Deum  quis  ad  conturbanda  régna  ingressus 
facilior  ?  Non  dubium,  si  tam  naturale  dominium  et  gloriosam 
domum  hujus  iniquitatis  tempestas  violaverit,  inter  cetera 
régna  facili  motu  prorumpere.  Hec  enim  domus  de  manu  Dei 
régis  unctionem  et  honorabile  potentie  sceptrum  suscepit, 
neque  a  stirpe  bac  post  regni  exordium  ullos  in  diesdignitas 
corone  translata  est.  Fuit  et  nunc  invictissimus  huic  gloriose 
prosapie  principatus  naturale  dominium  non  violentiain  sucs, 
neque  tirannica  in  vicinos  usurpacione  notatum.  Si  tacue- 
rimus  regalium  principum  laudes  et  opem  nécessitât!  vici- 
norum  non  negatam  commemorare  voluerimus,  nec  nostra 


—  235  — 

presens  infirmitas  liberalitatis  preterite  delebit  memoriara. 
Nerao  regura,  nemo  principum  injusto  bello  lacessitus, 
Francorum  regum  frustra  speravit  auxilium.  Longum  esset 
ejectos  principes  restitutos  m**"  (1),  exules  receptos,  opibus 
et  ope  juvatos  débiles  enarrare,  quoniam  etiam  in  naturales 
hostes  afflictos  aut  exules,  huraanitatis  copia,  credam,  déesse 
non  potuit.  Commemorare  reges  et  régna  quibus  tanta 
liberalitate  regnum  nostrum  effluxit,  ommittimus,  ne 
magis  turpiter  aliis  improperare  quam  nobis  utiliter  enar- 
rare videaraur.  Speret  ergo  rex  nec  rébus  discedat  adver- 
sis,  nam  animos  et  favores  sua  justicia  et  tante  domus 
mérita  possidebunt  ;  precipuam  autem  de  vestra  serenitate 
spera  corroborât  in  qua  casus  solatur  adversos  :  sperat  et 
sperabit  vestri  consilii  industriara  et  auxilii  copiam;  nam 
si  nostra  oracio  non  moneat,  jura  sanguinis  et  nature 
debitum  exorabunt.  Vestra  enim  causa  agitur,  neque  vos 
decet  domum  Francorum  pati  ferre  injuriam,  a  qua  non 
parvam  claritatis  partem  accipitis,  ac  quicumque  tam  glo  - 
riosum  semen  dehonestaverit  aut  offenderit ,  de  vestre 
majestatis  commertio  non  erit  innoxius.  Rex  neque  consei- 
lla inhonesta,  neque  arma  illicita  postulat;  non  inju- 
rias fieri  ,  sed  factas  reprimi ,  inceptas  vetari.  Ut  autem 
Symon  Machabeus  régi  Antiocho  verba  mandavit,  sic  inju- 
riantibus  rex  respondere  poterit  :  «  neque  alienam  terram 
»  supersimus,  neque  alienam  detinemus,  sed  patrum  nostro- 
»  rum  hereditatem  que  ab  inimicis  aliquo  tempore  injuste 
»  possessa  est.  Nos  vero  tempus  habentes  vindicamus  here- 
»  ditatem patrum  no^ivovnm  {Primo M achaheoruyn^'V^).-» 
Ex  his  igitur  tertiam  peticionem  inducamus,  in  qua  vestra 
serenitas  et  animos  inspiravit  et  verba.  Si  memini  inter 

(1)  Il  y  a  sans  doute  lacune  de  quelques  mots  faciles  à  suppléer. 


—  236  — 

multa  vestre  caritatis  pignora  que  régi  nunciastis,  vos  pacis 
regni  médium  et  paci  repugnantium  propugnaculura 
obtulistis.  Dignis  graciarum  actionibus  tanti  beneficii  culmen 
consequi  non  possumus;  referimus  tamen  ut  possumus  et 
valemus,  et  hec  in  regiam  mentem  exhibere  nos  licebit  quod 
et  pacis  consilia  sequi  et  vestre  caritatis  auxilia  imitari 
studebit.  An  quicumque  hostes  regni  carius  abstulerunt 
quam  pacem  abstulisse?  Quantum  régi  nocuerit  pace  Garnisse 
testemque  Deum,  celum  et  terram  invocaraus,  super  hac 
veritate  contestamur  quod  verba  pacis  portantem  quacumque 
regia  mansuetudo  non  neglexit  aut  contempsit,  ymno  omnes 
commonuit  ita  ut  Deo  et  suse  conscientiae  satisfactum  exis- 
timent.  Cum  enim  de  pace  sermo  est,  sua  res  suaque  utilitas 
agitur  ;  sed  nunc  oculos  fortius  infligit  et  cor  pacis  desidera- 
tissimura  jam  totura  effundit,  ut  in  manu  serenitatis  vestre 
pacera  et  sui  regni  statum  constituât,  et  tanti  principis 
médius  eflfectus  prêter  ceteros  perveniat  et  super  ceteros 
consequatur.  Quanquara  enim  et  mansuescentibus  animis,  et 
matrimoniorum  aliarumque  reconciliationum  fide,  jam  inter 
regnum  pacem  credimusaffuturam,  auxilium  tamen  vestra- 
rum  virium  semper  cupimus,  petimus  et  speramus,  pacis 
concilium  et  médium  tranquillitatis  regia  pro  parte  deside- 
ranter  acceptamus,  et  ut  in  paucis  multa  claudamus,  si, 
domino  volente,  pax  his  diebus  regnum  placuerit  (1), 
vestre  tamen  auctoritatis  studio,  et  statim  si  facienda  aut 
complenda  restabit,  vestra  superioritas  supremam  manum  et 
solidam  finem  imponat ,  et  prestantissimum  reportabit 
honorem.  Affirmamus  nichil  tam  jocundum,  nichil  tam 
securum  régi  nostro  quam  vestro  medio  sua  agenda  dirigi, 
aut  acta  in  vim  vestre  prudentie  ac  dominationis  robur 

(1)  Placaverit  (???) 


—  237  — 

habere.  Que  sub  exiguis  licet  verbis,  grandi  tamen  desiderio 
referimus.  Hanc  igitur  nostre  oracionis  ineptiam  régie 
pacientie  mansuétude  supportet,  nostrasque  peticiones  non 
tam  loquentis  exhortatione  quam  mittentis  honore  clemens 
exaudiat.  Huic  verba^:>Wmo  Paralipom.  scripta  subjungi- 
mus,  et  nostro  themati  convenientia  :  «  queso  aperiantur  oculi 
»  tui,  et  aures  tue  intente  fiant  ad  orationem.  »  Si  autem  vestra 
ope  clarifîcetur  domus  illa  christianissima  quam  communi 
sanguinis]^lionore  et  amorum  ardore  vestram  designavimus 
esse,  dicamus  quod  Esdre  VHP  c.  scribitur  :  «  benedictus 
»^dominus  deus  patrum  nostrorum,  qui  voluntatera  hanc 
»  dédit  in  cor  régis  clarificare^domum  suam.  »  Amen. 


—  238  — 


N»  3. 


Ad  regem  Ronianonim  Sigismimdiim  ab  Alano  oracio 

iucipit. 


Tecum,  serenissime  Cesar,  etsi  facilem  animum  virtutum 
studiis  omnium  concesseris,  nihil  tamen  liberali  rege  dignius 
est,  nihil  mansueto  animo  tuo  decentius,  quam  veraci  ami- 
cicie  se  dédisse  totum  et  in  eos  quos  te  non  deceat  amicos 
habuisse  jura  servare.  Sane,  sicut  de  facilitate  et  liumani- 
tatis  quadam  exuberantia  gignitur  araor,  sic  cordis  constantia 
et  tenendi  propositi  serenitate  firmatur.  Nos  agili  manu 
nodam  stringimus  quem  vix  postea  ferrum  dissolvit.  Sic 
et  mansuetudine,  et  convivendi  et  ad  virtutem  cooperandi 
gratia  fedus  iniraus  quod  adversitas  nulla  dissociât.  Probatur 
in  adversis  amicicie  legalis  integritas,  et  âmici  fidem  inâdelis 
fortuna  devolvit.  Nam  vincimur  factis  et  superantur  casibus 
terrena  cetera  ;  sed  superatrix  fortune  est  amicicia  que  non 
nisi  cum  fructu  exalatur  ;  illam  vitara  placidam ,  levés 
labores,  tollerabiles  inedias  et  sibi  sufficientem  efficit  pauper- 
tatem  cum  alterius  solatio  et  alterna  sustentaçione  relevatur. 
Si  vero  queraquam  amicicie  dignitas  suis  legibus  exemit, 
inhumanus  est  et,  tanquam  incivile  animal,  in  altero  orbe 
relegandus.  Fuere  quidam  qui  amicicie  vires  et  unitatis  admi- 
rati  vigorem,  precipuam  esse  rerum  amiciciain  posuerunt, 
quasi  sine  amicicia  nihil  effici  aut  prestari ,  sed  omnia  lite 
dissolvi  cognovissent.  Verum  etsi  amicicia  civil is  virtus  est 


—  239  — 

et  moraliter  simul  convivendi  glutinium,  recte  et  politica  et 
legalis  virtas  arbitrabitur,  cura  nihil  incivilius  rege  odioso, 
nihil  tirannidi  vicinius  quam  nec  amare  nec  amari.  Tutius 
est  regnum  et  stabîle  solium  ubi  subdiiorum  dilectione  et 
amicorum  fide  (1)  firmatur ,  sed  regum  et  regnorum 
invicem  dilectione  fortificantur  imperia  et  gerainata  potestas 
resistentiara  conduplicat,  et  virtutes  unité  dispersis  red- 
duntur  fortiores.  Grede  mihi ,  bone  rex  :  qui  non  diligit 
manet  in  morte,  et  dilectio  quasi  anime  quaedam  est  vita, 
que  gracioso  coramercio  aliéna  corda  lucratur.  Dum  id 
eraergat  in  opère,  quod  volui  sigilli  caracter,  frugali  molitur 
imprimitus  in  mente.  Sed  habes  tu  ubi  illas  tue  amicicie 
vires  exerceas,  unde  fidelis  animi  nomen  meritumque  simul 
adaptes.  Tune  tue  amicicie  fidem  Gallia  (2)  fidelis  im- 
ploret  :  tuus  graciosus  sanguis  te  tue  stirpi  commiscuit 
et  Boemie  (3)  noMlitati  inclitos  adjecit  ho7iores;  at  illos 
reciproca  communione  progenitores  tui  matrimonial!  fedus 
liliis  rependerunt.  Quid  tali  unione  queritur,  quo  fine  boni 
nexus  sanguinis  et  vinculum  federis  tractatur,  nisi  ut  labilis 
nostra  liumanitas  et  casibus  subjecta  sinistris,  potentia  ami- 


(1)  Sigismond  était  très-aimô  des  peuples  de  l'Allemagne,  qui  lui  avaient 
'  donné  le  titre  de  lumière  du  monde. 

(2)  Sigismond  avait  reçu  de  France  des  troupes  qui  prirent  part  à  la 
bataille  de  Nicopolis. 

(3)  En  1419,  la  mort  de  Wcnceslas,  son  frère,  le  rendit  maître  de  la 
Bohême  ;  c'était  avec  l'aide  des  seigneurs  de  Bohême  qu'il  avait  dissipé  la 
ligue  fonnée  contre  lui  après  son  échec  à  Nicopolis.  La  phrase  suivante, 
qui  est  fort  obscure,  fait  sans  doute  allusion  à  la  parenté  de  sa  femme  avec 
la  maison  des  lys  ;  il  avait  épousé  Marie,  fille  de  Louis-le-Grand,  roi  de 
Hongrie,  de  la  première  maison  d'Anjou,  sortie  du  frère  de  Saint-Louis. 

Mais  la  suite  des  idées  nous  semble  tellement  difficile  à  saisir  que  nous 
croirions  volontiers  le  texte  altéré. 

n  est  probable  que  l'orateur  veut  rappeler  à  Sigismond  les  liens  qui 
l'unissent  à  la  France,  à  la  fois  comme  roi  de  Bohême  et  successeur  de  son 
frère  Wenceslas,  qui  était  venu  à  Paris  en  1398  et  comme  mari  d'une  prin- 
cesse de  la  maison  d'Anjou. 


—  240  — 

cicie  robore  fulta  in  necessitate  sustentetur?  Araicos  enira 
non  solum  querimus  ut  nostre  prosperitati  blandientes 
arrideant,  sed  ut  condolentes  opitulentur  in  adversis,  et 
conjuncta  ferendi  asperitates  fortune  delaniant. 

Infirma  namque  et  insufficiens  humane  condicionis  dilectio 
que  utriusque  fortunée  partem  araplectitur,  neque  tantum 
prodest  prosperitati  blandiens  alacritas  quantum  noscet 
poscenti  amico  auxilii  consiliique  negata  facultas,  et  monet 
eligendi  doctrix  et  acceptandi  consiliatrix  prudentia  amicos 
non  ex  voluntate  sed  ex  virtute  assumi.  Non  domum 
invenies,  non  regnura  commemoraberis  cujus  tanta  claruerit 
dignitas,  cujus  fides  amiciciae  tam  inlionesta  quam  immacu- 
lata  perstiterit-  Nos  vero  quod  graviter  accipimus  constanter 
retinemus. 

Alia  prêter  hoc  occasio  et  fomentum  racionis  non  te  tam 
raovet  quam  urget  ut  ad  Francie  prestanda  subsidia  convin- 
caris.  Rex  es  et  inter  catholicos  (1)  diceris  Augustus  ; 
quo  jure,  quave  intentione  tam  gloriosum  nomem  conse- 
cutus  es,  nisi  quod  justiciam  colueris  et  violentie  scelera  ac 
iniquas  usurpaciones  pravitatis  abhorreas  ;  immo,  non  solum 
amicis  petentibus  sed,  ubicumque  justicia  ledetur,  etiam 
non  vocatus,  defensor  assistas?  Patitur  regnum  Francie, 
concutitur  lilium,  sacratissima  doraus  offenditur.  Vide  tu 
quantam  malam  sequelam  hujus  offensionis  trahat  iniquitas  ; 
appende  in  statera  quanta  régna,  quante  regiones  cum  hoc 
regni  pondère  deorsum  déclinant  !  Lugeat  fides,  ingemiscat 
honestas,  jura  tremiscant,  cum  inclitissima  domus,  archa 
fidei  et  juris  testamentum  affligitur!  Ubi  vero  his  diebus 
deesset  compaciens  ruinaque  sequatur,  non  deerit  in  pos- 


(1)  Rigifimond  s'employa  de  toTitca  ses  forces  à  mettre  un  terme  au  grand 
scliisme  et  à  combattre  les  Hussites. 


—  241  — 

terius  qui  tanta  régna  defleat  et  regnorura  ceterorum 
invadi  damnet  inertiam,  cum  in  unius  casu  fides  futuram 
compressionem  percipient  que  in  hoc  evangelizata  est  ;  ad 
hec  aucta  et  per  hec  defensata  citius  et  persistit,  nec 
adversus  hereses  zelo,  studiis  et  doctrinis,  contra.  persequu~ 
tores  et  emulos  (1)  Christi  viribus  et  armis  nulla 
unquam  potentius  surrexere  quam  Gallia  que  monstris 
heresum  caruisse  predicatur.  Attendat  tua  peritissima 
Serenitas  quo  iniquitatis  irapetu,  quo  tituli  colore  tam 
celeberrimus  benefactis  et  gloriosa  duratione  longeva  domus 
concutitur,  nec  accipies  aliud  quam  naturali  malignitate 
prava  temptari  ut  lieres  legitimus  et  filius  solio  dejiciatur 
paterno,  et  tara  generose  prolis  ordine  longo  aut  longevo 
perdurata  successio  confundatur.  Quid  aliud  tali  tenditate 
perquiratur,  nisi  radicitus  evelli  leges,  jura  funditus 
aboleri,  regnorumque  deleri  seriem  et  ignorari  majestatem, 
cum  niiiil  divina  humanaque  lege  justius  clariusve  sanc- 
tiatur  quam  filium  juribus  paternis  hereditatem  possidere. 
Infert  apostolus  Paulus  consequentie  necessitate  :  filius 
ergo  hères.  Quo  igitur  pacto,  qua  necessaria  sequela,  si  que 
per  Deum  stabiliuntur,  contingenti  et  dubia  temeritate  per 
hominem  poterunt  immutari?  Quid  homines  appellera  tanti 
conseil  (2)  sceleris,  quosque  naturara  et  humanitatis  metas, 
naturalem  dominum  cernimus  abrogasse ,  ut  violente 
tirannidi  subjaceant,  et  Gallice  fidelitatis  obliti,  se  ipsos 
terre  moribus  et  debito  nature  subjectionis  effecerunt  alienos? 
0  triste  spectaculum,  et  perniciosura  regibus  et  regnis 
conturbandis  exemplum,  si  tanta  temeritas  impune  prodeat, 


(1)  Allusion  au  zèle  et  à  l'empressement  avec  lequel  les  chevaliers 
français  vinrent  combattre  les  Turcs. 

(2)  H  faut  sans  doute  lire  :  consoios,  - 

16 


242  

et  vassali  frons  inverecunda  jura  fidelitatis  frangere  et 
majestatis  régie  non  erubescat  tergivertere  dignitatem  ! 
Providete,  reges,  et  in  hoc  offendiculo  vestra  precogitate 
pericula,  expiataque  vestra  ope  tante  impietatis  offensa, 
vestra  solia  exempli  timoré  solidetis  !  Tu  autem,  pie  rex, 
cui  2^'^cis  consolidande  et  colende  (1)  justicie  gratia 
largita  a  domino  desuper  gloriose  famé  nomen  erexit,  simul 
et  jura  sanguinis  et  amicicie  debitum  et  opem  justicie 
conféras.  Hec  enim  in  amicitia  lex  posita  est  ut,  sicut  neque 
res  turpes  rogare,  nec  rogatas  amicos  facere  decet,  sic  nec 
abnegare  honestas  aut  inhonestis  rébus  adesse,  immo  neque 
dum  rogemur  exspectandura  est,  cum  ipsa  rei  pérorât 
nécessitas,  et  se  ipsam  peroratrix  perhibet  honestas  ;  et,  si 
forsan  in  amicorum  rébus  occasio  se  ingesserit  elongandi, 
et  displicens  supervenerit  rumorum  aspersio  que  sintillam 
ignis  reprimat,  reviviscit  tamen  in  adversis  amorum  vin- 
culis,  et  quasi  flatu  fortune  ventilabroque  compassionis 
reverberatus  fortius  incalescit.  Monstret  tua  serenitas 
animura  tante  constantie,  non  fortune  casibus  versatilem , 
neque  ad  dissociandas  amicicias  tam  facilem  quam  ad 
capessendas  frugalem,  ad  conservandas  liberalem,  et  ad 
requirendas  permanentem;  âge  igitur  ut  principem  decet 
serenum,  et  amiciciam  cole,  justiciamque  servaiidam 
amplectere.  Res  enim  orbis  sic  sunt  ut  omnium  rerum  et 
necessitudinum  vicissitudo  sit  quibus  amicicia  suo  tempore 
rependatur.  Hec  attende  studiose  et  fideliter  implere,  ac 
fideliter  amicis  opulentus  et  amicicia  semper  adjutus,  vale 
iti  domino. 


(1)  Sigismoiid,  très-versé,  dit-on,  dans  la  connaissance  du  droit,  concilia 
les  différends  des  princes  allemands  et  ramena  le  calme  dans  l'Empire. 


—  243  — 


N»  4. 


Persuasio  Alani  AurigsB  ad  Pra^enses  in  fide  déviantes, 
imde  rorata  (1)  priesente  Cesare. 


Quanquam  in  fidei  causa  catholicus  quisque  et  legitimus 
actor  et  monitor  exaudibilis  esse  possit,  ac  in  re  de  qua 
agitur  doctissimorum  virorum,  utinara  tam  fructuosa  quam 
studiosa,  exhortacio  superhabundaverit,  nobistamen,  o  fa- 
mosissimi  regni  incole  et  in  Christi  caritate  dilecti,  oppor- 
tunitas  causas  superajecit  ut  ad  vos  pro  re  fidei  orationem 
habeamus.  A  christianissimo  enim  rege  Francorum  legati 
venimus,  cui  bénéficia  proavorum  titulum  defifensoris  legis 
concedunt  ;  sed  et  spiritualis  vinculi  quedam  necessitudo  nos 
exitat.  Cum  in  fidei  offensione amicorum  maculam  doleamus, 
apud  vos  suasione  non  indiget  nos  non  tam  ut  christianos 
audiri  licere  sed  docere  ut  amicos,  cum  régna  utraque  et 
copiosis  amiciciis  et  operosis  beneficiis  sint  conjuncta,  neque 
nos  dedecet  ab  amicis  et  criminis  notara  et  casus  periculum 
oratione  opeque  propulsare.  Utinam  atque  utinam  docilitas 
bone  mentis  semper  fateri  suadeat  quicquid  patrum  ves- 
trorum  nostrorumque  sincera  religio  voluit  profiteri,  neque 
ex  egroti  animi  judicio  ,  sed  ex  ecclesie  auctoritate  et 
cetere  raultitudinis  recta  existiraacione  vobis  consulatis  1 
Prima  siquidem  et  fundamentalis  edificii  Christi  petra 
est  humilitas  que  gratia  dignos  efficit  atque  dociles  et 
divini  mandati  digne    capaces,     quoniam   Deus   superbis 

(1)  Sans  cloute  :  iternm  orata. 


_  244  — 

resistit ,  humilibus  autem  dat  gratiam  :  «  servum 
»  autem  domini  non  oportet  litiguare  ,  sed  mansuetum 
»  esse  et  ad  omnes  docibilem.  »  Ad  Titimi  2"  capitulo.  Et 
Salomonis  proverhium  3"  capitulo  :  ^^  Habe  fiduciam  in  " 
»  Domino,  in  toto  corde  tuo  et  ne  innitaris  prudencie  tue.  » 
Et  parum  post  in  alio  capitulo  :  «  abhominatio  Domini  est 
»  omnis  arrogans.  » 

Audite  queso,   et  ne  refugite  moneri,  Quis   adeo  de  se 
confidat  ut  veterum  patrum  suorumque  majorum   digni- 
tatem,  ipsamque  ecclesiam  a  quibus  fidem  accepimus  in  fide 
corripiat,   et   se  plus  illis  scisse  presumpserit,  quos  sacra 
doctrina  doctorum,  consiliorum  celebritas  et  claritas  mira- 
culorum  illustrissimos  et  in  fide  probatos  reliquit?  Ve  nostri 
temporis  hominibus,  quos  neque  doctrina,  neque  vita  tanti 
fecit  ut  eciam  imitacione  digni  sint,  si  eos  a  quibus  legem, 
mores  et  exempla  probitatis  accepimus,  fragili  ingenio,  vite 
tamen  disparitate  corrodant  !  Sed  de  auditoribus  nove  non 
doctrine  sed  temerarie  adinvencionis  admiraniur ,  qui  pro 
paucis,  non  dico  numéro,  sed  vita  et  scientia  viris,  tanto 
sanguine,  tanta  virtute ,  tantaque  auctoritate  sibi  traditam 
fidem  neglexerint  !  Verum  et  si  de  hominibus  illis  aliquid 
bone  existimacionis  habebatur,  vincere  tamen  debuit  ecclesie 
ceterorumque  regnorum  in  perfectafideifirmitate  reputacio, 
neque  pro  uno  solo  regno,  in  hac  eciam  nova  supersticione 
diviso,  melius  presumendum  quam  pro  ceteris  orthodoxe 
fidei  cultoribus  regnis,  que  et  doctoribus  et  libris  exubérant, 
ac  ingeniis,  studio  et  vita    non  inveniuntur   posteriora. 
Recte  docuit  Paulus  Thessalonicences,  proindeque  perdidit 
adinvencionum  levitatem,  cum  ad  eos  in  epistola  secunda 
sic  ait  :  «  rogamus  vos,  fratres,  per  adventum  Domini  nostri 
»  Ihesu-Christi  et  nostre  congreguacionis  in  id  ipsum,  ut 
»  cito  non  moveamini  a  nostro  sensu.  »     Et  subjunxit  : 


—  245  — 

«  itaque,  fratres,  state  et  tenete  traditiones  quas  didicistis.  » 
Hoc  ipsum  sapientissimus  Salomon,  Proverbiorum  primo, 
fecunde  et  luculenter  admonuit,  legem  patrum  et  majorum 
in  cordibus  filiorum  confirraans,  cum  ait  :  «  audi,  fili  mi, 
>  doctrinam  patris  tui,  et  ne  dimittas  legem  matris  tue,  ut 
»  addatur  gracia  capiti  tuo  et  torques  collo  tuo.  »  Quorum 
doctrinam  cum  opère  consecuti  sunt  Machabei,  pie  semper 
memorandi,  qui  pro  legibus  paternis  sese  libère  obtulerunt 
morti,  ostendentes  quam  sincère  de  Deo  legeque,  quamque 
pie  de  parentum  zelo  senciendum  sit.  Quod  ipse  Salvator 
noster  recte  edocuit  qui  parvulos  in  fîde  parentum  in  numéro 
salvandorum  suscepit  baptizatos.  Licet  enira  dixerit  eum  qui 
crediderit  et  baptizatus  fuerit  salvandum,  ipsique  parvuli 
nullam  nisi  in  fide  parentum  fidem  habuerint,  eos  tamen 
in  illa  fide,  ut  aiunt,  doctores  recepit,  et  in  meritis  parentum 
voluit  ejus  mansuetudo  placari.  Quod  sacra  scriptura  raultis 
passibus  apparuit  ubi  eciam  patres  diffisi,  viribus  et  meritis 
parentum  pérorant  :  «  mémento,  inquit  scriptura,  Abraham, 
»  Ysaac  et  lacob  !  »  Ac  multis  in  aliis  passibus  meritis  et 
fide  parentum  nos  armamus. 

Opus  Christiani  est  non  cervicem  erigere,  sed  Christi 
jugo  colla  exhibere  submissa,  non  questiones  aut  argumen- 
taciones  in  lege  infaillibilis  Dei  et  patrum  doctrina  exqui- 
rere,  sed  sub  potenti  manu  Dei  et  quasi  intellectum  et 
omnem  mundanam  prudenciam  in  obsequium  fidei  captivare. 
Scribit  Paulus  2°  ad  Corinthios  :  «  arma  nostre  milicie 
»  non  carnalia  sunt,  sed  potentia  Deo  ad  destructionem 
»  municionum  consilia  destruencium,  et  omnem  altitudi- 
»  nem  se  extollentem  adversus  scientiam  Dei,  et  in  capti- 
»  vitatem  reducentes  omnem  intellectum  in  obsequium 
»  Christi.  » 

Sed,    proh    dolor,    sincerum   sepe   intellectum  viciatus 


—  246  — 

trahit  affectus,  et  concupiscencie  passiones  animi  pervertunt! 
Veremur,  sicque  fama  loquitur,  in  eraulacionis  avaricieque 
tenebris  mali  tanti  fomitem  latuisse,  ac  populo  novitatis 
amatori  etseraper  suis  majoribus  emulanti  dédisse  materiara. 
Hii  enim  sunt  errorum  obscurissimi  calles  et  tortuosa 
itinera,  quod  Scriptura  pulcre  ostendit  dicens  :  «  radix 
»  omnium  malorum  cupiditas.  »  Quam  quidem  sectantes 
erraverunt  a  fide,  seque  miscuerunt  multis  doloribus.  Intra- 
Yit  pariter  in  médium  adinventorum  tante  novitas  (1) 
vana  superbia,  qui  volentes  sapere  plus  quam  sapere,  neque 
scientes  sapere  ad  sobrietatem,  se  ipsos  populumque  fragi- 
lem  sub  nube  ignorancie,  cupidinis  et  livoris  stimulo  per 
devia  deduxerunt.  Conversi  enim  sunt  in  vaniloquiura 
volentes  esse  legis  doctores,  non  intelligentes  neque  quse 
loquuntur,  neque  de  quibus  affirmant.  {Ad  Timotheum, 
primo  capitulo.)  Quorum  ex  affectibus  intencio  facile  judi- 
catur,  qui  et  sibi  ipsis  et  régula,  et  lex,  et  doctrina  esse 
presumunt,  et  a  nomine  se  pasciuntur  recta  doceri.  Hii  in 
Salomonis  incidunt  judicium  decernentis  quoniam  «  iniciura 
»  superbie  est  apostatare  a  Deo  qui  fecit  illum.  » 

Heccine  est  christiane  professionis  spiritualis  integritas? 
Heccine  est  in  zelo  Domus  Dei  constans  propositum,  et 
Christiani  tremebunda  semper  et  de  suo  sensu  merito  diffi- 
dens  humilitas  ?  Non  est  profecto,  non  est  caritatis  indicium, 
non  est  fervor  fidei,  sed  infirme  irreverentisque  mentis 
signum.  Est  humanis  desideriis  fidem  miscere  maculandam, 
cujus  deffensioni  eciam  immortalia  regum  odia  ex  veteribus 
historiis  cessisse  perleguntur.  lusticia  autem  neque  odia, 
neque  favores  aut  terrenas  contagiones  secum  collutari  per- 
mictit.   Unde  de  ipso  Habraam,  in  exemplar  justicie  scrip- 

(1)  Il  faut  sans  doute  lire  :  novitatis. 


—  247  — 

tum  est  quod  filio  suo  non  pepercit,  ut  nulla  in  parte  fidei 
repugnaret.  Ideo  scribitur  :  «  Credidit  Abraham  Domino  et 
»  sibi  re2niciaium  est  ad  lusticiam.  »  Potuit  fortasse  illo 
in  regno  sicut  in  ceteris  iniquitas  habundare,  et  in  utroque 
statu,  horainum  vanitatem  superfluitate  crassari  ;  sed  neque 
fidei  deformitate  purgari  debuit,  neque  sedicione  sed  aucto- 
ritate  reprobari,  et  si  in  operibus  legis  errorem  fecerit  ini- 
quitas, lex  tamen  que  perpétua  constans  et  infaillibilis  a  Deo 
édita  est  ledi  aut  ofifendi  non  debuit.  Scriptum  est  enim 
quia  lustus  ex  fîde  vivit,  sed  ex  operibus  si  extra  fidem 
fuit,  moriificatur  impius,  fîdes  tamen  ipsa  stabilis  persé- 
vérât. Tantus  est  honor  fidei,  tanta  virtutis  sublimitas  ut 
omnia  possit,  et  sine  ea  impossibile  sit  placere  Deo.  Cujus 
dignitatem  neque  verbis  in  inmensam  efierre  satis  erit,  neque 
operibus  cuiquâm  permissum  est  ejus  intraneam  fedare 
claritatem.  Ad  opéra  autem  quibus  dijudicatur  cor  verba 
convertamus.  Ecce  regnum  opulentissimum  longevaque 
pace  beatum,  se  ipso  proprieque  geniture  insolentia  com- 
primitur,  et  tante  pacis  ingratitudine  divinorumque 
donorum  abusu  in  se  conversum  est.  Sane  non  tam  hominis 
arbitrio  quantum  Dei  judicio  flagellatur.  Romam  in  hac 
parte  sentencie  exemplum  habemus,  que  post  orbem 
devictum  congestasque  divicias  luxu  et  habundancia  de- 
liciarum  devicta  est.  Et  forsan  nos  ipsi  qui  loquimur 
eciam  hujus  in  nobis  divine  correctionis  experimentum 
habemus.  Scribit  super  hoc  Apostolus  (Epistola  beati  Pauli 
apostoli  ad  Romanos,  caput  I,  vers.  21-22)  :  «  res  et  tem- 
»  pora  in  vobismet  ipsis  devolvite,  et  scietis  non  vos  homi- 
»  nis  judicia,  sed  Dei  judicia  novitatis  studiis  animasse.  » 
Dijudicabitis  et  vos  ipsi  si  sane  pensaveritis  non  esse 
Christian©  dignum  quod  ille  ad  invenciones  nove  faciendum 
precipiunt. 


—  248  — 

Soient  Christiani  sacris  monitis,  oracione,  obsecracione  ac 
jejunio  ad  veritatis  cognicionem  proficere ,  et  cum  de  man- 
date Christi  pio  animo  perquiritur,  non  est  sanguini  aut  cedi 
locus.  Legem  enim  misericordie  in  caritate  proximi  funda- 
tam  profitemur ,  neque  liberius  quicquam  est  quam  christia- 
num  est,  aut  major  servitus  quam  peccati.  lamque  autem 
paganorum  ritus,  non  Cliristi  scolam  insequimur,  si  cum 
sanguine,  cède  et  vagina  legera  nostram  aut  clarificare,  aut 
pocius  confusionibus  supervacuis  offuscare  studemus.  Nemo 
enim  proximi  sanguinem  effundens.audeat  se  publiée  fateri 
Christianum,  sed  ridiculum  et  sane  menti  adversum  videtur 
fidei  pietatem  impiis  operibus  profiteri  ;  ac  si  tantus  novitatis 
amor  mentis  (1)  Boemi  populi  commoverat  ut  cleri  lasciviara 
aut  majorum  corruptos  mores  ferre  non  valerent,  debuit  ini- 
quitas  virtute  reprimi  ;  non  scelere  neque  tumultu  populari 
novitates  sunt  introducende,  sed  auctoritate  et  gerendi  gravi- 
tate  tractande.  Simplex  siquidem  populus  sepius  habuit  unde 
suis  de  majoribus  quereretur,  sed  remédia  petere,  non  dare 
debuerat.  Tanta  enim  est  populi  sine  moderamine  et  absque 
legitimo  ductore  simplicitas,  ut  cum  aliéna  dampnat,  se 
ipsum  in  dampno  reddat  dampnabilem,  et  si  prima  intencione 
recte  moveatur,  rectitudinem  mentis  ex  operis  obliquitate 
dempnat.  Propterea  ad  regem  vestrum  et  cleraentissimum 
Cesarem  recurri  opportuit ,  illucque  remédia  queri  ubi 
consilii  stabilitas  et  auctoritas  jurisdicendi  in  simper  augusta 
majestate  residebat.  Quam  et  si  divina  majestas  tanto  honore 
dignita  est  ut  in  ejus  manu  ecclesie  pacem  multisque  regnis 
tranquillitatem  concederet,  de  vestra  salute  et  publico  statu 
tanta  sub  magestate  sperare  merito  potuistis.  Si  Apostolos 
volumus  legis  nostre  prestantissimos  doctores  accipere,  non 

(1)  Sans  doute  :  mentes. 


—  249  — 

aliud  quicquam  terrene  doctrine  strictius  mandatum  accepi- 
raus  quam  regibus  obedire.  Scriptum  est  :  «  Deum  timete, 
»  Regem  honorificate.  »  Et  alibi  :  «  omnis  anima  superiori 
»  potestati  subdita  sit,  régi  tanquam  precellenti,  et  ducibus 
»  tanquam  ab  eo  missis,  neque  tantum  et  modestis,  sed  etiam 
»  discolis.  »  Et  quis  cum  illis  crediderit  qui  ex  Christi  divino 
fonte  salubres  hausere  doctrinas,  vins  carnalibus,  tumultus 
populares,  pacique  et  discipline  contrarie  monentibus,  aures 
faciles  prebuerit  ;  aut  quo  pacto  de  vestra  stabilitate  quispiara 
bene  speraverit ,  si  et  sine  lege  et  sine  rege  consistere  presu- 
raatis,  cum  illa  in  salutem  animos,  ille  corpora  in  pace 
confoveat? 

Hortamur  et  monemus,  et  in  Christi  caritate  obsecramur 
ut  vos  ipsos  circumspiciatis,  ethujustempestatisexitum  pro- 
vide magis  quam  superbe  contempleraini.  In  vos  ipsos  occu- 
los  convertite,  et  non  tam  aliéna  quam  vestra  judicetis.  lam 
enim  Boemi  regni  corpus  furiosi  viri  morem  gerit,  qui  pre 
insania  parentes  et  dulces  propinquos  ignorans,  suis  dentibus 
in  propria  membra  deseviat,  et  se  ipsum  sibi  dederit  lace- 
randum.  Regnum  illud  in  contraries  scinditur  ritus,  et  ad 
corrigendos  homines  preceps  raultitudo  in  varias  partes 
decisa  est  que  inter  se  neque  consenciant,  sed  furiosa  tem- 
pestate  hominum  mortem  et  patrie  desolacionem  perquirant. 
Nihil  restât  nisi  in  Boeraia  tôt  esse  sectas  quot  animos,  om- 
nique  ecclesiastica  et  temporal!  spreta  potestate,  uhicuique 
licere  quod  libeat,  quod  et  ruyne  et  exterminii  presagium 
apud  doctos  et  graves  facile  judicatur.  Audite  Paulum  quid 
dixerit  ad  Galatas  (V.  15)  :  «  si  invicem  mordetis  et  come- 
»  ditis ,  videte  ne  ad  invicem  consummamini.  »  Et  ad 
Corinthios  scribens  ut  scismata  et  sdssuras  doctrine  provi- 
dencia  preveniret,  ait  (1,  I,  10)  :  «  obsecro  vos,  fratres,  per 
»  nomen  Domini  nostri  Ihesu  Christi  ut  in  id  ipsum  dicatis 


—  250  — 

5>  omnes,  et  non  sint  in  vobis  scismata  ;  sitis  autem  perfecti 
»  in  eodem  sensu  et  in  eadem  sciencia.  »  Ex  judicio  autem 
doctissimi  Gamalienis  in  Actibus  Apostolorum  facile  dis- 
cernetis  non  divina  illuminacione,  sed  liumana  aut  pocius 
maligni  spiritus  suasione  novitates  assertionum  quibus  vexa- 
mini  in  corda  pénétrasse.  Ostendit  enim  sectam  que  ex 
Dec  non  est  per  se  ipsam  dispergi  et  sua  varietate  per  se 
consumi.  Non  pensatis  quod  inter  vos  ipsos  in  illa  eciam 
admissa  novitate  jam  non  consentitis.  Quo  pacto  igitur  con- 
tradicentibus  et  penitus  alienis  persuadere  speratis  ?  Non 
articulorum  illorum  disputaciones  ingredimur,  nobisque 
magis  onus  exitande  compunctionis  incumbit,  quam  dispu- 
tande  questionis  :  satis  est  si  ecclesiam  sequamur,  cujus 
sanctissimis  statutis  nulla  humane  mentis  elacio  se  preponat. 
Amicorum  autem  morem  gerimus,  quibus  arguere,  obsecrari 
et  increpare  in  omni  paciencia  et  doctrina  officium  est.  Ubi 
non  huic  obscuritati  tantisque  inde  natis  anxietatibus  con- 
dolemus  exterius,  vos  interius  compunctionis  motus  incuciat, 
et,  animabus  seductis,  patrieque  perverti,  dum  locùs  est, 
miseremini ,  neque  vestris  prioribus  dégénères ,  posteris 
famé  notam  reliqueritis.  Sepius  autem  mutasse  pudet  quod 
fecisse  piget.  Sed  preterita  argui  possunt  non  tolli;  futuro- 
rum  cum  meliori  consilio  sapiens  preterita  reformabit.  Scri- 
bit  Augustinus  in  libro  de  consciencia  :  «  quoniam  velle 
»  peccare  malum,  peccare  pejus,  in  peccato  perseverare 
»  pessimum,  no^^  (1)  penitere  mortale  ;  neque  est  rubori 
»  verecundieque  locus  ubi  recte  agitur,  minor  vero  ubi  ad 
»  rectitudinem  animus  revocatur.  Non  enim  tam  invere- 
»  cundum  est  errasse  redeuntem,  quam  errantem  nolle 
»  redire  ;  humanitatis  est  peccatis  incidisse,  sed  Dei  supremi 

(1)  11  faut  évidemment  lire  :  nollc. 


—  251  — 

»  proprium  misericorditer  indulgere.  »  Postularaus  autem 
a  vobis  hoc  in  meliorem  partem  accipi,  et  magis  ad  carita- 
tem  quam  ad  iracundiam  provocare.  Nostre  enim  amicicie 
jura  reddiraus  que  etsi  asperitatis  notentur  aculeo,  non  ideo 
aspernenda  sunt,  magisque  pensandus  est  zelus  quam  stimu- 
lus, et,  ut  scribit  Salomon,  «  meliora  sunt  vulnera  diligentis 
»  quam  fraudulenta  odientis  oscula.  »  Maluraus  enim  vobis- 
cum  oracione  quam  armis  decertare  ;  quibus  utinam  in  hac 
causa  uti  non  deceat,  neque  vobis  et  regno  nostro  sint 
adversus  vos  in  hac  parte  licita,  cum  inter  amicos  merito  sint 
molesta.  Doctrinis  igitur  variis  et  peregrinis  nolite  abduci. 
Optimum  enim  est  gracia  stabiliri  (Or.  ad  Ebreos'XllT). 
Melius  enim  erat  non  cognoscere  viara  justicie,  quam  post 
retrorsum  converti  ab  eo  quod  traditum  est  sancto  mandate 
(5*^  Pétri  3°).  Sed  Dominum  nostrum  Ihesum  Christum 
sanctificate  in  corporibus  vestris,  parati  semper  ad  sanctiffi- 
cationem.  Omni  poscenti  vos  racionem  de  ea  que  in  vobis  est 
spe  et  fide,  sed  cum  modestia  et  timoré  conscientiam  haben- 
tes  bonam  {Prime  Pétri  -3°),  exhibete  eciam  vosmet  ipsos 
salubribus  dirigendos  consiliis,  ut  sitis  docibiles  Dei.  Quod 
si  feceritis,  neque  errasse  sponte  voletis,  neque  in  posterum 
errare  poteritis.  Valete,  si  consiliis  obteraperatis  non  péri— 
turi. 

Christianissimi  régis  Francorum  ad  Cesaream  majestatem 
oratores  destinati  Ar.  abbas  sancti  Anthonii,  Guillelmus 
Saigneti  (1),  miles,  Alanus  Aurigeet  Thomas  de  Narduchio. 


(1)  Ce  dernier  avait  été  armé  chevalier  par  l'empereur  d'Allemagne, 
pendant  son  voyage  à  Paris  en  1416. 


—  252  — 


N°5. 


Discours  au  roi  d'Ecosse. 


Dum  ad  me  ipsum  reversus ,  sensus  penuriam ,  inopiam 
serraonis  et  mee  tenuitatis  indignitatem  meditatus  sum,  qua 
audatia  in  tantam  majestatem  oculos  convertam,  quibusve 
Yocibus  loqui  aggrediar  nescio.  Os  in  celum  ponam,  et  can- 
delulam  inter  solis  splendores  efferam,  dum  regiam  sapien- 
ciam  et  doctissimorum  audientiam  rudi  et  indocto  sermone 
fatigabo?  lam  ego  diffisus  viribus,  operis  resilirem  si  non 
mittentis  digna  gratitudo,  ac  rei  de  qua  agitur  honestas 
daret  fiduciam ,  vestra  regalis  clementia ,  serenissime 
princeps  et  rex  illustrissime,  audaciam  confortaret,  cujus 
sola  mansuetudo  parvitatera  non  contempnere  et  simpliciter 
dicta  in  melius.  Ubi  vero  de  fratris  et  amici  rébus  loquar, 
amicitia  supplebit  ornatum  et  orationem  reddet  graciosam. 
Potuissent  autem  narrationi  adesse  gravitas  et  gracia  si  ore 
reverendi  (1),  etc..  verba  émanassent,  et  actum  placuit  ejus 
reverentie,  a  vobis  sepius  audita  ut  sue  sapientie  verba  hac 
voce  continere;  sed  si  fluat  ut  os  eloquium  meum,  arduo  vix 
operum  sufFicio.  Cogitavi  idcirco  ex  verbis  ordiri  que  non 
loquentis  studio,  sed  sua  propria  suavitate  grata  sint,  in- 
dignumque  os  loquentis  dignificent.  Ejusmodi  sunt  verba 


(1)  n  faut  sans  doute  suppléer  ici  les  noms  et  les  titres  de  Regnault  de 
Chartres,  archevêque  de  Reims,  et  de  Jean  Stuart,  comte  d'Evreux,  qui 
faisaient  partie  de  la  môme  amVjassade. 


—  253  — 

salutis,  quibus  nichil  excellentius  proferri,  nichil  alcius 
potest  hominura  intelligencia  meditari.  Domini  enim  est 
salus,  et  opus  hujus  legationis  ore  régi  et  regno  salutare. 
At  sunt  etiam,  ut  nunc  canit  ecclesia,  tempus  accepta  et  dies 
salutis.  Nomine  igitur  christianissimi  Francorum  régis, 
fratris,  consanguinei  et  confederati  carissimi,  serenitatem 
vestram  excellentissimam  alloquor  verbo  salutis  quo  Acki- 
mias  nuntius  allocutus  est  David,  dicens  :  «  Salve,  rex 
»  (R.  XVIII).  » 

Hec  brevis  oratio  duo  complectitur  :  verbum  quod  inter 
spirituales  actus  sanctus  resonat  cum  dicitur  Salve^  et 
nomen  virtutis  in  terris  celsitudinem  enunciansteraporalem, 
dum  subjungitur  Reœ.  Sic  in  ista  complexione  spiritualia 
dona  temporalibus  imperiis  infundi  monstrantur,  liocque 
veritati  consonat  :  nam  et  rex  ymago  divine  bonitatis  in 
terris  est  et  celestis  fulgoris  inter  terre  nebulas  radius 
fulgens,  in  corporalibus  spiritualem  representans  vigorem. 
Quippe  vox  illa  Rex,  si  infimum  hominem  licet  de  tanta 
immensitate  loqui,  trine  perfectionis  titulus  est.  Est  enim 
nomen  potestatis;  nomen  dignitatis,  nomen  majestatis,  teste 
Apostolo  {ad  Rom.  XIII°)  :  «  princeps  Dei  minister  est,  et 
-»  vindex  in  iram.  »  Et  iterum  :  «  omnis  anima  potestatibus 
»  subdida  sit.  »  Non  enim  potestas  nisi  a  Deo  est  ;  que  autem 
a  Deo  sunt,  ordinata  sunt;  itaque  qui  resistit  et  Deo  resistit 
{prime  Pétri,  11°).  «  Servi  subditi  estote  omni  humane 
»  créature  propter  Deum  :  sive  régi  tanquam  precellenti, 
»  sive  ducibus  tanquam  ab  eo  missis.  »  Et  subjungit  non 
solum  bonis  et  modestis,  sed  etiam  discolis  esse  parendum. 
Nomen  etiam  dignitatis  est  rex,  nam  ex  veteri  testimonio 
reges  Christ  os  appellamus  {p°  Reg.  XXIIP)  :  «  non 
»  extendam  manum  meam  in  dominum  meum  regem  quia 
»  Christus  Domini  est.  »  Christus  autem  unctus  interpre- 


—  254  — 

tatur,  que  unctio  gracie  infusionem  significat,  et  in  electis- 
sima  atque  ideo  dignifîcata  creatura  benedictionis  affluentiam 
singularem.  Insuper  et  majestatis  nomen  est  rex;  et  quid  in 
luajestatecomprehendimus  nisi  magnitudinis  gloriose  pavo- 
rem  reprobis,  piis  ubertatem  graciarum  et  démentie  habun- 
dantiam  elegantem,  omnibus  autem  admirationem?  Recte 
Hester  ad  Assuerum  in  throno  sedentem  loquens  hec  duo  et 
elucidavit  clare,  et  seriose  observavit,  cum  tremore  admira- 
tionis  et  fiducia  benignitatis  sic  locuta  est  :  «  Vidite,  Domine, 
»  sicut  angelum  Dei,  et  turbatum  est  cor  raeum  pre  multi- 
»  tudine  glorie  tue.  Valde  admirabilis  es,  domine,  et  faciès 
»  tua  plena  gratiarum.  »  Trinam  hanc  preeminentiam 
aptissime  figurât  psalmista  cum  institucione  regni  David,  in 
personam  divinitatis  sic  loquitur  :  «  Tronus  ejus  sicut  sol  in 
»  conspectu  meo.  »  Novem  scripseruntpliilosoplii  nostri  solem 
per  tria  aliis  supereminere  planetis  :  primum  quod  ab  eo 
ceteri  planetœ  tanquam  fonte  lucis  lumen  recipiunt; 
secundum  quod  per  rectam  lineam  que  ecliptica  dicitur,  sine 
diversione  ad  hanc  vel  ad  illam  partem  perpetuo  moveatur  ; 
tertio  quod  suo  calore  et  vigore  nebulas  dissipât,  ventos 
tempérât,  et  arboribus  flores  omnibusque  animantibus 
Vivendi  et  spiritus  liilaritatem  inducit,  aviculis  cantus.  In 
primo  régis  figuratur  preclara  potestas  qui  ceteros  sua 
serenitate  illustrât,  et  velut  sol  in  celis  divini  luminis 
splendor  est  et  admirabilis  omnipotentie  Dei  spectaculum,  sic 
in  terris  rex  divini  vigoris  resultantia  est  atque  exemplar, 
et  spectaculum  potestatis,  unde  in  doctrina  Aristotelis  ad 
Alexandrum  scribitur  :  «  componitur  orbis  régis  ad 
»  exemplum.  »  Pro  secundo  dignitas  ordinata  et  rectitudo 
régis  in  sole  designantur.  In  medio  enim  virtus  consistit; 
nullum  quoque  illo  rectiorem  esse  decet  qui  alienum  metrum 
est  et  raensura.  In  tercio  per  solem  régis  effigiatur  maj estas, 


—  255  — 

ad  quam  spectat  suo  conspectu  terrere  reprobos,  violentos 
frangere,  justis  vero  fractura  sui  operis,  et  bene  raeritis 
honorum  flores,  ac  fidelibus  subditis  rite  leges  et  tranquil- 
litatis  stabilire  quietem.  Unde  de  reproborum  terrore 
haberaus  proverbio)^um  XX°  :  «  Rex  qui  sedet  in  solio 
»  judicis,  intuitu  suo  dissipât  omne  odium.  »  De  consolacione 
autem  justorum  mpsalmor.  :  «  Letificabis  eum  ingaudio  in 
»  vultu  tuo,  »  Per  primum  gradum  qui  dicitur  potestatis, 
accipitur  rex  ut  Dei  vicarius  et  divinus  homo  ;  et  liuic  gradui 
correspondet  salus,  de  qua  in  psalmo  :  «  in  potentatibus 
»  salus  dextere  tue.  »  luxta  secundum  intelligitur  rex  ut 
moralis  homo,  in  se  virtutis  dignitate  compositus,  domui 
recte  disponens,  familia  insignis  et  proie  generosus;  oui 
respondet  salus  de  qua  in  j^salmo  :  «  Nonne  cognovi  quia 
»  salvum  fecit  dorainus  christura  suum  ?  »  Hoc  est  David 
regem,  domumque  et  semen  et  familiam  ejus.  Sed  in  tertio 
gradu  rex  habendus  est  tanquam  politicus,  reipublice  caput 
et  universe  legis  stabilimentum,  merces  justorum  et  afflic- 
tionis  presidium,  et  huic  parti  respondet  salus  de  qua  in 
Reg.  IIP  :  «  in  manu  servi  mei  David  salvabo  populum 
»  meum  Israël.  »  Vestre  igitur  régie  Serenitatis  nomine 
ejusdem  amantissimi  fratris  vestri  et  régis  vestri(l)  christia- 
nissimi,  juxta  tria  hec  fraternos  honores  regios  atque  ami- 
cicie  et  caritatis  intimas  gratitudines  exhiberaus  cum  desi- 
derato  triplici  sainte  atque  felicitate  vestre  régie  potestatis 
dignitatis  et  majestatis,  dicentes  :  «  Salve,  Rex.  »  lamque 
videatur  in  quo  consistât  régie  potestatis  institutio  sanc- 
tissima,  resultetque  preciosa  salus  quam  nostri  régis  hono- 
rificentia  serenitatis  vestre  et  exhibet  et  optât. 

Nos  ergo,   quantum  humana  fragilitas  attributa  proprie- 

(1  )  Peut-être  faut-il  lire  noitri  ? 


—  256  — 

tatesque  divinas  eloqui  sufficit,  ipsum  Deum  in  primis  unum, 
verum  atque  bonum  esse  concipimus,  liarumque  trium 
illuminatione  perfectionum  très  divinas  in  terris  effluxisse 
virtutes  :  prima  fides,  que  ab  unico  et  solo  Deo  omnia  et 
esse  et  constare  sine  hesitacione  profitetur  régula,  spes  que 
ipsum  creatorem  verum,  infaillibilem,  et  verissima  equitate 
justis  preraia,  iniquis  supplicia  parcientera  expavet  ;  exspec- 
tat  tertia  caritatem  que  valut  bonitatis  diem  vestigium  novit 
et  amore  et  pietate  prodesse.  Ex  his  autem  tribus  directis- 
sime  dependet  catholici  régis  institucio,  sicque  potens  et 
salvus  persévérât  cum  religioni  fidelis,  in  domino  sperans, 
private  et  publiée  utilitatis  plus  cultor  probatus  est.  Si 
exempla  volumus,  invenimus  Abraham  per  fîdem  justifica- 
tum,  indeque  promissione  divina  semen  ejus  et  régna  posse- 
disse.  Scriptum  est  :  «  Credidit  Abraham  Domino,  et  repu- 
»  tatum  est  ei  ad  justiciara  in  generacione  et  generaciones.  » 
Quotiens  per  spei  virtutem  salvatus  sit  David  et  regnum 
ejus  potentissime  stabilitum  légère  potest  qui  suoriim  psal- 
morum  meditatur  sententias  ;  de  expectatione  divini  auxilii 
et  de  spei  consolacione  et  firmitale  omni  parte  contextus,  ait 
enim  :  «  expectans  expectavi  Dominum  et  intendit  mihi.  » 
Quid  preterea  dédit  Mathathie  dominium,  potestatem,  et 
Machabeis  filiis  ejus  armorum  vires  prebuit,  ut  mediocris 
familia  virique  pauci  dominium  Israël  et  potentiam  domus 
David  restaurarent,  nisi  zelans  caritas  qua  paternas  leges 
populique  ii  communem  salutem  dilexerunt?  Impotentia 
siquidem  et  instaljilitate  infidelium  ac  eorum  qui  sperant  in 
vanitatibus,  seu  qui  publicam  caritatem  privata  ambicione 
perturbant  decretum  dédit  David  cum  ait  :  «  vidi  imperium 
»  exaltatura  sicut  cedros  Libani;  et  ecce  transivi  et  non 
»  erat.  »  Aspiciat  queso  tota  proies  fidelis,  universusque 
orbis  comprehendat  hujus  veritatis  extrahere  testimonium, 


—  257  — 

quam  ex  captivitate  in  regnum,  et  confusione  in  ordinatam 
polliceri  seriem,  et  ex  doloribus  publicis  in  crimen  solatiura 
omnipotens  féliciter  restituit,  Spero  equidem  in  vobis,  pie 
rex,  verificatum  evangelii  verbum  :  «  fides  tua  te  salvura 
»  fecit.  »  Quodque  illa  medicinalis  spes,  que  presidium  et 
solatium  est  in  adversis,  vestrara  virtutera  infractam  pre- 
servavit,  ultra  sicut  inter  adverses  casus  prospéra  pacienter 
expectatis,  jam  in  prosperis  crescente  caritate  vestre  publiée 
rei  et  potenter  presidetis  et  sollicite  providetis.  Laus  altis- 
sirao  qui  illustri  Scotorum  regno,  armipotenti  proli,  genti 
fideli,  constantissime  et  animose  nacioni  tantum  taleque 
regni  presidium  restituit  !  Letetur  Scotia  gratia  divine  bene- 
dictionis  !  In  tanto  dono  comprehendat  !  Consoletur  Fran- 
corum  christianissima  domus,  tanti  amici  et  fratris  libertate 
liilarior,  acin  conjunctissimi  regni  convalescentia  preteritos 
dolores  dirimat,  et  in  se  jam  resurgere  incipiens,  fraterna 
tamen  prosperitate  meliora  speret!  Verum  ut  congratula- 
cionis  leticie  dulcia  pignora  vestre  serenitati  nostri  régis 
fraternitas  perhiberet,  major  et  gravior  attendebat  legatio 
destinata,  cujus  nos  particulam  faciebamus  indignam;  sed 
magnâtes  qui  eidem  preerant.  De  quorum  adventu  brevis- 
sime  moreque  causa  ad  partem  dicemus  cum  de  liis  tribus 
divinis  virtutibus  dixerimus  que  régis  apud  Deum  instituunt 
et  salvant  potestatem.  Quos  partus  virtutem  perducant 
huic  nostro  proposito  satis  attinet  declarare.  Illustratus 
igitur  animus,  per  fidem  in  Deum,  quasi  quadam  ipsius  cum 
fidei  resultantia,  virtutemque,  fiducia  inter  liomines  opera- 
tur.  Preterea  tota  mente  sperans  in  Deo  suo  jam  quecumque, 
humana  neque  fortuna  territus,  neque  prosperitate  aliena- 
tus,  prospectatque,  et  virtus  liée  firma  exspectatio  nuncu- 
patur  ;  exspectatio  quasi  enim  ex  spe  statio  derivata  est. 
Iterum  ex  caritate  divina  amicicias,  fédéra,  aliasque  hu- 

17 


—  258  — 
mane  unitatis  simultates  a  caritate  dependentes  fîrmavimus, 
ut  sicut  divinitus  per  très  personas  régis  instituit  (1)  sal- 
Yaturque  potestas,  sic  humanitas  per  très  posteriores  in 
terra  prosperatur. 

Hic,  gloriosissime  princeps,  paululum  immoremur,  atten- 
datque  vestra  pietas  quam  grandis  fiducia  inter  duo  régna 
Francie  et  Scotie  ab  attavis  in  filios-filiorum  usque  dura- 
verit,  quod  innata  et  naturalis  ab  utero  cum  infantibus 
nasceretur,  unaque  domus  idemque  x>opulus  (2)  habeatur, 
et  nos  fidem  Scotorum  rébus  in  asperis  experti,  nationera 
fidelem,  gentem  amicicia  et  fama  dignissiinam,  virtute  pro- 
batara,  neque  satis  venerari,  neque  dignis  laudibus  attollere 
sufficimus.  Maneat,  quesumus,  apud  vos,  et  accrescat  illa 
eademque  fiducie  sinceritas,  et  de  régis  nostri  animo  deque 
regni  sui  integritate  ac  communione  cordium  et  bonorani 
fraterna,  semper  existimacionem  habeatis,  prout  illam 
eandera  de  vestra  serenitate,  nec  immerito,  et  animo  tenet 
et  opère  servare  studebit  ;  refertur  et  semper  ad  vos  verbum 
fiducie  quod  losaphat,  rex  luda,  lorara,  regem  Israël  scri- 
bitur  protulisse  {IWlReg.  III  c.)  :  «  Qui  meusettuus  est 
»  populus;  meus  populus  tuus.  »  Ultra  hec  vestre  spei 
infixa  de  rébus  Gallicis  sperandisbona  semper  et  non  ditfidens 
expectacio.  Sperandum  indubie  a  Domino  quod  christianis- 
simam  prolem,  domum  Deo  dedicatam,  gentem  religiosam, 
populumque  liumilitatis  et  pietatis,  justicie  studiis  intentum, 
non  ingratum  amicis,  vicinis  non  infestum  nequaquam 
relinquetin  prodicionem,  neque  Gallica  hec  contricio  existi- 
manda   velut  judicis  malleus  exterminans,  scdpatris 


(1)  Sans  doute  :  itistituitvr. 

(2)  Allusion  au  mariage  projeté. 


—  259  — 

virga  casiigans  (1),  qua  filios  et  doctrine,  vite  et  feliciori 
restituet.  Et  jam,  quod  non  ad  jactantiam,  sed  ad  vestrara 
leticiam  refero,  victoriose  miseracionis  et  restauracionis 
propinque  spem  altissimus  inspiravit,  prout  audisse  latius 
potuistis.  Ceterum  obsecramus  vestram  in  Domino  et  amici- 
ciam,  fedusque  duorum  regnorum  progenito  more  recolatis 
quam  velut  quoniam  sanguine  infusam  ut  ossibus  annexam 
reges  Francorum  viventes  temere  et  morientes  filiis  heredi- 
tario  quasi  jure  reliquerunt.  Non  enim  amicicie  observantia 
parum  interest  ad  regum  stabilienda  régna  salvandasque 
potestates.  Et  de  Machabeis  lioc  ipsum  legimus  :  quoniam 
conservaverunt  amicicias  obtinuerunt  régna,  et  quicumque 
audiebat  famam  eorura  timebat  eos,  prsesertim  autem  illi 
amicicie  observande,  studendumque  vetustate  dilectionis  et 
antiquorum  patrum  viventiumque  virtute  iîliorum  firmatu. 
Unde  sapiens  :  «  non  derelinquas  antiquum  amicum  ;  novus 
»  enim  non  erit  filius  illi.  »  Hac  autem  amicicia  quid  yiva- 
tius,  que  velut  testimonium  sempiternum  jam  per  succes- 
siones  extenditur?  Neque  enim  liga  hec  jam  in  carta  pellis 
ovine  designata,  sed  hominum  carni  et  cuti  non  atramenta, 
ymmo  sanguine  mixtim  fuso  scripta  est.  Impenderunt 
generosi  et  magnanimes  domini,  proceres,  nobiles,  alieque 
Scotorum  valide  acies  huic  amicicie  ;  non  solum  res,  sed 
vitam  et  sanguinem  pro  sainte  amicorum  fuderunt;  quod 
in  memoriale  perpetui  amoris,  ad  eorum  laudes  eternas, 
federisque  robur  et  zelantissime  nacionis  Scotorum  famam 
et  graciam  recoletur  in  evum.  Non  nunc  tantis  beneficiis 
graciarum  reddimus  actiones;  commemoraribreviter  decuit, 
ne  ingrata  oblivione  prescisi  videamur.  Verum  dum  venerint 


(1)  Nous  avons  déjà  vu  la  même  idée  et  presque  les  mêmes  expressions 
dans  le  discours  à  Sigismond. 


—  260  — 

quibus  spectant  liujus  legacionis  honores  (1),  intégra  legacio 
super  predictis  omnibus  injunctum  onus  lionestius  explebit  : 
Et  hoc  quoad  primum  postulat  nostre  divisionis  ordo  ut  hoc 
loco  de  regum  dignitate  et  dignitati  conveniente  salute  quod 
dicamus. 

Exquirenti  equidem  mihi  hujus  dignitatis  originem,  hanc 
invenio  duplicis  bonitatis  divine  participacione  fundatam. 
Deo  etenim  sapientiam  attribuimus  et  decorem  unde  se 
ipsam  sapientiam  ait  :  «  Ego  Sapientia  in  altissimis  habito.  » 
Et  de  décore  psalraista  :  «  domine,  dilexi  decorem  domus 
»  tue.  »  Voluit  autem  Dominus  deus  ministros  virtutis  sue 
reges  imaginis  divine  conformari  deo.  Humanam  sapien- 
tiam quam  nos  prudentiam  appellamus  ac  honoris  decus,  cui 
nobihtatis  nomen  tribuimus,  regibus  adaptavit.  Audiamus 
jam  sapientiam  predicantem  quomodo  régie  dignitati  con- 
veniat.  «  Per  me,  inquit,  reges  régnant.  »  Unde  conside- 
randum  quod  in  sapientia  sua  omnia  ordinavit  et  ornavit 
Deus,  et  ejus  sapientia  décor  rex  processit,  cujus  exemple 
in  sapientia  régis  decus,  honestas  et  nobilitas  regalis  magni- 
fîcantur,  ac  domus  proies  et  familia  décore  atque  venustate 
ornant.  Quid  Salomone  dignius?  Quid  illius  generacione 
clarius?  Quid  ejus  domo  et  familia  splendidius?  Nonne  ex 
femore  suo  egressi  sunt  reges  a  generacione  in  genera- 
cionem?  Numquidpacem  dédit  in  circuitu  populo  suo  diebus 
suis?  Numquid  et  gloria  et  magnifîcentia  supergressus 
omnes  reges  terre?  Certe  hoc  ideo  quia  sapientiam  postu- 
lavit  a  Domino.  Dignum  enim  donum  est  Dei  sapientia,  que 
regum  sacratissima  corda  dignificat,  eisque  rectitudine  sua 
salutem  préparât  et  pacera  ipso  largiente  qui  salvos  facit 


(1)  Les  dciix  principaux  membres  de  l'ambassade,  Eegnaultde  Chartres 
et  Jean  Stuart,  n'étaient  pas  encore  arrivén. 


—  261  — 

rectos  corde.  Addamus  quod  tangit  Scriptura  :  «  Sapientia, 
inquit,  edificavit  sibi  domum,  sub  cujus  nomine  proies^ 
familia,  ac  régie  magnificentie  et  nobilitatis  amplitudo  claris- 
sima  continentur.  »  Quando  ediâcat  sibi  domum  sapientia 
régis,  profecto  ex  fundamento,  muro  et  tecto  résultat  edifi- 
cium  :  erit  fundamentum  preteritorura  memoriaque  primum 
exemplariasapientum,  quilicet,  velut  fundamenta,  tumulati 
in  terra  jacent,  eorum  tamen  doctrinis  et  institutis  domus 
et  successores  non  dégénères  in  paternis  ^emitis  instruun- 
tur;  stabit  pro  muro  intelligentia  rerum  presentium,  qui 
mûri  admodum  domum  circumdant,  et  hominem  unde- 
quaque  vallatum  circumspectioni  exacuunt  ;  habetur  denique 
pro  tecto  futurorum  provisio,  et  velut  tectum  adversum 
imbres,  ventos  et  supervenientes  tempestates  instauratur, 
sic  provisio  futurorum  regem  premunitum  contra  fortune 
et  malicie  insultus  futuros  preservabit  et  salvabit.  Demum  ma- 
teria  queretur  ex  lapide  coctili,  trabibus  rectis  et  altis  quibus 
duratura  palatia  construuntur,  hoc  est  ex  amicis  igné  cari- 
tatis  probatis,  ex  potentum  et  justarum  domorum  unica 
communicatione  propinquitatis,  semento  federis  mixta, 
sanguine  adunata  ?  Quid  sementum  eo  tenatius  est  quo 
vetustius.  Sed  ornatus,  tentoria  et  picture,  ex  magnificentia 
et  liberalitate  parabuntur,  que  videntium  oculos  in  venera- 
cionem  et  corda  subditorum  trahunt  ad  favorem.  Nunc  ut 
ad  vos  revertar,  rex  prudentissime,  quoniam  admirabilis 
sapientia  vestra,  quam  décora  domus,  quam  a/fïuenter 
benedictionibus  sapientie  et  decoris  vestra  regia  dignitas 
efflorescit,  universa  régna  loquuntur  sine  dono  gratie  et 
benedictionis  spiritualis  ;  estimantes  videtis  brevi  spacio  post 
tempestates  pacem  in  circuitu  vestro;  gaudetis  in  prolis 
generose  fecunditate  spem  glorie  et  exultacionis  regni  con- 
templando ,    ut  dici    possit  verbum  scriptura  Ecclesias- 


—  262  — 

tici  XLVIP  :  «  ad  insulas  longe  divulgatum  est  nomen 
»  ejus  et  dilectus  est  in  pace  sua.  0  beata  terra  cujus  rex 
»  est  nobilis  !  »  Ecclesiast.  X°  :  «  Beata  et  felix  profecto 
»  a  Deo  dilecta  terra  est  que  talem  adepta  regem  dulci 
»  iraperio  naturali,  votiva  prosperitate  gubernatur  !  » 
Assero  constanter  quoniam  rex  noster  sapientiam  tantam 
ymago  gratiam  sepe  admiratus  est  et  in  décore  domushujus 
peramplius  delectatus,  accrescente  jugiter  amicitie  zelo 
domum  Scotie  regiam  singulari  communione  et  com- 
mixtione,  ut  domino  annuente  patebit.  Vos  autem  dignis- 
sime  dicere  potestis  post  exaltatam  per  vos  dignitatem  regni 
verbum  gratitudinis  David  :  «  Salus  tua  Deus  suscepit 
»  me.  »  Et  hoc  pro  secundo. 

Restât  in  majestate  régis  et  eidem  cura  digna  sainte  pro- 
positum  opusculumcomplere.  Contemplemur  igitur  ex  divinis 
in  Deo  providentiam  esse  que  suo  terapore  creaturis  et  mérita 
partitur  et  supplicia,  scilicet  quod  apud  Deum  et  victorie  et 
fortitudinis  omnis  residere  vigorem,  et  ob  hoc  dominum 
virtutum  et  Deum  exercituum  invocari.  Quin  ymmo  fra- 
gilis  humanitas  fontem  divine  bonitatis  nonnisi  per  rivu- 
lum  gustare  et  lumen  solis  in  solo  radio  lustrare  sufficit. 
Idcirco  per  regum  médium  illam  Dei  providentiam  in  rébus 
humanis  sentimus  et  virtuteùi  omnipotentis  cujus  sunt  vic- 
torie ,  manibus  regiis  infusam  admiramur.  Est  enim  provi- 
dentie  Dei  vicegerens  in  terra  j  usticia  régis,  terrena  parciens 
ac  penarum  premioru'mque  distribucioni  intenta.  Fortitudo 
vero  régis  virtutis  Dei  executrix  est  et  quasi  justiciam  sub- 
sequens  injusticie  repressiva.  Preterea  dicebat  Aristoteles 
fortitudinem  perire  et  antecellere  justiciam.  Si  enim,  ut  ait, 
omnes  essemus  justi,  fortitudine  non  egeremus  quam  ipse 
celestem  virtutem,  et  super  hesperum  etLuciferum  ab  astris 
dempsam  descripserunt.  Est  autem  justicie  fortitudo  ;  sed 


—  263  — 

violentia  non  virtus  sed  maligna  agressio  dicatur  ;  sic  neque 
qui  hac  usi  sunt  régis  nomine  magnificantur,  sed  tiranni 
vocabulo  (1)  infelicique  exitu  infamaniur.  Décent  igitur 
regiam  majestatem  jiisticia  et  fortitudo.  lusticia  et  veritas 
custodiunt  regem,  et  stabilitur  clementia  thronus  ejus.  For- 
titudinem  autem  consequuntur  magnanimitas  cordis,  lon- 
ganimitas  afFectionis,  constantia  propositi ,  perseverantia 
actionis,  ex  quibus  salvatur  régis  raajestas  juxtaj^^a^wzifm  ; 
«  Salvabit  sibi  dexteram  ejus  et  brachium  sanctum  ejus.  » 
Quid  de  fortitudine  exponitur.  Non  presumo,  rex  invic- 
tissime,  de  vestre  majestatis  refulgentia  ejusque  per  vos 
parata  salutare  quicquam  dicere,  nec  verborura  exilitas  tan- 
tarura  rerum  gloriam  extenuet ,  neque  verbis  locus  est  ubi 
res  se  ipsa  elucescit.  Nara  et  justicia  vestra  et  pax  osculate 
sunt,  et  manu  potente  et  brachio  exelso possidetis  terram.  Ad 
régis  et  regni  Francorum  famosissimi  verba  converto  fînem 
orationi  facturus.  Si  igitur  circa  justiciam  cura  reguin  est,  si 
virtus  et  fortitudo  regum  ad  repellendas  iniquitates,  violen- 
tias,  dedicata  sit,  adest  ubi  justicie  zelum  et  fortitudinis 
robur  exerceatis,  ac  simul  et  amicicie  officium  et  justicie  mis- 
terium  impendatis  inquietum.  Fraterna  Francorum  domus 
invaditur,  regnum  amicorum,  etcommunis  hostis  singularia 
bella  in  Francia  molitur.  Sed  quibus  molitur  vestris  fede- 
ratis  fidelibus  populis,  cliristianissimo  regno,  domui  a  Deo 
electe  et  ad  fidei  presidium  consecrate,  non  est  popularis 
autem  patrie,  sed  communis  fidelium  causa,  qui  ex  illius  regni 
claritate  et  vigore  fidem  et  elucidatam  etprotectam  senserunt. 
Ex  ipsius  detrimento  christianitatis  quod  absit***  (2)  visuri 
vos  reges  uni  versos  hec  regum  régula  ad  arma  excitât,  et  in 


(1)  Allusion  au  roi  d'Angleterre. 

(2)  Il  y  a  lacune  dans  le  texte. 


—  264  — 

régis  nostri  auxilio  et  exemplo  regnorum  vestrorum  pericu- 
lura  consulatis.  Non  enimsine  pernicioso  super  reges  scandalo 
domus  sacra,  tanta  radice  firmata,  posset  supplantari  quam 
jam  divina  miseratio  in  melius  dédit,  datamque  poscit  auxilio 
communis  justicie  spiritualis  caritas,  et  opère  vestram  rex 
noster  sentiat  et  justicie  et  amicicie  afifuisse,  animosaque 
virtus  Scotorum  que  primos  belli  impetus  sustinuit  victoris 
letisque  honoris  et  rerum  jam  prope  capiendis  non  desit, 
eisque  pro  parte  régis  nostri  dicatur  verbum  eciam  Para- 
lip.  XVI  scriptum  :  «  confortaraini  et  non  spoliantur  manus 
»  vestre;  erit  enim  raerces  operi  vestro.  »  Venimus  igitur 
ut  super  omnibus  que  amiciciam,  honorera,  propinquitatem  et 
dilectionis  incrementum  inter  vestras  regias  domus,  régna  et 
populos  conspiciunt  cura  vestre  serenitatis  beneplacito  coni- 
miteraus.  Perveniraus  ut  ambaxiatam  faturara  cujus  nos  pars 
indigna  sumus  de  raora  excuseraus  ac  presenteraus,  et  in  spe 
jam  representeraus  futurara  ut  vestram  etiam  ad  vires  corpus 
instaurandas  et  arma  in  auxilium  régis  nostri  properanda 
excitemus  et  aniraemus,  quatenus  adveniente  intégra  am- 
baxiata  res  de  quibus  dixiraus  et  comraunicaturi  suraus 
effectuose  perfectioni  deraendentur.  Quod  ad  utriusque  regni, 
doraus  prolis  et  successionis  futuram  gloriam  et  honorera, 
subditoruraque  supremam  leticiam  etlongevara  pacem  redun- 
dare  speramus,  ipso  largiente  qui  dat  salutem  regibus,  ac 
vivit  et  régnât  benedictus  Deus. 

Expliciunt  Alani  epistole  cujus  aniraa  requiescat  in  pace. 
Amen. 


Vu  et  lu  à  Paris,  en  Sorboune,  le  27  juillet  1874,  par  le  Doyen  de  la 
Faculté  des  lettres.  PATIN. 

Vu  et  permis  d'imprimer. 
Pour  le  Vice-Recteur,  Vlntipcctcnr  de  V Académie. 
J.  CHEVIUAUX. 


^Ù^ 


TABLE. 


Pages 
Avant-propos.  —  g  1.  —  Aperçu  historique  et  état  actuel 

de  la  question v 

g  2.  —  Aperçu  bibliographique xiii 

g  3.  —  Sur  VHistoire  de  Charles  VII 
attribuée  faussement  à  Alain 
Chartier  par  Duchesne,  qui 
place  cette  histoire  en  tête  de 

son  édition  de  1617 xvi 

LIVRE  PREMIER.  —  La    vie    et   les    ouvrages    d'Alain 

Chartier 21 

Chapitre  I^"".  —  Sa  naissance,  sa  famille, 

ses  études  à  l'Université  de  Paris. ...         22 
Chapitre  IL  — Jeunesse  d'Alain  Chartier 

à  la  cour  et  ses  premières  poésies. .. .  30 
Chapitre  IIL  —  Rôle  politique  d'Alain 
Chartier,  tel  que  nous  le  font  connaître 
ses  ouvrages  latins  en  particulier.  — 
Lettres  à  Charles  VII,  à  l'Université  de 
Paris,  de  detestatione  belli  Gallici  el  sua- 
sione  pacis,  Dialogus  familiaris  amici  et 

sodalis 52 

g  1er.  _  Lettres  à  Charles  VII  et  à 

l'Université  de  Paris 52 

ji!  2.  —  Lettre    de    detestatione    belli 

Gallici  et  suasione  pacis 58 

g  3.  —  Dialogus  familiaris  amici  et 
sodalis,  super  deploratione  GallicsB 
calamilatis 64 


—  266  — 

Pages 
Chapitre  IV.  —  Suite  du  rôle  politique. 
—  Ouvrages  français  et  ouvrages  latins 
à  ce  sujet  :  le  Quadrilogue,  le  Lay  de 
Paix  au  duc  de  Bourgogne,  Missions  di- 
plomatiques 671  Allemagne   et  en  Ecosse, 
-    le  Livre  de  V Espérance  ou  Consolation  des 
Trois  Vertus,  la  Lettre  latiîie  sur  Jeanne 

d'Arc 69 

§  l'=^  —  Le  Quadrilogue 69 

§  2.  —  Le  Lay  de  Paix  adressé  au  duc 

de  Bourgogne 75 

§  3.  —  Mission  diplomatique  en  Alle- 
magne          79 

g  4.  —  Mission  diplomatique  en  Ecosse.        89 
^5.  —  Du  livre  intitulé  :   Espérance 
ou  Consolation  des  Trois  Vertus,   et 
de   la   disgrâce  qu'Alain  Chartier 

appelle  son  Dolent  Exil 92 

g  6.  —  Lettre  sur  Jeanne  d'Arc 98 

Chapitre  V.  —  Alain  Chartier  à  la  cour 
après  l'arrivée  en  P'rance  de  Marguerite 
d'Ecosse.  —  La  Lettre  à  un  A7ni  ingrat, 
le  Curial,  le  Bréviaire  des  Nobles,  la  Bal- 
lade de  Fougères.  —  Fin  de  la  partie  bio'- 

graphique  et  du  premier  livre 104 

§  1er.  —  Retour  à  la  cour;  faveur 
dont  il  y  jouit,  malgré  quelques 
inimitiés     attestées    par   la    Lettre 

à  un  Ami  ingrat 1 04 

g  2.  -  Le  Curial 107 

g  3.  —  Le  Bréviaire  des  Nobles 113 

g  4.  —  La  Ballade  de  Fougères 115 


—  267  — 

Pages 
LIVRE  DEU  XIÈME.  —  Observations  préliminaires  et  plan 

général  du  deuxième  livre 121 

Chapitre  P»".  —  Tableau  général  de  la 
littérature  française  dans  la  première 

moitié  du  XV^  siècle 123 

Chapitre  II.  —  De  la  poésie  française 
au  XVe  siècle,  dans  les  quatre  grands 
genres  :  1°  le  genre  épique,  2°  le 
genre  lyrique,  3°  le  genre  drama- 
tique, 4°  le  genre  didactique.  —  De 
la  place  qu'a  prise  Alain  Chartier  dans 

chacun  de  ces  genres 129 

§  1".  —  Où  en  est  la  poésie  fran- 
çaise dans    le    genre  épique,    au 

temps  d'Alain  Chartier 129 

§  2.  —  De  la  poésie  lyrique 134 

§  3.  —  De  la  poésie  dramatique  et 
des  qualités  propres  à  ce  genre, 
qui  se  rencontrent  dans  les  poé- 
sies d'Alain  Chartier,  à  défaut 
d'ouvrages  dramatiques  propre- 
ment dits 139 

§  4.  —  De  la  poésie   didactique    et 

du  Bréviaire  des  Nobles 142 

g  5.  —  Conclusionspour  la  poésie. .       152 

Chapitre  III.  —  De  la  prose  française 

en  général  dans  les  différents  genres 

au    moyen-âge  ,     et    des    caractères 

propres    à  celle   d'Alain   Chartier    en 

particulier 1 58 

§  \.".  —  De  la  prose  en  général,  de 
ses  caractères  et  de  ses  progrès 

dans  les  différents  genres 158 

^2.  —  Alain  Chartier  prosateur. . .       160 
Chapitre  IV.  —  Ij' Espérance  ou  Consola- 
tion des  Trois  Vertus,  ou  autrement,  le 
Livre  de  l'Exil 170 


—  268  — 

Pages 
APPENDICE.  —    Lettre    d'Alain   Chartier    à   un    prince 

étranger 205 

Pièces  inédites 211 

I.  —  Épîire  ou  discours  de  félicitations  à 
Charles  VI 213 

II.  —  Harengue  pour  le  roy  de  France 
à  Vempereur  pour  l'exciter  à  paix  et 
concorde 218 

III.  —  Ad  regem  Romanorum  Sigismun- 

dum  ah  Alano  oracio  incipit 238 

IV.  —  Persuasio  Alani  Aurigse  ad  Pra- 
genses  in  fide  déviantes,  unde  rorala 
présente  Cesare 243 

V.  —  Discours  au  roi  d'Ecosse 252 


Ty|).  Obcrlliùr  cl  fils,  ;i  Rennes. 


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